Romain Gary, l’Enchanteur

Romancier aux multiples identités, Romain Gary a su surpasser ses propres contradictions pour nous léguer une œuvre étonnamment forte et cohérente.

Sophie Bassouls / Sygma / Getty Images

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal. Il est aujourd’hui vice-président senior chez Behaviour Interactif.

La première biographie de Romain Gary paraît en France, au printemps 1987, alors que le monde littéraire ne s’est pas encore remis du passage de ce personnage énigmatique parmi les siens. Dominique Bona, aujourd’hui académicienne, était dans la jeune trentaine lorsqu’elle a osé écrire sur cet auteur réputé insaisissable. On la revoit défendre son travail à Apostrophes, devant un Bernard Pivot aussi amusé qu’intrigué. Comment pouvait-elle s’attaquer à un tel mythe ? Comment prétendre saisir ce personnage aux identités multiples, qui a passé sa vie à brouiller les pistes jusqu’à s’y perdre lui-même ? En fait, Bona n’y était pour rien. Ce n’était pas son livre qui créait un malaise, mais bien la personnalité de son sujet. 

À la mort de Romain Gary, on ne connaissait qu’une partie de son œuvre. On n’en avait pas encore fini avec lui. Les lecteurs qui l’avaient accompagné, de ses premiers livres parus au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à sa disparition, n’avaient eu accès qu’à une facette de l’auteur. Ainsi, beaucoup se sont sentis trahis en découvrant, après sa mort par suicide en décembre 1980, que Gary était aussi un autre. L’écrivain qu’ils pensaient connaître avait en fait mené une double vie d’auteur. Et que dire de ses éditeurs, eux aussi bernés, et du jury Goncourt qui avait décerné deux fois le prestigieux prix au même écrivain sans s’en rendre compte ! Émile Ajar, qui a remporté le Goncourt avec La vie devant soi en 1976, était en fait Gary, qui l’avait déjà reçu en 1956 pour Les racines du ciel et qui était aussi l’auteur du magnifique et touchant La promesse de l’aube

On sait aujourd’hui que ce qui n’était d’abord qu’un jeu pour Romain Gary est devenu un piège. « L’affaire Gary », ce n’est pas seulement l’histoire d’un mensonge, d’un subterfuge, d’une tricherie, c’est également et surtout l’histoire d’un homme aux prises avec ses contradictions, incapable de s’apprécier tel qu’il était, se croyant toujours en dessous de ce qu’on attendait de lui, souffrant d’angoisses, de dépression, bref sans talent pour le bonheur. 

Devant l’échec comme devant la réussite, Gary était toujours à la recherche d’une autre vie que la sienne. « J’ai toujours le sentiment qu’il y a quelque chose ailleurs », disait-il. Ce deuxième Goncourt aurait pu être sa consécration. Il fut la camisole de force qui le fit s’embourber dans le mensonge jusqu’à sa mort, à 66 ans. 

Quarante ans plus tard, on peut enfin concevoir son œuvre comme un tout. On peut reconnaître le travail de l’artiste, bien loin des controverses de l’époque. On peut très bien lire Gary en faisant totalement abstraction du fait que La promesse de l’aube et La vie devant soi ont été signés à leur parution sous des noms différents. De multiples identités, oui, mais un seul homme. On peut même être admiratif du talent de camouflage de Gary, de toute la liberté dont il a fait preuve, car l’unité de l’œuvre ne fait aujourd’hui aucun doute à la lecture. Le maître de la dissimulation — dans sa vie comme dans son œuvre — était aussi doué pour l’humour, qu’il maniait comme une version suprême de l’autodérision. Dominique Bona surnomme Romain Gary « l’Enchanteur ». Cela lui va tellement bien. 

La promesse de l’aube

Il naît dans l’Empire russe, dans l’actuelle Vilnius en Lituanie, en pleine guerre, en 1914. Il ne connaît que sa mère, Nina. Une femme forte, entêtée, amoureuse de son fils et obsédée par l’idée que l’avenir se trouve en France, pays auquel elle voue un véritable culte. « Tu seras ambassadeur de France. » Le jeune Romain Kacew baigne très tôt dans un univers parallèle. Il est juif dans un monde qui traque les juifs. Pauvre dans un monde qui isole les pauvres. Sa mère sacrifie tout pour lui, jusqu’à la vérité. « Ils forment un couple, dès l’aube », illustre Dominique Bona dans Romain Gary. Sa mère a tant de rêves de grandeur pour lui qu’il évoluera toute sa vie dans la peur de décevoir. Pour lui, n’être que soi-même ne sera jamais suffisant. Il aura cette sensation que les buts à atteindre s’éloignent sans cesse devant lui. En 1928, sa mère et lui débarquent à Nice pour s’inventer une vie. Déjà, le rêve de changer d’identité. Les deux croient peut-être effacer le passé, mais celui-ci ne se laisse pas faire aussi facilement. Toute sa vie, l’écrivain aura le passé à fleur de peau. Il sera un éternel exilé. Toujours à la recherche d’une reconnaissance extérieure qu’il ne sera jamais capable de s’accorder lui-même. « Avec l’amour maternel, dit-il dans La promesse de l’aube, un très beau livre de mémoire écrit à la mi-quarantaine, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » 

