Revoir La face cachée de la lune

Pour les 40 ans du Trident, à Québec, le retour du spectacle magique de Robert Lepage.

Je l’ai vu à la création en 2000, à Québec, avec Robert Lepage qui prouvait quel grand comédien il sait être. La technologie était encore rétive, ça craquait, grinçait, c’était trop long, mais j’étais sorti du spectacle bouleversé et heureux. Ai revu La face… en 2003, écourtée, bonifiée, cette fois avec Yves Jacques, acteur virtuose qui se glissait dans la peau des personnages créés par Lepage et leur donnait une autre dimension.

Photo : Guillaume Simoneau
Photo : Guillaume Simoneau

Spectacle solo qui a fait le tour du monde, La face cachée de la lune n’est pas à proprement parler une pièce autobiographique de Lepage, mais c’est certainement celle dans laquelle il se révèle le plus. Il y examine, entre autres, les blessures de l’enfance et de l’adolescence.

Le metteur en scène est né en 1957, année où l’Union soviétique a envoyé son premier satellite dans l’espace. La pièce montre en parallèle la rivalité entre les Russes et les Américains dans leurs missions spatiales et le conflit entre deux frères : André, sorte de M. Météo de Radio-Canada, sûr de lui et conscient de rien, et Philippe, timide, casanier, le perdant par excellence qui n’arrive pas à obtenir son doctorat après trois tentatives. Scientifique rêveur (et peintre), il se passionne pour le cosmonaute russe Alexei Leonov, le premier piéton dans l’espace. Il souhaite le rencontrer pour lui demander, parmi d’autres choses, comment il a surmonté l’amertume qu’a dû provoquer le fait que les Américains aient été plus rapides que les Russes dans la conquête de la Lune. La pièce se termine sur la réconciliation possible des deux frères, à l’image des Russes et des Américains réunis pour la mission Apollo.

Il n’y a pas d’action, les thèmes exploités ne sont pas très sexy –  la jalousie, la compétition –, des données scientifiques croisent des réflexions philosophiques, mais il y passe une inventivité du feu de Dieu ! Chorégraphe de l’imaginaire, Lepage signe du théâtre cinématographique.

Il y a assez d’humour, de poésie et de magie dans La face cachée de la lune pour combler le spectateur normalement constitué. Robert Lepage m’avait dit en entrevue qu’il avait été obligé, pour dire ce qu’il avait à dire, de mettre dans son spectacle tout ce qu’il détestait voir sur scène : des marionnettes et du mime. C’est là, mais ça marche.

Je me rappelle une scène en particulier. Philippe, qui filme son appartement pour que la vidéo soit regardée par d’éventuels extraterrestres, ouvre un placard rempli des vêtements de ses parents décédés. Il prend une paire de chaussures de femme. Il dit, je paraphrase : « Ma mère aimait beaucoup danser. Puis un jour en raison de sa maladie, on a dû lui couper les pieds, puis lui amputer les jambes… » Cela, dit sans pathos, nous met le cœur en compote.

La mère de Robert Lepage est morte en 1999, au moment où il préparait ce spectacle. Son personnage Philippe dit une chose très juste : « Quand nos parents meurent, on se rend compte que sans le vouloir, ils nous cachaient la vue et nous empêchaient de voir l’horizon. »

Musique de Laurie Anderson – c’est pas rien – aux couleurs orientales. Une scénographie dépouillée et raffinée, parfaitement efficace. Une longue bande qui coulisse, un mur où s’ouvrent des portes, un mur en miroir qui bascule et crée des lieux différents. Et des accessoires qui jouent plusieurs rôles. Une planche à repasser, par exemple, qui devient un appareil d’exercice, un vélo, un enfant même.

Le spectacle est-il encore un chouïa trop long (en 2003, il durait 2 h 15 sans entracte) ?  Il s’agit d’une broutille, car on est devant un spectacle abouti sur la réconciliation des hommes et des peuples.

Et la finale est fulgurante de beauté. Grâce à un truc tout simple, Yves Jacques donne l’illusion qu’il vole. Est-il en état d’apesanteur dans l’espace ou bouge-t-il dans le ventre de sa mère ?

Un spectacle intimiste malgré sa complexité, à voir, à revoir absolument. Une production d’Ex Machina, en coproduction avec le Théâtre du Trident et le Grand Théâtre de Québec.

La face cachée de la lune, salle Octave-Crémazie (Grand Théâtre de Québec), du 11 janv. au 5 févr., 418 643-8131.

https://www.youtube.com/watch?v=AIih0rKA9T8

Laisser un commentaire