Robert Lepage : la mémoire en spectacle

À partir des souvenirs de son enfance et d’anecdotes méconnues de l’histoire du Québec et du Canada, Robert Lepage explore dans un nouveau spectacle le thème de l’identité.

«Il ne faut pas croire que le Québec est nécessairement le meilleur élève en matière de soutien aux arts.» (Photo © Jocelyn Michel)
«Il ne faut pas croire que le Québec est nécessairement le meilleur élève en matière de soutien aux arts.» (Photo © Jocelyn Michel)

Après ses premiers succès à l’étranger, il y a maintenant 25 ans, Robert Lepage a été invité à donner des ateliers et des séminaires aux quatre coins du monde. L’une des premières choses qu’il demandait alors à ses étudiants était de dessiner en style libre, sur une grande bande de papier posée à même le sol, une carte du globe. Où qu’il ait été sur la planète, se souvient-il, l’Amérique se trouvait toujours au centre, le dessin des États-Unis était souvent très défini, de l’Oregon à la pointe de la Floride, et dans presque tous les cas, le Canada apparaissait comme un vaste espace indéterminé, presque abstrait, avec Montréal au milieu ! Une expérience qui a marqué l’homme de théâtre et nourri son désir d’explorer la notion d’identité.

Vous sillonnez le monde depuis de nombreuses années. Avez-vous l’impression que les contours du Canada se précisent avec le temps ?

Lentement. À l’étranger, le Canada, c’est une idée, une idée vague. Un peu comme notre perception, à nous, de la Suisse. Notre pays est vu comme une sorte de Croix-Rouge, qui prête main-forte, une zone tampon qui compense les excès des États-Unis. Durant les 15 ou 20 dernières années, pourtant, il s’est produit ici un métissage que je considère comme vraiment très intéressant. Quelque chose comme la rencontre de l’Amérique, de l’Europe et de la culture asiatique, et qui a de quoi intéresser le monde entier.

Vous travaillez ces jours-ci sur un spectacle solo, 887, où il est, paraît-il, beaucoup question d’identité québécoise et canadienne. 887, au départ, c’est une adresse, c’est bien ça ?

Oui. Plus précisément le 887 de l’avenue Murray, à Québec, où j’ai habité de 1960 à 1970. Cette décennie si importante dans l’éveil politique du Québec, on la voit à travers une sensibilité d’enfant, ou de préadolescent ; à travers ma famille, aussi, famille de quatre enfants dont le père est chauffeur de taxi, la mère ménagère. C’est donc un spectacle sur la mémoire de l’enfance, mais aussi sur la mémoire du Québec. La première mondiale aura lieu à Nantes fin février, puis une version anglaise sera présentée à Toronto à l’été, en marge des Jeux panaméricains. Il s’agit d’un projet infiniment personnel, dont je suis très fier.

Vous serez vous-même sur scène. Quel est votre rapport au jeu aujourd’hui ?

À un autre niveau, 887 est un spectacle sur le théâtre, qui est le sport de la mémoire. Sans mémoire, on ne peut pas faire de théâtre. En tant qu’acteur, en vieillissant, on devient de plus en plus préoccupé par l’état de cet outil-là ! Dans la pièce, il y a d’une part mon personnage, qui essaie d’apprendre Speak White, le poème de Michèle Lalonde. Il a une semaine pour le faire et il n’y arrive pas ! D’autre part, il y a évidemment tout ce qu’évoque ce poème. Ce qu’il représente aujourd’hui, alors qu’on semble avoir mis de côté, au Québec, le rêve de l’indépendance. Je m’inté­resse à ce qu’on paraît avoir oublié, jusque dans les tentatives de redéfinition du projet. À commencer par la notion de lutte des classes, qui, à l’origine, était indissociable du mouvement.

En octobre dernier, vous avez donné une conférence à Toronto, organisée par le Festival de Stratford. On a l’impression que plusieurs thématiques de 887 recoupent ce discours, qui a porté essentiellement sur l’identité canadienne.

C’est vrai. Durant la conférence, j’ai parlé par exemple de l’histoire du drapeau canadien, qui semble avoir été oubliée, là encore. Ça ne remonte pas à loin, pourtant. En 1964, Lester B. Pearson, élu premier minis­tre grâce à un soutien important au Québec, a décidé de la création d’un nouveau drapeau, qui allait moins évoquer l’Angle­terre que le précédent [NDLR : le Red Ensign canadien]. Sa préférence allait à une bannière comportant du bleu, avec une feuille d’érable triple, dont l’une symbolisait la nation canadienne-française. C’est finalement l’unifolié qui a été retenu, mais pour moi, ça a une importance capitale dans la compréhension des relations entre le Québec et le reste du Canada. On n’en parle jamais. L’initiative traduisait un réel effort, de la part de Pearson, d’inclure le Québec et le fait français. Ce segment de ma conférence est à peu de chose près présent dans 887.