Il est mobilisé en 1940. Il n’en faut pas plus pour que sa mère imagine qu’il sera à lui seul le sauveur de la France. L’histoire sera un peu plus compliquée que cela. Gary — il prend ce nom à cette époque — restera le plus souvent en marge des événements. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais il n’obtiendra jamais la grande mission espérée. Fasciné par l’aviation dès son jeune âge, il participera toutefois à plusieurs opérations risquées à titre de navigateur, non sans courage. 

À la fin de la guerre, il reçoit la croix de la Libération des mains du général de Gaulle, distinction à laquelle n’auront droit qu’un nombre très limité de combattants de la France libre. De Gaulle gardera beaucoup d’estime pour Gary. « Votre Les racines du ciel, c’est un grand et beau livre », lui écrira le général. À la mort de ce dernier, il fera d’ailleurs un formidable portrait de l’ancien président dans la presse américaine. Bien que fasciné par de Gaulle, c’est plutôt à André Malraux que Gary aurait voulu se mesurer. Il admirait en lui à la fois l’homme d’action et l’intellectuel de haut vol. Être Romain Gary, cela aurait pu être énorme, mais il n’était pas préparé à cela. Dans La promesse de l’aube, il se souvient d’un jeu que sa mère et lui affectionnaient. L’idée était de trouver un pseudonyme qui ferait de lui un grand homme. Ils avaient pensé à Victor Hugo, mais c’était déjà pris ! Cette idée d’être un autre lui venait de loin. 

L’écrivain-diplomate

Sa mère voyait le nom de son petit Romain en haut de l’affiche. Il ne sera peut-être pas ambassadeur — les autorités du ministère des Affaires étrangères n’ont jamais trop su quoi faire de cet écrivain-diplomate entré dans la profession au lendemain de la guerre —, mais il deviendra tout de même consul à Los Angeles après avoir été membre de la délégation française à l’ONU quelques années auparavant, passage dont il tirera un roman satirique qu’il publiera sous pseudonyme. Lorsqu’il est nommé consul à Los Angeles à 41 ans, en 1956, il est déjà l’auteur de cinq romans, mais il n’est pas encore un écrivain célèbre. Aussitôt en poste, il s’isole dès qu’il en a la chance pour terminer le manuscrit des Racines du ciel, sur lequel il travaille depuis plusieurs années, et qui deviendra son premier véritable succès. 

Les racines du ciel, c’est un livre d’une grande force, mais également l’œuvre d’un écrivain attentif à tout ce qui l’entoure. Un roman où l’écriture et la construction s’imposent de page en page. C’est le livre de toutes les luttes. Celle pour la survie des grands troupeaux d’éléphants en Afrique, bien sûr, mais aussi les luttes morales, religieuses, idéologiques, politiques. En définitive, c’est de la lutte pour la liberté qu’il s’agit. 

Dans Les racines du ciel, Gary dépeint ainsi son personnage principal, Morel : « Il croit en la nature, y compris la nature humaine […], il croit que l’on peut encore agir, sauver quelque chose, que tout n’est pas irrémédiablement voué à la destruction. » On y a vu un livre prémonitoire sur les enjeux environnementaux, mais c’était d’abord et avant tout une défense de l’humanisme. « Au-delà de la nature en péril, la véritable cible est l’Homme. Un siècle après Moby Dick de Melville, l’histoire a une touche de Faulkner, un suspense digne d’un film d’Hitchcock et un style influencé par Conrad », écrit Kerwin Spire dans Monsieur Romain Gary, qui traite des années américaines de l’écrivain. 

