Rock local, succès mondial

La plus récente tournée du sextette de « rock garage rétro » Les Breastfeeders comportait des destinations qui frappent l’imagination : Brooklyn (New York), Brighton (Royaume-Uni), sans oublier Saint-Hyacinthe, P.Q. Bien qu’ils chantent — et crient — en français, les boys and a girl du groupe sont acclamés un peu partout dans le monde, même par ceux qui ne comprennent rien à leurs paroles ! « À l’étranger, le français n’est plus un obstacle. Ça nous donne un côté exotique », résume Luc Brien, le chanteur du groupe, qui fait du rock yéyé branché sur le 220 volts.

C’est la nouvelle donne des artistes montréalais : ils chantent localement et pensent mondialement. Le succès international des groupes anglophones, tels Arcade Fire, Simple Plan et The Dears, a poussé les aficionados de la musique indépendante à tourner leurs oreilles vers Montréal, qui est en passe de devenir une des scènes majeures du rock. Un peu comme Seattle avec Nirvana, Soundgarden et Pearl Jam au début des années 1990.

Ce succès a beau déborder les frontières du Québec, il reste modeste. « Les groupes montréalais sont populaires auprès des gens qui s’y connaissent vraiment », affirme Nicolas Tittley, journaliste et chroniqueur à la chaîne MusiquePlus. Ainsi, Le Nombre a touché 1 000 amateurs au Canada avec le rock garage de Scénario catastrophe, un album qui décape les tympans. Le plus récent cru des Breastfeeders, Les matins de grands soirs, s’est vendu à 4 000 exemplaires. Ce n’est pas assez pour que Luc Brien puisse vivre de son art. Quand il n’est pas en tournée, il travaille comme sonorisateur, DJ et même guichetier dans un théâtre. Au chapitre des ventes, Malajube fait donc figure d’exception. Son plus récent CD, Trompe-l’œil, a franchi le cap des 35 000 exemplaires vendus au Canada et des 10 000 en Europe. Le quintette, lauréat de trois Félix, a récolté des critiques élogieuses jusque dans le New York Times.

Internet a ouvert à ces groupes des dizaines de petits marchés inespérés dans les villes où il y a des salles de concerts plus ou moins fréquentables de plus ou moins 300 places : Londres, Paris, Los Angeles et même Oslo. La page de Malajube dans MySpace.com a généré plus de 3 500 commentaires d’admirateurs. Dans ce site de réseautage en ligne, les 90 millions de membres, surtout des jeunes passés maîtres dans l’échange de fichiers musicaux, font part de leurs coups de cœur à une vitesse folle. Ainsi, des artistes émergents peuvent se bâtir une renommée instantanée sans dépenser un dollar en publicité. « Ce phénomène nous a ouvert les portes de l’Europe et des États-Unis. Ça nous a même poussés à sortir notre album en Allemagne », confirme Julien Mineau, le jeune chanteur de Malajube (26 ans), pour qui tous les espoirs sont permis.

Oscillant entre la pop et le punk, le rock orchestral de Malajube ne se laisse pas facilement cerner. L’influence lointaine des Beatles est perceptible dans le sens mélodique du groupe, qui fait un malheur avec ses chansons à double sens, comme « Jus de canneberges » (une histoire d’infection urinaire). Malajube reste cependant moderne. Résolument éclectique. Rock, pop, métallique, folklorique, électronique et psychédélique : les critiques ont accolé presque toutes les étiquettes à ses labyrinthes sonores, où il fait bon s’égarer.

Travis Ritter, critique de musique au Seattle Weekly, croyait être le seul sur la côte ouest des États-Unis à connaître Malajube. Jusqu’à ce qu’il se rende au Neumos, salle de concerts réputée de Seattle, en février dernier. Environ 300 personnes étaient venues se réchauffer au contact de « Montréal – 40 °C », le morceau le plus connu de Trompe-l’œil. « À ma grande surprise, des gens connaissaient assez bien les chansons pour pouvoir les fredonner », dit-il d’un ton amusé. De quoi halluciner, comme le chante Mineau le joli garçon dans cette chanson. « Moi non plus, je ne comprends rien au français. Mais je ressens la musique de ce groupe. C’est tellement beau que certaines chansons me donnent envie de pleurer », confie le critique.

Travis Ritter reste attentif à tous les artistes originaires de la métropole québécoise. « Le succès mondial d’Arcade Fire a éveillé l’esprit des critiques à l’égard de la musique produite à Montréal. Maintenant, la ville est sur notre écran radar », dit-il.

