Robert Lepage à son corps défendant

On croyait qu’il avait tout expérimenté. Or, voilà qu’il se met à la danse et au combat à l’épée dans Eonnagata . Un spectacle exigeant et extravagant qu’il signe avec deux grands noms de la danse. Notre journaliste l’a rencontré à Londres.

Photo : Érik Labbé

Ce mardi-là, Robert Lepage s’est réveillé à Londres. Il s’est arraché du lit, tout courbaturé. La veille, il n’avait pourtant pas fait d’abus. À la fête qui avait suivi la création de son dernier spectacle, alors que les bulles s’échappaient des coupes, il n’avait pas bu une goutte. Non, il se sentait « comme un petit vieux » parce que son rôle l’amène à beaucoup danser. En costume de chevalier, d’impératrice ou d’épéiste, il cascade, cavale et cavalcade pendant une heure et demie.

On le savait auteur et acteur, metteur en scène et conteur, et voilà qu’après avoir franchi la barre des 50 ans il se met à la barre au sol. Dans Eonnagata, qui sera présenté en première nord-américaine au Festival TransAmériques de Montréal (du 2 au 4 juin) et au Carrefour international de théâtre (le 7 juin), il explore la vie de Charles de Beaumont d’Éon, extravagant chevalier du 18 e siècle qui s’est longtemps habillé en femme. Le mot japonais onnagata (qui signifie « forme féminine ») est le nom que l’on donne aux acteurs masculins qui tiennent les rôles féminins dans le théâtre classique au Japon.

Le spectacle, plus proche de la danse que du théâtre, est une œuvre collective. Lepage le signe avec deux grands noms de la danse contemporaine, l’interprète Sylvie Guillem et le chorégraphe Russell Maliphant. Chacun a contribué à l’œuvre à sa façon. Guillem, danseuse étoile de l’Opéra de Paris qui un jour en a eu assez des tutus, a accordé une attention particulière à la danse. Maliphant, Britannique né à Ottawa, y a imprimé un style athlétique, pour ne pas dire carrément sportif. Mais pour quiconque suit le travail de Lepage, il est facile d’y reconnaître la griffe de celui-ci : kimonos, lunes et ombres chinoises reviennent, ici aussi, comme des leitmotivs.

Sylvie Guillem n’a pas hésité à danser avec Lepage, simple amateur en ce domaine. « Il apprend vite », dit-elle. Lepage n’a pas voulu retirer les scènes présentant pour lui un certain degré de difficulté. « Il a travaillé très fort, explique Russell Maliphant, surtout pour les scènes de combat à l’épée et au bâton français. Il a énormément répété. »

L’histoire d’Éon, officier, diplomate et espion, ne cesse de fasciner. Le personnage a inspiré des films, y compris une série de dessins animés japonais, et une vingtaine de livres, dont Le chevalier d’Éon : Une vie sans queue ni tête, un essai des historiens Evelyne et Maurice Lever qui vient de paraître chez Fayard. Très jeune, ce fils de petit notable entre au service de Louis XV, qui l’envoie en Russie à l’âge de 27 ans. C’est là que, pour la première fois, il s’habille en femme afin d’assister à une cérémonie qu’organise la tsarine Élisabeth, qui, elle, aime se vêtir en homme.

Lepage éprouve une sympathie évidente pour cet Éon, qu’il assimile à un transgenre, comme on dirait aujourd’hui. Il voit la liberté de celui dont l’identité oscille entre la virilité et la féminité — je dis bien identité et non attirance sexuelle, puisque Éon a multiplié les aventures chevaleresques sans connaître d’aventures amoureuses. Toute sa vie, il a été, selon ses propres termes, « vierge et chaste ».

Mais cela, c’est lui qui le dit. Ses textes autobiographiques ne doivent pas être pris pour argent comptant. « Éon en cache plus qu’il n’en révèle », dit Lepage, qui fait de même. « Je garde le silence sur beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses », confie-t-il. Il a dit « beaucoup » trois fois. Je n’insiste pas.