Romain Gary n’en avait pas que pour Malraux, il était aussi fasciné par une personnalité littéraire qui dominait l’époque : Ernest Hemingway. Dans Les racines du ciel, il se lance dans une caricature à peine voilée du romancier lorsqu’il évoque les chasseurs du monde entier qui débarquent en Afrique pour traquer le gros gibier. « Un beau rassemblement d’impuissants, d’alcooliques et de femelles dont la sexualité s’éveille généralement pour la première fois dans les courses de taureaux, et atteint l’instant suprême, le doigt sur la détente et l’œil fixé sur la corne du rhinocéros », écrit-il. Gary va même jusqu’à imaginer les confidences d’un écrivain américain que l’un de ses personnages aurait recueillies. « Toute ma vie, j’ai crevé de peur. Peur de vivre, peur de mourir, peur des maladies, peur de devenir impuissant, peur du déclin physique inévitable. » 

On le verra à la fin de sa vie, c’est comme si, en cherchant à dépeindre Hemingway, de 15 ans son aîné, Gary s’était surtout projeté en lui. Ce regard acéré est en fait très proche de l’autoportrait qu’il tracera des décennies plus tard dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable. Ironie du sort, lorsque Gary sera pressenti pour l’adaptation cinématographique des Racines du ciel, ce sera par nul autre que le célèbre producteur hollywoodien Darryl F. Zanuck, derrière les films à succès inspirés des Neiges du Kilimandjaro et du Soleil se lève aussi d’Hemingway. Sa mère l’avait entraîné dans le monde en tentant de lui montrer comment traverser l’histoire à l’aide de l’imaginaire. Il y a consacré sa vie. Son travail de diplomate et ses relations avec ses amis, comme avec les femmes, se sont toujours déroulés en dilettante. Dans La promesse de l’aube, il confie qu’il avait la « farouche résolution de redresser le monde et de le déposer un jour aux pieds » de sa mère. Dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, il écrit à propos du personnage principal : « Il avait poussé son image de champion du monde jusqu’au suicide. » Dominique Bona note que la liberté était au cœur de tous ses livres. Gary disait : « Il n’y a pas d’art sans imposture, sans supercherie. » Déjouer le réel. Miser sur ses identités multiples pour se projeter. Écrire. Tout ça, pour lui, c’était la liberté.

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« La plus grande force spirituelle de l’humanité, c’est la connerie. » — Romain Gary

C’est toujours un plaisir de lire les chroniques sensibles et intelligentes de Dominique Lebel.

J’aimerais compléter par quelques arguments :

Il n’est probablement pas chose facile de produire la biographie exacte de Romain Gary qui s’est fait manifestement un certain plaisir de mélanger les faits réels avec des faits purement inventés. D’où le talent pour confondre ses admirateurs et encore ses multiples admiratrices.

Ainsi lorsque Dominique Lebel écrit : « Il est juif dans un monde qui traque les juifs. » Ceci n’est pas tout-à-fait exact. Il appartient par sa naissance à la moyenne bourgeoisie juive de Lituanie. Cependant à sa naissance en 1914, il n’a pour ainsi dire pas connu son père qui a été mobilisé.

Après qu’il eût été démobilisé, ses relations avec sa femme sont mauvaises, il trouve une autre femme plus jeune et le couple divorce.

Si pour nombre de juifs d’Europe Centrale, l’avenir est ailleurs que dans l’Empire Russe, c’est encore parce que les théories de Théodore Herzl déferlent dans cet Empire qui en est à ses dernières heures.

Comment le sais-je ? — C’est parce qu’il y avait déjà une diaspora Russe assez importante dès le début du siècle. La France avec ses valeurs laïques et républicaines était considérée par plus d’uns comme un havre de paix. Le camarade Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine) l’avait bien compris lui qui était social-démocrate et non communiste comme beaucoup l’affirment encore….

Mon grand-père a émigré en France en 1905, ses sœurs sont parties en Palestine, ses frères ont préféré les États-Unis d’Amérique. Le frère ainé de Mina Owczyńska (la « vieille » mère de Romain) avait émigré en France au début du siècle où il administrait à Nice un des hôtels prestigieux de la Riviera.

C’est aussi dans les hauteurs de Cimiez (colline qui surplombe Nice) que choisirent les descendants de Léon Tolstoï pour s’y installer.

Voici qui explique assez simplement et non de façon romanesque que sa mère ait choisi cette destination à une époque où l’Union Soviétique se forme, où la pauvreté touche un grand nombre de gens, pas les juifs seulement. Lorsqu’elle émigre en 1928, la Russie vit sous les purges et la répression initiée par Staline peu après la mort de Lénine.

J’aimerais pour finir mentionner que l’auteure canadienne francophone Nancy Huston a aussi écrit un essai biographique intitulé : « Tombeau de Romain Gary » (Publié en 1995). Installée depuis 1973 à Paris — bien que je n’en aie pas la confirmation-, il semblerait qu’elle ait bien connu Gary dans les dernières années de sa vie. Étonnamment, Nancy Huston publie son premier roman quelques mois à peine après son décès.

Selon moi, un des livres parmi les plus plaisants à lire qu’il ait écrit, c’est : « Gros-Câlin », le premier livre qui fut publié sous le patronyme d’Émile Ajar. Ne faut-il pas aimer pour avoir aimé ?

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