Robert Charlebois en 25 questions

L’auteur-compositeur-interprète parle de nostalgie, de pensionnat, de politique, de trac, d’Internet, de Léo Ferré, de maturité, de sa femme…

1. À t’écouter chanter sur ton dernier album, Tout est bien, j’ai l’impression de réentendre par moments le Charlebois du temps de « La boulé ». T’es-tu fait lifter la voix ?

RC : Même Tiger Woods suit des cours de golf. Alors, j’ai suivi un petit peu de cours pour recalibrer mes énergies, apprendre à forcer aux bonnes places. Il ne faut jamais forcer sa voix, comme le font les petits Lapointe. Ça peut jouer des vilains tours, créer des nodules, des polypes. Ça peut créer des textures, utiles en pop, mais ce n’est pas une bonne idée si tu veux chanter longtemps.

2. Comment fait-on justement pour durer alors qu’aujourd’hui, un artiste naît le lundi et meurt le vendredi ?

RC : J’ai dû commencer à écrire en 1962-63… Dans le temps, il sortait 10 disques par année, aujourd’hui, il en sort 20 par semaine. Les critiques de musique me disent : « Y en a la moitié encore sous cellophane sur mon bureau ! » Et je ne parle pas des romans… il en est paru 700 l’automne dernier !

L’auteur-compositeur-interprète parle de nostalgie, de pensionnat, de politique, de trac, d’Internet, de Léo Ferré, de maturité, de sa femme…

1. À t’écouter chanter sur ton dernier album, Tout est bien, j’ai l’impression de réentendre par moments le Charlebois du temps de « La boulé ». T’es-tu fait lifter la voix ?

RC : Même Tiger Woods suit des cours de golf. Alors, j’ai suivi un petit peu de cours pour recalibrer mes énergies, apprendre à forcer aux bonnes places. Il ne faut jamais forcer sa voix, comme le font les petits Lapointe. Ça peut jouer des vilains tours, créer des nodules, des polypes. Ça peut créer des textures, utiles en pop, mais ce n’est pas une bonne idée si tu veux chanter longtemps.

2. Comment fait-on justement pour durer alors qu’aujourd’hui, un artiste naît le lundi et meurt le vendredi ?

RC : J’ai dû commencer à écrire en 1962-63… Dans le temps, il sortait 10 disques par année, aujourd’hui, il en sort 20 par semaine. Les critiques de musique me disent : « Y en a la moitié encore sous cellophane sur mon bureau ! » Et je ne parle pas des romans… il en est paru 700 l’automne dernier !

Moi, qui me considère comme un grand lecteur, j’en lis 50 par année. Ça veut dire qu’il y en a 650 que je ne lirai pas !

Pour répondre à ta question, je me demande si le talent ce n’est pas la durée, justement. Bien sûr, il faut un peu d’opiniâtreté, une sorte d’entêtement à vouloir que ça continue, mais surtout beaucoup d’énergie et de passion. Si j’avais choisi d’être prof d’économie, j’appliquerais les mêmes principes.

3. Sur ton album, tu chantes « Je voudrais pourtant remonter le temps/ Revoir tomber la neige d’avant/ Couler les larmes de ma mère/ Entendre mon père maudire l’hiver/ Pourquoi lire ma vie à l’envers » («J’me fous pas mal du temps qui passe »). J’ai été étonné de découvrir que c’est Jean-Loup Dabadie qui a a écrit les paroles, et non pas toi.

RC : C’est ça une chanson réussie ! Ça fait 35 ans qu’on se connaît, Jean-Loup et moi. Il sait quoi faire. Quand un politicien lit un discours et que tu penses que c’est sa secrétaire qui l’a écrit, c’est raté. Mais si t’as l’impression qu’il te parle de sa propre voix, c’est gagné !