Si Lepage, Guillem et Maliphant jouent Éon à tour de rôle, le « vrai » Éon — celui dont on disséquera le corps dans la scène finale —, c’est Lepage. Il lui ressemble un peu. Lepage, imberbe, fait figure d’androgyne entre Guillem, chevelure et plastique de Barbie, et Maliphant, tout en muscles.

Contrairement à Éon, toutefois, la sexualité de Lepage est claire et assumée. Il est gai et partage depuis 15 ans la vie d’un Américain, qui l’a suivi à Québec. Mais ce qui rapproche vraiment le Canadien errant du chevalier servant, c’est Londres. Lepage aime cette capitale, qui le lui rend bien. Il s’y sent à l’aise. « Je me sens plus québécois à l’étranger qu’au Québec, dit-il. Au Québec, l’identité est un peu floue, remise en question. Mais à l’étranger, on ne se pose pas trop de questions. »

Éon a longtemps vécu à Londres, où il a été envoyé pour la première fois en 1761. Il a même collaboré à la rédaction du traité de Paris, qui permettra à l’Angleterre de mettre la main sur la Nouvelle-France. C’est à cette époque que, pour des raisons nébuleuses, Éon fait courir le bruit qu’il est une femme. Londres s’enflamme. Les Anglais prennent des paris sur son sexe. Vu l’importance des sommes engagées, des joueurs portent l’affaire devant les tribunaux. S’appuyant sur de faux témoins, la Cour déclare que notre homme n’en est pas un. Habillé en femme, cet escrimeur de plus en plus pathétique s’exhibera devant des publics de foire jusqu’à un âge avancé. Il se travestira jusqu’à sa mort, en 1810, à l’âge de 82 ans. Sylvie Guillem décèle chez Éon une dose de schizophrénie. « On peut jouer un personnage pour son public, dit-elle, mais quand il n’y a plus de public… »

Lepage m’a donné rendez-vous dans un pub vaguement branché. Les plats au menu, très anglais, sont traditionnels, mais la présentation l’est fort peu. Lepage dit à la serveuse qu’elle n’a pas besoin de lui apporter de pain. Depuis qu’il a commencé à travailler sur Eonnagata, il a supprimé les féculents et le vin — il sifflait deux bouteilles de rouge par jour — et a perdu une quinzaine de kilos. Il fait plus jeune, mais ne le lui dites pas. Il ne le considérerait peut-être pas comme un compliment. Lepage ne se verrait pas revenir à l’âge où il était, dit-il avec aplomb, « un imbécile fini ». Lorsqu’on lui demande de préciser, il reste vague, laissant deviner qu’il avait alors des idées arrêtées sur bien des choses. Il finira par donner un exemple : « À 30 ans, je me serais trouvé trop vieux pour jouer Roméo. À 50 ans, je me dis que c’est peut-être le moment de le faire. »

La crise de la cinquantaine, très peu pour lui. « Beaucoup de gens de mon métier arrivent à cet âge et commencent à dire : “Je ne pourrai plus travailler. Je ne serai plus présentable.” Je n’ai pas ce problème-là. Il ne faut pas confier à d’autres le soin de décider de son avenir. » Quoique… Il ne se serait pas nécessairement embarqué dans Eonnagata si Sylvie Guillem ne l’avait pas abordé un beau jour en Australie. Lepage venait d’y donner son Projet Andersen . Guillem a surmonté sa timidité pour lui exprimer son admiration. Elle lui a dit que s’il avait un jour besoin d’une danseuse… Entre eux, le courant passe. Lepage lui parle d’Éon. Guillem est fascinée. Ils réussissent à trouver une date dans leurs agendas respectifs. Le travail peut commencer. Il était déjà bien engagé lorsque Lepage finit par comprendre que Guillem perçoit leur collaboration comme un « échange de connaissances sur le corps et sur la parole ». Elle jouera, mais lui dansera. « J’ai été piégé, constate-t-il. Je ne le regrette pas. C’est utile de se mettre en danger, mais on ne le fait pas de soi-même. »

