Romans: état de crise

Les nombreux bouleversements qui secouent l’Union européenne servent d’inspiration aux auteurs de romans policiers.

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Le mercato d’hiver (par Philip Kerr, Le Masque, 448 p.), Un papillon dans la tempête (Walter Lucius, Le Masque, 528 p.) et Les adeptes (Ingar Johnsrud, Robert Laffont, 560 p.).

Faillite financière, menaces de fragmentation de la zone euro, attentats terroristes, poussées migratoires intérieures, crise des réfugiés, montée des populismes de droite, fermeture des frontières, antagonisme entre les partisans d’un repli nationaliste et ceux d’une société mondialisée: l’Union européenne a des problèmes plein les bras, et les auteurs de romans policiers sont nombreux à en témoigner — avec un regard passablement critique.

Acclamé pour sa Trilogie berlinoise et une dizaine d’autres romans policiers historiques dépeignant l’Allemagne durant le IIIe Reich et au début de la guerre froide, le Britannique Philip Kerr vient de commencer une nouvelle série, contemporaine celle-là, qui investit le milieu électrisant du soccer professionnel et, plus particulièrement, celui d’un club fictif: le London City, dont le gérant est retrouvé battu à mort, dans un coin du stade, en pleine fièvre du mercato d’hiver (le titre du roman renvoie à la période de transfert des joueurs).

L’entraîneur Scott Manson mène une enquête discrète afin de contenir le scandale. Mulâtre ayant déjà été épinglé pour un viol qu’il n’avait pas commis, Manson est habitué à affronter le racisme de la police et des partisans hooligans d’extrême droite. Par sa voix acerbe, l’auteur exprime un cynisme mordant par rapport aux caprices des stars du soccer, à l’homophobie de la ligue, à la corruption de la FIFA. Quand le club, propriété d’un milliardaire ukrainien, est convoité par des commanditaires de Chine et du Qatar, le roman devient un commentaire sévère sur le déclin économique de l’Europe, dont les parcelles, comme les joueurs durant le mercato, sont désormais cédées aux plus offrants.


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Walter Lucius est le pseudonyme de Walter Goverde, scénariste et cinéaste néerlandais qui a réalisé une série de documentaires sur l’insertion des migrants aux Pays-Bas. Son premier roman, Un papillon dans la tempête, aborde l’épineuse question des pratiques culturelles préjudiciables importées en Europe par les immigrants, notamment le bacha bazi, coutume séculaire chez les riches et puissants chefs de guerre afghans, qui consiste à prendre pour esclaves sexuels des garçons déguisés en filles.

L’enquête débute à Amsterdam par un délit de fuite dont la victime est un tout jeune Afghan vêtu d’un costume traditionnel de danseuse, maquillé et paré de bijoux. Alors que les médias diabolisent la communauté des réfugiés, la journaliste Farah Hafez, elle-même née à Kaboul, suit une piste autrement plus complexe, qui la mène à un magnat des médias néerlandais et à un oligarque russe avant de se ramifier en un réseau de pédophiles européens. Un troublant exposé qui a valu à son auteur le prix du meilleur polar dans son pays, et qui augure bien pour la suite de cette trilogie.


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Dans un premier roman déjà traduit en 20 langues, le journaliste Ingar Johnsrud met en joue la montée des partis anti-immigration en Norvège, lesquels s’opposent entre autres à l’amnistie des réfugiés clandestins. Les adeptes commencent par le massacre sauvage d’une secte charismatique qui était en croisade contre les musulmans — et ce sont naturellement les islamistes qu’on accuse du crime.

Or, la vérité est tout autre: elle est liée au rôle honteux qu’a joué la Norvège durant les années 1930 et la Deuxième Guerre mondiale, quand elle a appliqué une politique d’eugénisme et entrepris une campagne de stérilisation visant à purifier la race nordique de toute tare physique ou mentale. Un rappel que le racisme a des racines profondes, et que les horreurs qui entachent le passé de l’Europe sont à deux doigts de se répéter.