4. Tu ne trouves pas qu’on est beaucoup dans la nostalgie avec cette chanson et d’autres sur l’album ?

RC : Mais c’est la base de tout. Même « Lindberg » (« Je suis r’parti sur Québec Air », etc.), c’était de la nostalgie. Les Arcade Fire s’ennuient de quand ils étaient petits, ils sont nostalgiques, pourtant ils sont dans la vingtaine. Mes Aïeux s’ennuient du 18e siècle. Je crois que la nostalgie, c’est la clé de la poésie.

5. Plus jeune, avais-tu des idoles ?

RC : Léo Ferré a beaucoup compté dans ma vie. J’ai fait des tournées avec lui et nous sommes devenus amis. Il m’a appris à ne pas avoir d’idoles. Il m’a montré non pas à être anarchiste (un mot trop galvaudé), mais à être anarchique. Il m’a appris, et cela même s’il est ironiquement devenu mon maître, à n’avoir ni Dieu ni maître.

Ferré, c’était un peu comme un garde-fou de qualité dans ma tête. Je me disais : « Est-ce que Léo serait content de cette chanson-là si j’allais lui montrer demain matin ? »

Quand Zappa et Ferré sont morts, on dirait que j’ai revendiqué le droit à la connerie. Je me suis détendu et je me suis dit que j’avais le droit de faire des choses stupides. Ma période « variétés »  est arrivée et j’ai chanté « J’t’aime comme un fou-ou-ou-ou » et j’en ai vendu !

6. La transmission est-il un mot important pour toi ? As-tu essayé de dissuader  ton fils Jérôme de choisir le même métier que toi ?

RC : Il ne m’a pas vu ramer, lui. J’étais déjà une vedette quand il est né. Il voudrait que les compagnies viennent en courant quand il sort quelque chose, mais il s’aperçoit que ce n’est pas si simple !

Je lui ai dit: « C’est pareil pour les petits Vigneault, Deschamps et les autres filles et fils de. Les gens s’attendent à ce que tu arrives en volant, mais tu vas arriver à pied, même si t’es le fils de ton père. Pis pour les convaincre, va falloir que tu travailles plus fort. »

Mais l’un dans l’autre, c’est égal. Parce que les portes s’ouvrent au moins, puis une fois que les gens de l’industrie lui ont demandé « Comment va ton père ? », ils sont prêts à l’écouter. « Qu’est-ce que TOI t’as à nous dire d’original ? » Faut que Jérôme se fasse un prénom maintenant, et ça c’est difficile.

7. À quoi sert une chanson ?

RC : Une chanson, ça fait des révolutions, des mariages, ça fait tout. C’est la meilleure idée de la planète depuis la roue ! Et ça coûte rien en plus ! Ça peut servir au divertissement, à faire danser, pleurer, rire. Ça peut faire réfléchir. Ça peut véhiculer de la propagande aussi. Pour un Loco Locass d’extrême-gauche, il y aura toujours un Loco Locass d’extrême-droite. Chante « Love me love me I’m a Liberal », tous les fédéralistes vont t’aimer. Même chose pour « Vote pour moé je suis un péquiste ». Je me méfie des chansons engagées. On confond propagande et art.

Je pense que la chanson qui va rester, c’est celle façonnée par les artisans, ceux qui savent associer belles mélodies et bonnes histoires. Qu’est-ce qu’il va rester du rap dans 10 ans ? Sûrement pas grand-chose, tandis que « Don’t be cruel », une chanson avec une histoire et une mélodie, est immortelle.

8. Est-ce que la chanson parfaite existe ?

RC : « Avec le temps », de Ferré. Je lui fais un clin d’œil d’ailleurs dans « On n’en guérit jamais ». Hélas !, les jeunes ne savent pas qui c’est Léo. Fais un vox pop, promène-toi dans le public des Cowboys Fringants, je ne suis pas sûr qu’ils le connaissent.

