Le secret de la longévité de Robert Lalonde

Obtenir du succès grâce au jeu ou à l’écriture — et le faire durer — est difficile. Robert Lalonde a réussi à faire les deux. Il publie ce mois-ci Fais ta guerre, fais ta joie, un roman inspiré de son père.

Photo : Pierre-Paul Poulin / Journal de Montréal

En 1995, alors qu’elle était journaliste pour L’actualité et pas encore écrivaine, Dominique Demers décrivait ainsi Robert Lalonde : « Un être gigantesque et étrange, mordant dans la vie avec un appétit féroce, véritable Gargantua de la création. » Cette insatiabilité est peut-être le secret de son étonnante carrière, lui qui est depuis toujours aussi actif comme comédien que comme auteur. Obtenir du succès grâce au jeu ou à l’écriture — et le faire durer — est pourtant difficile ; lui a réussi à faire les deux. Il publie ce mois-ci Fais ta guerre, fais ta joie, un roman inspiré de son père.

Où et quand écrivez-vous ?

Le matin, tous les jours. Dans mon antre ou au café.

Comment décririez-vous votre démarche artistique ?

Je rassemble du bois mort pour en faire de la flamme. Esquisses, bricolages, essais, trouvailles, échecs, reprises, jusqu’à ce que le vrai motif apparaisse. Comme mon « peintraillon » de père — l’expression est de lui —, je tente… quelque chose. D’habitude, le décor vient en premier. Je passe la guenille sur la toile et j’obtiens à tout le moins un fond, puis je pose ce premier jet informe face contre ma table et je poursuis ailleurs, empruntant des chemins de traverse, où souvent le gibier traqué se tapit.

Quelle place le lecteur occupe-t-il dans votre processus créatif ?

Je le sais toujours au bout de mon tunnel. Si je ne parviens pas à éprouver le plaisir que le lecteur peut et doit ressentir, je reprends l’ouvrage, en tâchant de voir si, ne connaissant rien de l’histoire racontée, j’aurais ou non l’envie de poursuivre ma lecture. Comme ça jusqu’à la dernière version. Généralement, je ne termine pas un livre, je le lâche : c’est au lecteur de prendre le relais.

On ne lit pas pour savoir, connaître, comprendre. On lit pour sortir de la vision commune, pour emprunter une voie inespérée que l’auteur nous rend visible

Quelle activité nourrit le plus votre créativité ?

La lecture, la marche et, surtout, l’écoute-espionnage de celles et ceux qui me rapprochent de mes personnages. Leur langage, leurs gestes, leur manière de tout à coup s’échapper, de se révéler. Et bien sûr, l’immersion dans le paysage qui souvent fait naître le vrai mouvement du livre.

Comment gérez-vous la composante autobiographique de vos récits ?

L’action du récit (sauf dans mes carnets) n’appartient à peu près jamais à ma trajectoire personnelle. Cependant, l’émotion du livre, elle, est essentiellement autobiographique. Pour transmettre le choc, la beauté, la détresse ou l’enchantement — salut, Gabrielle Roy ! —, je ne peux, ne dois me fier qu’à mon propre cœur.

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu ? Et le pire ? Les avez-vous suivis ?

Le pire : une bêtise enseignée à l’école, « fais d’abord un plan ». Je suis resté trop longtemps pris dans ce piège-là. Le meilleur : « Tu n’es pas forcé de commencer par le début. »

De vos contacts avec vos lecteurs, quel moment est resté particulièrement gravé dans votre mémoire ?

Un jour, un jeune homme m’a confié avoir lu d’un travers à l’autre mon essai Le monde sur le flanc de la truite à son père agonisant. Les deux hommes étaient brouillés depuis plus de 20 ans et, à entendre mon interlocuteur inconnu, ils auraient ri, pleuré, évoqué ensemble de beaux moments de leur vie grâce à mon livre.

Comment s’est passée la création de votre dernier roman, Fais ta guerre, fais ta joie ?

Je sortais du Louvre, à Paris, étrangement insensible aux chefs-d’œuvre que j’y avais vus. Marchant dans une petite rue, je suis tombé sur une toile, de guingois dans la vitrine d’un magasin de vieilleries. Choc considérable ! Tout de suite m’est apparu mon père, qui a fait les Beaux-Arts et qui a peint toute sa vie en subissant la grande gêne de n’être qu’un peintre du dimanche — ce que je m’imaginais que l’auteur de la toile dans la vitrine était, peut-être. Et pourtant, cette « croûte » me touchait davantage que les œuvres grandioses du musée. C’est parti comme ça : je tâcherais de bâtir un texte évoquant les complexités de l’authentique artiste, comme mon père, à l’écart des impératifs de la mode.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs en retiennent ?

Ce qui les a fait revisiter leur vie… autrement. On ne lit pas pour savoir, connaître, comprendre. On lit pour sortir de la vision commune, pour emprunter une voie inespérée que l’auteur nous rend visible, invitante, peut-être même salvatrice.

Le bonheur parfait pour un auteur, c’est quoi ?

De pouvoir continuer à travailler tant qu’il y a de la lumière. Seul devant ma page, ne pas me laisser prendre au piège du succès ou de l’échec. Bref, continuer envers et contre tout.

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