Ricardo au festival du cliché

Pour souligner l’arrivée de Ricardo en France, nos «cousins français» du magazine Elle nous offrent une avalanche de clichés. Mathieu Charlebois nous présente les meilleurs.

Pour la plus récente parution du magazine Elle en France, un courageux journaliste nommé Julien Bouré a bravé le scorbut et effectué, tricorne sur la tête, la traversée de l’océan en caravelle pour venir interviewer le Ricardo sauvage dans son habitat naturel.

En image : Julien Bouré rencontre Ricardo à son érablière
En image: Julien Bouré rencontre Ricardo à son érablière.

L’article qui en résulte, festival du cliché éculé et paresseux, est un morceau de littérature digne des plus grands auteurs de la France (ou des «vieux pays», comme on dit par ici). Voici nos passages favoris de ce Pulitzer du terroir.

1. Le paragraphe d’introduction

«Canadien d’expression française, le baron des médias culinaires nord-américains, Ricardo Larrivée, suivi par des millions de followers, édite un magazine dans les deux langues de son pays. Solidement implanté en Amérique, ce conquérant dans l’âme arrive chez nous avec un livre édité par Larousse. Portrait à l’huile (et au beurre) d’un ambassadeur de la Nouvelle[-]France.»

Ce paragraphe s’ouvre sur les mots «Canadien d’expression française» et se termine avec «Portrait à l’huile (et au beurre) d’un ambassadeur de la Nouvelle[-]France». Au milieu, on y trouve le terme «followers».

Essayez de faire mieux. Essayez de faire plus français.

Si on se concentre un peu, on peut entendre les échos de La Marseillaise à l’accordéon qui jouait en arrière-fond pendant l’écriture de ce paragraphe. Fermez les yeux et vous entendrez la croûte de la baguette qui craque un peu sous l’aisselle du scribe.

Si le journaliste avait pris la peine de contacter son cousin qui habite sur le Plateau-Mont-Royal (ben quoi? Les gens dans les Europes, ils se connaissent tous), celui-ci aurait pu lui indiquer que la Nouvelle-France a depuis longtemps cédé sa place au Bas-Canada.

Malheureusement, sans doute étourdi par l’air vivifiant des grands espaces canadiens, M. Bouré a plutôt décidé de suivre l’appel de ses hallucinations. Ce qui nous donne le numéro 2 de cette liste…

2. La cabane à sucre surréaliste

Entaillez un Français, afin de recueillir la sève de ses fantasmes sur le Québec/le Canada. Faites ensuite bouillir ce liquide jusqu’à l’obtention d’un sirop, puis d’une tire de fantasme, et vous aurez droit à ce succulent moment:

«Il y a chez lui, comme en tout Québécois, une vénération de la retraite dans l’érablière, équivalent autochtone de la palombière ou de la datcha: pendant “le temps des sucres” (entre 4 et 6 semaines autour de Pâques), un porc est traditionnellement sacrifié et congelé en plein air, véritable garde-manger dont on tire des charcuteries fumées au bois d’érable, des “oreilles de crisse” (chips de couenne de porc frite au saindoux) ou des fèves au lard.»

Allons-y par étapes.

Le Québécois ne vénère pas «la retraite dans l’érablière». Il la subit, à grands coups d’omelettes trop sucrées à 25 piasses l’assiette, agrémentées d’une marche dans la bouette et le fumier de cheval.

Le temps des sucres n’est pas situé «entre 4 et 6 semaines autour de Pâques». La date à laquelle tombe le premier dimanche après la première pleine lune qui suit le 21 mars, le dégel de la neige et la coulée des érables s’en tamponnent le coquillard. (Z’avez vu? Je parle le dialecte français!)

Et finalement, ce… cette… ceci: «un porc est traditionnellement sacrifié et congelé en plein air».

La fameuse tradition du cochon égorgé à la cabane. Quand j’étais petit, mononcle Fernand répandait le sang du cochon dans la neige, pour que les enfants puissent s’en faire des balles de neige colorées. La cabane à sucre, c’est un peu l’Aïd al-Adha du Québécois de souche. Il fallait un Français pour nous le rappeler.

Après le sacrifice, fait au son des airs sacrificiels composés par Gilles Vigneault, la viande est «congelé[e] en plein air» grâce à la température moyenne, pouvant atteindre – 65 °C, quand un nuage passe devant le soleil.

Cela peut sembler sauvage, mais ce l’est beaucoup moins qu’à l’époque où nous sacrifiions des Filles du Roy.

Encore une fois, si le journaliste avait pris la peine de contacter son cousin qui habite sur le Plateau, celui-ci aurait pu lui dire: «MAIS DE QUOI TU PARLES, MEC?!!»