9. Et dans ton répertoire, y a-t-il une chanson parfaite ?

RC : « Ordinaire », peut-être, parce qu’elle vieillit bien. On peut la faire à toutes les sauces, avec piano, avec guitare, elle ne se démode pas. « Lindberg » peut-être aussi, mais ça ne se compare pas. Si je me fie à mes droits d’auteur, « Je reviendrai à Montréal » serait la chanson parfaite ! [Il rit.]

10. France Gall disait : « La célébrité ne vous apporte rien. Au contraire, elle vous prive de la liberté. »

RC : Pas d’accord. La célébrité bien gérée, ça peut être formidable. En France, c’est pas comme ici. Les Français, c’est des mouches à marde avec les vedettes. Une vedette, ça peut pas soulever un colis, c’est le tapis rouge tout le temps. Par contre, tu leur appartiens. Quand je suis en Guadeloupe, j’essaie de passer incognito, avec casquette et tout. Mais quand on me reconnaît, c’est tout de suite le kodak. Comme ils m’ont déjà vu à la télé, ils ont l’impression que ma vie leur appartient.

Au Québec, il n’y a pas de vedettes. Y a des copains, des personnages qui font partie de la famille, comme Vigneault. Mais il n’y a jamais eu personne qui espionnait à sa fenêtre. Et quelle ville au monde permettrait à un Réjean Ducharme de rester anonyme ?

11. As-tu un souvenir d’enfance qui fait que tu es le Robert Charlebois qu’on connaît ?

RC : Mes parents ont eu raison de m’envoyer au pensionnat, même si je n’en avais pas envie. Pour m’abstraire, parce que ça me tentait pas de rentrer dans le rang, dans le dortoir à 40, j’ai commencé à apprendre le piano. Le piano, c’était ma seule façon de m’isoler.

12. As-tu toujours eu le succès que tu méritais ?

RC : Je pense que oui. Ma mère disait : « C’est pas parce que tu es mon fils, mais je pense que t’as plus de talent que les autres. »

13. T’as chanté « Je veux de l’amour, je veux de l’argent tout d’suite, pas t’à l’heure », qu’est-ce qu’il te reste à vouloir, maintenant ?

RC : Ces deux affaires-là, ça peut partir vite. C’est plus facile de devenir pauvre que de devenir riche. Chaque fois que je fais un show et qu’il y a du monde dans la salle, j’en reviens pas. Je suis ému à chaque fois. Ce qu’il me reste à vouloir, ça serait de continuer à avoir du fun et de l’énergie. Quand les vieux nous souhaitent de la santé, au jour de l’an, ils savent de quoi ils parlent.

14. Qu’est-ce qu’il y a de bien dans le fait de vieillir ?

RC : Tu ne t’acharnes plus, tu jettes tes chansons avant de les finir. Quand ma femme me fait une drôle de face quand je lui chante quelque chose, je comprends, et ça va droit à la corbeille ! C’est ça, la maturité.

15. Tu as déjà dit que tu n’étais pas un grand acteur de cinéma. Pourtant on va te voir dans French Immersion, de Kevin Tierney, à l’affiche cet été. Pourquoi avoir accepté d’y paraître ?

RC : J’ai demandé à Kevin pourquoi il me prenait moi, au lieu de prendre de vrais acteurs. Il m’a dit : « Avec eux, je sais déjà ce que ça va donner. Avec toi, je ne le sais pas. » J’ai accepté parce que j’allais jouer avec deux Ferrari, Pascale Bussières et Yves Jacques. C’est un métier, acteur. Les chanteurs qui jouent ont tendance à surjouer. Parce qu’on est habitué d’être tout petit sur une scène.

16. As-tu encore le trac ?

RC : Quand je sors de ma routine, oui. Comme quand je vais parler aux étudiants. Ou quand je fais un nouveau show. Mais sinon… Ça prend une petite montée d’adrénaline, tout de même. Quand les jeunes me disent : « J’ai pas le trac », je leur réponds que ça va venir avec le talent.