Roberto Mori et Tony Guilfoyle dans Pique, premier tableau de la tétralogie Jeux de cartes, présenté à la Tohu du 3 au 10 février. Suivra Cœur, du 18 au 28 février. (Photo ©Erick Labbé)
Roberto Mori et Tony Guilfoyle dans Pique, premier tableau de la tétralogie Jeux de cartes, présenté à la Tohu du 3 au 10 février. Suivra Cœur, du 18 au 28 février. (Photo ©Erick Labbé)

Le globe-trotteur Robert Lepage continue donc de suivre de près la politique locale…

Je m’intéresse beaucoup aux incarnations d’une idée. Comme gars de théâtre, des personnages comme Parizeau, Bouchard, et maintenant Pierre Karl Péladeau, me fascinent. Même s’ils « vendent » la même chose, ils ne l’incarnent pas de la même façon. Dans mon film Le confessionnal, je relate une anecdote liée à ça : l’histoire de Duplessis, un homme toujours très bien mis, mais qui portait souvent un chapeau troué. Quand les gens lui demandaient pourquoi, il répondait : « Ça, ici, c’est le Québécois », en pointant du doigt son chapeau. Puis, en pointant du doigt son costume : « Ça, ici, c’est ce que le Québécois veut devenir ! » À nous, gens de théâtre, de relever ces choses-là, les symboles utilisés pour appuyer une idée.

Notre identité dépend aussi de notre façon de rayonner à l’étran­ger. Comment réagissez-vous quand on ferme un bureau du Québec à Moscou, par exemple, ou qu’on sabre les subventions d’aide à la tournée ?

Il y a une réalité qui accompagne ça, celle du numérique. C’est vrai qu’aujourd’hui on peut se demander : pourquoi payer un déplacement en classe affaires, avec per diem et tout, alors qu’on peut « rencontrer » quelqu’un par l’intermédiaire de Skype ? C’est l’argument, en gros. Moi, je suis bien placé pour savoir qu’il ne faut pas sous-estimer le contact humain. Les projets avancent toujours plus vite, et mieux, quand on rencontre les gens. Quand Harper décide de couper dans l’aide à la tournée, en disant que maintenant, avec le cinéma et la télévision qu’on exporte, la culture rayonne, il évacue la question. Il faut des soldats sur le terrain, pas seulement des drones.

Pendant ce temps, il y a des combats à mener à domicile. Le financement du Diamant, cette salle de spectacle que vous souhaitez voir ouvrir à Québec, semble en péril…

Dans ce dossier, il serait désolant que le gouvernement ne respecte pas des engagements pris il y a déjà quelques années. On nous dit entre autres qu’il y a déjà plusieurs salles à Québec, dont le nouvel amphithéâtre, et qu’elles vont se nuire. Mais est-ce qu’un concert de Metallica va réellement concurrencer les projets de Premier Acte [NDLR : structure de diffusion de la jeune création théâtrale à Québec] ? Je pense qu’il y a une mauvaise compréhension de ce qu’on veut faire au Diamant.

Faut-il y voir un cas isolé ou un symptôme supplémentaire de l’état du soutien aux arts au Québec ?

Je reviens tout juste de Banff. Je sais, on n’associe pas nécessairement l’Alberta, la province de M. Harper, au soutien à la culture. Il se trouve que dans un endroit comme le Banff Centre, des moyens considérables et toute une organisation sont mis au service des artistes, dans des domaines très variés. Un encadrement de cette ampleur, c’est quelque chose que je n’ai jamais vu au Québec. Et le mandat est très large, ça va du soutien à l’art aborigène à un volet qui encourage la circulation d’œuvres à l’international. Tout ça rendu possible, entre autres, grâce à l’argent de la loterie albertaine, qui est en partie réinjecté dans des programmes à vocation artistique ! J’ai été étonné d’appren­dre ça, moi. Les mentalités ont beaucoup évolué là-bas, il ne faut pas croire que le Québec est nécessairement le meilleur élève en matière de soutien aux arts.

Pique et Cœur, les deux premiers volets de la tétralogie Jeux de cartes, créée par votre compagnie Ex Machina, seront bientôt présentés en reprise à la Tohu. Les deux volets suivants, c’est pour quand ?

On ne le sait pas, honnêtement. Carreau et Trèfle étaient conditionnels à ce que les deux premiers volets rapportent un peu d’argent, pour financer la suite. Il est possible que nous nous remettions bientôt à la création, mais ce sont de grosses mécaniques, il faut être sûr d’avoir les moyens nécessaires.