3. L’atlas pas à jour

«L’influence du personnage dans le Nouveau Monde», «ambassadeur de la Nouvelle[-]France»…

Nouvelle-France, Nouveau Monde… Nous ne serions pas étonnés que M. Bouré parle encore de l’Union soviétique et qu’il débarque à Berri-de Montigny.

Mettez votre atlas à jour, mon cher. Vous êtes journaliste.

Et alors que vous écumerez les librairies de votre Gaule natale pour un nouvel atlas, procurez-vous aussi un livre d’histoire qui parle des 400 années qui ont suivi «la geste de Jacques Cartier et [les] guerres indiennes». Peut-être y apprendrez-vous que Cartier n’est justement pas débarqué en Inde, et que c’est pour cette raison qu’on parle plutôt d’Amérindiens. Ou encore mieux, de Premières Nations.

4. L’expression «gentleman trappeur»

Le Elle décrit la résidence de Ricardo comme une «maison-studio au confort de gentleman trappeur».

Gentleman. Trappeur.

Un gentilhomme de la trappe.

Un trappeur en tuxedo, un martini dans une main et un mousquet dans l’autre.

Un homme rustre, mais qui ouvre la porte aux dames entre deux tournées de ses pièges à renard et à ours.

Un gentleman trappeur. «Tabernacle!» comme disent les Français.

5. La photo

Voici Ricardo au Québec.

ricardo-qc

Remarquez le trou au milieu de son visage, cet endroit humide où des espèces de minidéfenses d’éléphant forment une tache blanche. Ça s’appelle un sourire. Selon une étude récente de l’Université de Montréal, Ricardo est composé à 74,3 % de sourires.

Pourtant, voici de quoi il a l’air dans le Elle.

ricardo-france

Il a l’air tellement bête, on jurerait qu’on lui a fait lire l’article avant de le prendre en photo.

Heureusement qu’il y a L’actualité pour écrire un vrai bon portrait du Jehane Benoit des années 2000.

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39 commentaires
Les commentaires sont fermés.

L’auteur s’appelle Julien Bouré… bouré comme dans bourré = saoul????
Çà n’a aucun bon sens ce texte, merci de le souligner.

LE texte du jour…! Vraiment. Cela dit, n’essayez de commenter l’article du ELle, même en mode « comico-sérieux », y a un modérateur là-bas qui a moins le sens de l’humour que nous! Je le sais, je l’ai essayé…

Quel article génial! Merci de traiter de ce sujet avec une touche d’humour vie dosée et franchement réussie.

Bel article, bravo!!

M. Charlebois,
Je ne savais pas que Jacques Cartier avait lui aussi chercher la route des Indes, il me semblait que c’était la lubie exclusive de Christophe Colomb. Merci de parfaire ma culture. Votre article est rigolo et me fait dire que les stéréotypes sont difficiles à casser et vous vous y attaquez de belle façon. Il faudrait cependant faire attention de le faire sans tomber soi-même dans les préjugés : Fermez les yeux et vous entendrez la croûte de la baguette qui craque un peu sous l’aisselle du scribe. Celle-là était trop facile. Pour le reste, je suis d’accord avec vous, l’article de notre cousin est d’un ridicule consommé, digne de figurer dans le Journal de Mourréal. Salutations !

Ça prend bien un français pour écrire de telles conneries!
Nous aimons beaucoup NOTRE Ricardo qui a su vulgariser des éléments de cuisine parfois compliqués. Il a toujours un bon mot, une alternative pour un ingrédient moins connu, j’adore son émission, je suis abonnée à sa revue, je possède ses 2 livres sur la mijoteuse et «Parce qu’on a toujours de la visite..». Ricardo a le sourire accroché au visage, dans ses livres, dans ses recettes et dans sa cuisine. C’est un exemple de réussite québécoise, c’est pour ça aussi qu’on l’adore.

Je ne trouve pas que c’est un air bête , ça serait plus tôt de la fatigue qui se lit dans ces yeux une grosse différence à mon avis .

Superbe analyse. J’espère que le journalise français en a reçu ou en recevra une copie. Est-il stupide ou mal documenté ou mal intentionné? Les trois à la fois, je pense!

Hey remettons les choses dans leurs contextes, c’est Elle France, pas vraiment la place pour retrouver des prix Nobel du journalisme. Un magazine où l’on retrouve des prévisions sur la mode de l’automne prochain pour les caniches et des tests de psycho-pop pour savoir si vous êtes psychopathe en 10 questions faciles. Et puis à la défense du journaleux, il faut dire qu’il faut beaucoup d’imagination pour écrire un article sur un gars qui partage des recettes à la télévision.

Imaginez ce que nos cousins de la Vieille France peuvent dire à propos de leurs concitoyens, tels les « arabes » , ou les croyants musulmans, ou encore les bretons, les corses ou les auvergnats !