17. As-tu un porte-bonheur ?

RC : J’ai-tu un porte-bonheur Lolo ? [Il s’adresse à sa femme, Laurence Dabadie]

Lolo : Moi !

RC : Ha, ben voilà !

18. Un cauchemar récurrent ?

RC : Le rideau s’ouvre et je ne sais plus mes paroles de chansons. Terrible.

19. Ce que tu détestes faire, mais fais quand même ?

RC : Contrairement à Claude Meunier, j’aime pas trop mettre les poubelles.

Lolo : Il déteste marcher, marcher pour rien.

RC : Jouer au golf et marcher 18 trous, ça va. Mais marcher pour aller nulle part, non.

20. Qu’emporterais-tu sur une île déserte ?

RC : Ma femme…

Lolo : Faudrait que je veuille !

RC : …sinon un bateau !

21. Avec qui aimerais-tu rester bloqué dans l’ascenseur ?

RC : Un mécanicien.

22. Ce que les fans t’ont dit, écrit, donné de plus fou ?

RC : Des guitares sculptées, des trophées, des portraits, des affaires qui ont demandé des heures et des heures de travail. C’est pas toujours joli et ça ne va pas n’importe où. Mais quand tu leur trouves une place…

23. Si internet n’existait plus ?

Lolo : Ha, mais il s’en fout !

RC : Je trouve que depuis que c’est là, y a pas mal de marde sur la planète. Au début, je trouvais ça très pénible parce que le monde ne se parlait plus. Ça s’est calmé un peu, mais ça a changé tous les rapports humains. L’ordinateur décide, maintenant. Les gens ne croient plus les politiciens, ni les artistes. L’ordinateur a toujours raison maintenant. Élisons un ordinateur alors ! Ça va être le totalitarisme des ordinateurs. Ça me fait pas trop triper. C’est un bon esclave, mais un très mauvais maître.

24. Un seul mot qui pourrait englober toute ta vie ?

RC : Je dirais « ordinaire ». Il n’y a rien d’ordinaire, ni personne. Mais en même temps, on est tous ordinaires, tous différents les uns des autres, tous dépendants les uns des autres. S’il n’y a personne dans la salle, je ne sers à rien. Si la salle est pleine, mais que je ne suis pas sur la scène, le monde n’a pas l’air plus intelligent !

25. Et la politique ?

RC : Si j’étais meilleur politicien que chanteur, j’irais en politique. Je ne peux pas faire les deux, ce qui ne m’empêche pas de prendre mes responsabilités de citoyen. Mais je ne fais pas le travail des journaux.

Y a jamais personne qui m’a dit quoi chanter, quoi pas chanter. Sauf une fois. La société Saint-Jean-Baptiste : « Tu peux pas chanter ‘‘ Indépendantriste ’’, parce qu’il y a de l’humour dedans et on ne plaisante pas avec ces choses-là. » Ho, là ils m’ont fait douter d’eux autres pas à peu près ce jour-là. On peut rire de tout, voyons donc ! Si tu penses que tu sais où est le bonheur des autres en te prenant au sérieux, tu deviens fasciste.

[Entrevue faite avec la collaboration de Mathieu Charlebois]

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Ecoutez, c’est-tu assez bien répondu, comme un bon vin la maturité l’a atteint. On peut le classer en 1ère place. Bravo à tant de lucidité.

En passant, je déroge pour vous dire que votre talent m’a toujours impressionné. Je me souhaite une belle continuité. Bravo!

Bon, ça y est, Robert Charlebois est encore là pour longtemps! Ça ne vous a jamais effleuré l’esprit qu’il y en a parmi nous qui aimerait bien qu’on passe à autre chose. Charlebois, on l’a vu, entendu et on a envie de nouveautés. Bravo Robert! Tu n’as jamais pensé à une belle retraite bien méritée?