Se mettre en danger, Lepage ne fait que ça. Surtout depuis qu’il s’est attaqué à l’art lyrique. Les capitales européennes se l’arrachent. Il a mis en scène The Rake’s Progress, de Stravinski, qui a tenu l’affiche dans quatre villes depuis sa création, à Bruxelles, en 2007. Sa mise en scène de La damnation de Faust, de Berlioz, a été présentée l’automne dernier au Metropolitan Opera de New York (après Paris et Tokyo). Sa production de 1984, œuvre de Lorin Maazel inspirée du roman de George Orwell, est offerte sur DVD. Et il doit, l’an prochain, monter un autre Stravinski, The Nightingale and Other Short Fables, à Toronto. Pour un metteur en scène de théâtre, dit-il, l’opéra est radicalement différent. « Au théâtre, on présume des intentions de l’auteur. À l’opéra, on entend ce que le compositeur a voulu dire. Tout est dans la musique. »

Il ne veut plus faire de cinéma. (Il a notamment adapté pour le grand écran sa pièce La face cachée de la Lune.) « C’est prétentieux ce que je vais dire : pour moi, le cinéma, ça aurait marché si je n’avais eu que ça. Mais ce n’était qu’une des nombreuses choses que je pouvais faire. Et comme je gagne plus d’argent en montant un opéra en Europe qu’en tournant un film au Québec… » Il sait aussi qu’il ne veut plus faire du Shakespeare et du théâtre de répertoire en général.

Son horaire reste chargé. Lepage n’a plus cependant le sentiment de se disperser, comme à l’époque où il habitait Montréal (de 1988 à 1991). « J’étais brûlé. L’énergie partait dans tous les sens. » Il a réglé le problème en créant Ex Machina, sa « famille créative ». Elle lui donne le sentiment de se sentir épaulé, celui aussi d’être un « chef de gang ».

Il a désormais l’impression de savoir pour qui il fait ce qu’il fait. « La dispersion, c’est quand tu fais beaucoup de choses pour les autres. Moi, je fais tout ça pour moi. » Je ne sais pas s’il faut croire ce maître du trompe-l’œil. Dans un duo d’une grande sensualité avec Maliphant, lorsqu’il transforme sa collerette d’impératrice en éventail, passant de la Russie au Japon, interprétant le rôle d’une femme à la façon d’un onnagata, il le fait pour lui, bien sûr. Mais il le fait aussi pour celui qui l’aime et lui reste fidèle, son public.

Eonnagata cherche encore sa place, entre la danse et le théâtre. Cela n’effraie pas Marie-Hélène Falcon, coproductrice du spectacle et directrice du Festival TransAmériques de Montréal, qui parle de « pièce de danse ». C’est une ambiguïté qu’elle assume, un pari dont le FTA a l’habitude. Ce festival annuel de création contemporaine en danse et en théâtre, le premier du genre au Canada, présentera, du 20 mai au
6 juin, 24 spectacles dans 12 théâtres et sur deux scènes à ciel ouvert.

Marie-Hélène Falcon, qui fonda jadis le Festival de Théâtre des Amériques, est persuadée que l’œuvre sera reçue avec enthousiasme. « Le public en général aime Robert et le public québécois en particulier. » Cela tient, selon elle, à sa façon de rester ancré dans l’air du temps. Sa notoriété lui permet aussi de toucher un public au-delà des mordus de théâtre. Pourquoi ? Parce que Lepage « signifie quelque chose dans l’imaginaire collectif de son peuple, de sa société ».

Une équipe trois étoiles

Eonnagata est une œuvre collective. Robert Lepage l’a concoctée avec le chorégraphe et danseur britannique Russell Maliphant , un grand nom de la danse contemporaine, et sa muse, Sylvie Guillem , danseuse de réputation internationale qui a foulé la scène de l’Opéra de Paris dans une autre vie. Le duo Maliphant-Guillem a signé des spectacles marquants : Tow, Broken Fall, Triple Bill.

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