Ouin, pas très fort le cousin… Mais la Nouvelle-France n’a pas juste cédé sa place au Bas-Canada… elle a aussi cédé sa place au Haut-Canada et aux Territoires du Nord-Ouest, au Mississipi et une grande partie est ÉU, y compris la Louisiane… Faut quand même pas sous-estimer les capacités de nos ancêtres d’occuper le continent en collaboration avec plusieurs Premières Nations! Et que les cousins Français se le disent… eux qui ne voyaient dans ce pays que des « arpents de neige » et qu’ils ont bradé pour garder St-Pierre et Miquelon (avec la Guadeloupe, la Martinique et HaÏti…) Pas forts les Français de l’époque! Heureusement ce monsieur n’est pas un digne représentant des cousins d’aujourd’hui; il est plutôt déphasé… Mais celui qui a du s’esclaffer et se rouler par terre doit bien être notre cher Ricardo!

Si ça ce n’est pas rempli de clichés : » Si on se concentre un peu, on peut entendre les échos de La Marseillaise à l’accordéon qui jouait en arrière-fond pendant l’écriture de ce paragraphe. Fermez les yeux et vous entendrez la croûte de la baguette qui craque un peu sous l’aisselle du scribe. »

Ce journaliste ne vaut pas mieux que l’auteur de ce billet mais l’inverse est aussi vrai.

Ça ressemble aux parodies des reportages franco-franchouillard sur le Québec dans « À la semaine prochaine », Finalement, Lague et et ses amis ne sont pas loin du compte!

Vraiment, c’est délicieux comme article (presqu’aussi bon que des oreilles de crisse issues du cochon sacrifié!). Bravo, j’ai vraiment (beaucoup) ri!

Oups…Québécois vexés à ce que je vois; pour une fois qu’on présente un gars de chez vous en France, pays de la gastronomie, caline c’est pas rien !!! Avez-vous honte de votre passé?
Cet article s’adresse aux français qui ne connaisse pas forcément le Québec et encore moins, ce qu’on y bouffe et c’est le moment de découvrir une personne dont vous pouvez en être fier car oui il est bon le Ricardo! J’ai souvent entendu dire que les français ont une grande gueule, mais permettez-moi de vous dire : arrêtez donc de chialer! Comme on dit si bien icite : «on taquine ceux qu’on aime».

Vous avez parlé de nous, quel honneur! Réjouissons-nous dès que vous daignez orienter votre lorgnette vers notre humble colonie! Mais surtout, faisons totalement fi du mépris avec lequel vous pouvez nous décrire, car à cheval donné, on ne regarde pas la bride. Et en termes de cheval, on s’y connait : c’est encore notre principal moyen de locomotion, puis-je vous le rappeler.

Non mais sérieusement… une chance que le reste du monde est capable de parler de nous sans sombrer dans ces clichés ridicules. On dirait que seuls les Français, ou presque, utilisent ces raccourcis faciles et grotesques. D’où peut bien venir cet apparent complexe de supériorité? Tentez-vous de reconstruire votre ego suite à Waterloo?

On n’a pas honte de notre passé. Ça nous tape juste formidablement sur les nerfs qu’il y ait toujours quelques français pour décrire ce passé comme le présent.

Je me souviens que né sous le lys, je croîs sous la rose. Nous devons beaucoup plus à l’Angleterre. L’Angleterre est notre véritable mère-patrie donc, ce que les Français de nous n’est pas important.

Comme vous le dites si bien Mathieu Charlebois, si le journaliste avait pris la peine de vérifier… Pourquoi le ferait-il? Il écrit pour des Français après tout! En fait, en tant que traductrice qui a souvent localiser des textes traduits par des Français, je peux vous dire que le problème est généralisé. Comme le journalisme, la traduction est un métier qui exige une bonne culture générale et beaucoup de recherche, mais les traducteurs français, pas plus que ce journaliste, ne font pas de recherche. À titre d’exemple, un jour j’ai trouvé un nouvel État américain dans un texte, la Floride du Nord… Je pourrais vous en citer de nombreux autres, ce serait beaucoup trop long.
Encore une fois, votre humour nous permet d’en rire.

Merci j’ai bien ri moi aussi. Ahhh ces français! ils aiment faire de l’esbrouffe! La photo : je pensais que c’était la photo du bouré, scusez Bouré. Vous êtes certain que c’est Ricardo isshhh.

.
Monsieur Bourré , auteur de l’article sur Ricardo, a dû faire de longues études pour pondre un article aussi réaliste sur le Québec d’aujourd’hui. J’ai trouvé le texte tellement drôle que je me suis étouffé en mangeant. En le lisant, je me suis souvenu des dizaines de fois où j’ai été trempé aux os dans les toilettes Turques des meilleurs restaurants de Paris dans les années soixante et dix !!
Veuillez dire à Monsieur Bourré de ne pas oublier de saluez LOUIS XIV de ma part et pourquoi pas Madame de Maintenon en même temps.