Rivière Mékiskan

Extrait de Rivière Mékiskan, par Lucie Lachapelle, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Un petit chien en laisse jappe quand Alice s’avance vers une cabane de planches dont la peinture n’a pas été entretenue depuis longtemps et que surplombe une antenne de télévision. La cabane semble abandonnée au milieu des talles de bouleaux blancs et des trembles, des épinettes noires, des sapins baumiers et des mélèzes. Le vent, qui fait bruisser les feuilles, transporte une odeur sucrée. Un vieux camion de couleur orange est garé un peu en retrait, une balançoire est suspendue entre deux arbres. Il y a des objets à la traîne tout autour, des crottes de chien. Alice monte les quelques marches du perron, frappe à la porte moustiquaire. Pas de réponse. Elle tente de voir à l’intérieur, mais sans oser entrer.

– Allô ? Y a quelqu’un ?

Alice entend du bruit, à droite de la maison. Elle avance de quelques pas. Au bout d’un sentier, entre de hautes herbes, elle aperçoit une vieille Amérindienne qui referme la porte de la bécosse et qui ajuste sa jupe. La femme ne semble pas l’avoir entendue.

– Bonjour ! dit Alice.

La femme lève les yeux, fronce les sourcils. Que lui veut cette jeune Blanche ? Il lui semble bien ne l’avoir jamais vue au village.

La vieille est courte et grasse. Ses cheveux blancs, mi-longs, sont coiffés en tresses. Un mégot de cigarette pend au coin de sa bouche. Elle porte une jupe fleurie aux couleurs vives qui lui arrive en bas des genoux, une veste de lainage marine, des espadrilles. Elle marche en s’appuyant légèrement sur un bâton.

La vieille présume que la fille est soit une « Témoin de Jéhovah », soit quelqu’un qui effectue une enquête. Elle sait déjà qu’elle ne répondra pas à ses questions. Mieux : elle feindra de ne pas comprendre le français. Cette pensée la fait sourire. Elle a toujours aimé jouer ce genre de tours aux Blancs.

– Bonjour ! dit Alice encore une fois.

La vieille jette un coup d’œil rapide vers elle. Rendue à sa hauteur, elle lève la tête et la regarde de ses yeux noirs perçants.

– Êtes-vous Lucy ? demande Alice.

La femme ne répond pas.

– Une parente de la famille Awashish ?

Toujours pas un mot.

– Je suis Alice, la fille d’Isaac.

Le regard de Lucy change subtilement, s’adoucit. Le simple fait d’entendre le nom d’Isaac semble la remplir d’un sentiment mêlé de joie et de tendresse. Elle tend la main à Alice.

– Je suis la cousine de ta grand-mère Agnès.

Elle ajoute, au cas où la fille aurait l’intention de la chasser, pour l’obliger à aller vivre à la réserve :

– C’est chez moi, ici.

– Je ramène mon père chez lui, dit Alice.

Lucy se réjouit à l’idée de voir Isaac.

– Où il est ? demande-t-elle.

D’un mouvement de la tête, Alice indique le sac de voyage qu’elle a posé par terre.

– Là.

La vieille regarde le sac, regarde Alice. Elle ne comprend pas. Elle se sent mal. Elle sait qu’il ne se passe rien de bon. Alice se penche, ouvre le sac et en sort l’urne mortuaire.

– Isaac…

Le ton et le regard de la vieille sont sans équivoque sur la douleur qu’elle ressent. Lucy jette son mégot par terre, monte les marches du perron, entre dans la maison. Alice reste seule à l’extérieur, perplexe quant à la suite des événements, à genoux par terre, l’urne à ses côtés.

Après quelques instants, la vieille Lucy apparaît dans l’entrebâillement de la porte.

– Entre !

Alice, gênée, ouvre la porte, mais demeure sur le seuil. La vieille bardasse un peu, ouvre un tiroir, prend deux tasses dans l’armoire.

– Ferme donc la porte. Y a des mouches, dit-elle.

Alice dépose l’urne et le sac sur la table, ferme la porte moustiquaire. Elle se trouve dans une cuisine bien rangée, avec un poêle à bois et son long tuyau qui traverse la pièce, une cuisinière au gaz, un bidon d’eau sur le comptoir, une photo du pape sur le mur, une image de la Vierge Marie, un calendrier avec un paysage nordique, de jolis rideaux à carreaux rouges et jaunes aux fenêtres.

Lucy prend la théière sur le feu, remplit une tasse. Puis, elle se tourne vers Alice et elle regarde l’urne sur la table.

– Isaac est pas rentré dans cette maison depuis des années. Je l’aimais comme mon fils. T’as bien fait de le ramener ici. Mais t’aurais pas dû le faire brûler. C’est pas dans nos coutumes, ça.

Alice ne sait pas quoi dire. Elle ne sait rien des coutumes, de toute façon. Elle a soif.

– Est-ce que je peux avoir un peu d’eau ?

– Oui, oui. Y a du thé, si tu veux.

– Je préfère de l’eau.

La vieille s’empresse de prendre un verre dans l’armoire et de le remplir avec l’eau du bidon.

– Isaac est mort comment ? demande-t-elle.

– Le foie. Une cirrhose.

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