Par ailleurs, le succès des Aiguilles et l’opium ne se dément pas. Créée en 1991, la pièce n’en finit pas d’être reprise. Comment expliquer ce succès ?

Je reprends souvent la phrase que Michel Tremblay a pro­noncée un jour dans une entrevue radio, quand il a dit que rien n’est moins universel que ce qui cherche à l’être. On est souvent préoccupé par l’idée de faire des choses « internationales », on modifie ce qu’on fait pour que ça corresponde à un certain standard. Les aiguilles et l’opium part d’un sujet très intime : quel­qu’un qui essaie de se remettre d’une peine d’amour. Oui, c’est juxtaposé à deux grandes peines d’amour mythi­ques, celle de Jean Cocteau et celle de Miles Davis, mais au centre il y a un Québécois et sa peine d’amour tout ce qu’il y a de plus banale… Or, elle est faite de la même chose que les deux autres. Je crois que le succès de la pièce repose d’abord là-dessus.

Il y a tout un débat entourant la critique actuellement au Québec, alors que les espaces qui lui sont dévolus s’amenuisent. Aujour­d’hui, quel est votre rapport avec la critique, qui n’a pas toujours été tendre avec vous ?

J’ai un rapport particulier avec elle parce qu’il se trouve que je n’en ai pas besoin pour remplir mes salles. C’est extrêmement prétentieux de le dire, mais c’est le cas. Ça ne m’empêche pas d’être conscient que, souvent, elle a un impact direct sur la vie économique d’une œuvre. J’aimerais que la critique soit d’abord une occasion de discuter de la création, de la remettre en question. En plus, mes spectacles évoluent beaucoup, alors je trouve assez toxique l’idée que la critique agisse comme une guillotine le soir de la première. Cela étant dit, je continue de la lire, même si je la trouve parfois injuste, erronée. Je me suis fait dire deux fois, moi, à Montréal, que ce que je faisais n’était pas du théâtre. Au sujet des Aiguilles, entre autres… Ça, j’ai du mal à l’avaler, jamais on ne m’a dit ça ailleurs et j’ai l’impression qu’il faut avoir vu bien peu de choses pour en arriver à cette conclusion. On a le droit, je crois, d’être exigeant envers ceux qui font la critique, tout comme on exige d’un comédien qu’il soit bien formé.

Craignez-vous que le divertissement à domicile, la 3D à la portée de tous, ne tue un jour le théâtre ?

Ce que nous proposons, au théâtre, c’est un rassemblement, une rencontre. Quand on a fait Les sept branches de la rivière Ota, un spectacle de sept heures, certains ont dit : les gens n’iront pas voir ça, c’est trop long. Ça a été un immense succès. Ce n’est pas de la communication qu’on fait, c’est de la communion. Ma théorie, c’est que le spectateur veut faire du workout. Je m’expli­que : dans notre société, on reste assis devant son ordinateur pendant neuf heures d’affilée, après on a besoin d’aller au gym ! C’est vrai pour le corps, c’est vrai pour l’esprit. Les gens veulent participer activement au spectacle de l’intelligence.

Les commentaires sont fermés.

Eh que ça fait du bien de lire une telle entrevue!
Bravo Robert Lepage, et merci d’être là.
Si vous n’étiez pas là, il faudrait vous inventer, ce n’est pas peu dire…

Oui, cela fait du bien d’entendre parler de NOTRE créateur artistique de Québec qui a la grande intelligence de travailler avec une équipe admirable. Pas assez de Québécois connaissent Robert Lepage … et quand une critique «douteuse» vient de Montréal pour gérer, on émet plus que des doutes sur la pertinence du propos. Félicitations à Robert Lepage et à son équipe. Nous sommes toujours intéressés de suivre sa carrière.

J’ai à peu près tout vu de vous, Robert Lepage, sauf la Trilogie des Dragons au tout début de votre carrière. Et j’y ai emmené des amis-es comme des gens de la famille. J’ai même des cassettes audio enregistrées, entre autres, de la rencontre de Myra Cree de vous et votre Équipe d’Ex Machina à Québec où quasi pendant 1 semaine vous partagiez avec nous vos expériences, tout comme j’ai celles d’entrevues données à la radio.
Pour le Théâtre, c’est « gigantesque » ce que vous faites pour nous – de même pour le Cinéma et l’Opéra.
Les quelques mauvaises critiques venant de Montréal ne se logeraient-elles pas, plutôt, au plan personnel du Critique ?
Votre Création va bien au-delà !
Robert Lepage, je vous aime, pour l’ensemble de votre Oeuvre et pour ce que vous êtes, bien sûr !!!
Merci, encore Merci,