Les promoteurs et les producteurs sont aussi à l’écoute. Bob Weyersberg, de la maison de production Triage Music, de New York, passe tellement de temps à Montréal qu’il s’est équipé d’un téléphone cellulaire dont l’indicatif est le 514 (plus pratique et plus économique). Weyersberg est branché sur cette ville depuis le milieu des années 1990, lorsqu’il a commencé à faire la promotion aux États-Unis du duo britannique Coldcut, sous l’étiquette Ninja Tunes. Il a aussi contribué à faire connaître Le Nombre et Les Breastfeeders à New York. « Les groupes du Québec qui chantent en français ne devraient pas se laisser intimider par la barrière de la langue. Ils devraient tenter de jouer chez nous le plus souvent possible, dit-il. New York est une ville internationale où beaucoup de personnes parlent français. C’est aussi une ville où les gens sont ouverts d’esprit. » Malajube, Les Breastfeeders et Le Nombre ont pris note de l’invitation.

Les paroles ne constituent plus un obstacle à la compréhension entre l’artiste et l’admirateur, confirme Gourmet Délice (nom d’artiste de Nicolas Brunelle-Garon), le bassiste aux lunettes à montures noires du band Le Nombre. « On pourrait chanter en japonais, pourvu que ça “ rocke ” », dit-il. À l’âge pas si vénérable de 39 ans, Gourmet Délice est un vétéran de la scène indépendante au Québec, pour ne pas dire un ancêtre. Il était membre des défuntes Secrétaires Volantes, ce groupe coup-de-poing sonore qui a frappé fort au début des années 1990. Gourmet Délice est aussi un des fondateurs de l’agence montréalaise Bonsound, qui gère et produit une dizaine d’artistes (anglos et francos), dont Malajube, Les Breastfeeders et Champion. Les groupes émergents n’en sont plus à gratter leur guitare sèche et à nommer le pays du Québec à naître, comme les chansonniers d’une époque pas si lointaine, alors que le texte portait la musique. Chacun à leur manière, ils s’inscrivent dans des styles musicaux qui ne connaissent ni frontières ni époques.

Le style des Breastfeeders est décrit, au Québec, comme du « rock garage yéyé » et, à l’étranger, comme du « retro Kinks rock’n’roll ». Deux synonymes pour un son emprunté aux années 1960 et reconnu autant en Amérique qu’en Europe. Avec sa coupe de cheveux de garçon dans le vent, Luc Brien, 34 ans, ressemble d’ailleurs à un cinquième Beatle de l’époque de Rubber Soul. C’est une des clés du succès des artistes franco-québécois : ils jouent dans des registres connus, tout en introduisant une note différente. Pour les Américains ou les Anglais, le français est associé à la joie de vivre, à la culture et à la poésie. « C’est un peu sexy, mystérieux et excitant », dit Bob Weyersberg.

Pour les musiciens montréalais, par contre, les distinctions entre l’anglais et le français sont de moins en moins significatives. Même la ligne de division symbolique de la métropole, la « Main », est en voie de s’estomper. « Il commence à y avoir une convivialité et une influence réciproques entre les groupes anglophones et francophones », explique Sébastien Nasra, un agent d’artistes qui n’avait jamais assisté à un tel rapprochement en 14 ans de métier. « Ils avaient tendance à rester chacun de leur côté du boulevard Saint-Laurent et à s’ignorer mutuellement », dit Nasra, qui a contribué à ce rapprochement. En octobre 2006, il a organisé, dans le quartier Mile End, M for Montreal, une foire à l’intention d’une dizaine de promoteurs européens. Parmi eux, le Britannique Martin Elbourne, fondateur du festival The Great Escape, à Brighton, en Angleterre. C’est lui qui avait soufflé l’idée de cette manifestation à Nasra. « Pendant des années, le Canada a été perçu comme un pays terne, avec de la musique terne. Maintenant, c’est un endroit génial, et Montréal est au centre de ce renouveau », affirme-t-il.

M for Montreal a connu un franc succès. À tel point que Sébastien Nasra attend cet automne une centaine de promoteurs étrangers et locaux. Sans l’apport des gouvernements du Québec et du Canada, l’initiative n’aurait jamais vu le jour, dit-il. Pour son lancement, M for Montreal disposait d’un budget inférieur à 50 000 dollars, provenant exclusivement de subventions. Les artistes québécois bénéficient aussi de l’aide de l’État pour l’enregistrement d’albums, la mise en marché et les tournées. Maintenant, les rockeurs indépendants peuvent se payer un vrai camion de tournée et une chambre d’hôtel. Ils n’ont plus besoin de quémander un gîte pour la nuit auprès de leurs admirateurs après un spectacle, comme devait le faire Gourmet Délice à l’époque des Secrétaires Volantes.

Cet engouement pour le Montréal musical ne sera-t-il qu’un phénomène passager ? Peut-être. Le succès a cependant inspiré un changement d’attitude remarquable chez les artistes de la relève : ils osent rêver à des carrières internationales. « La nouvelle génération n’a plus peur de personne : ni des Américains ni des Français. Le Québec musical est mûr, ce n’est plus une petite musique de province », dit Luc Brien.


 

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