Roméo Onze dans les yeux de Sara Mishara

Photo : Jocelyn Michel

Elle a soigné la facture visuelle de plusieurs courts métrages, d’une centaine de vidéoclips et de quelques films importants des dernières années?: La donation, de Bernard Émond?; Tout est parfait, d’Yves Christian Fournier?; Jo pour Jonathan, de Maxime Giroux.

Avec son mari, le réalisateur d’origine serbe Ivan Grbovic, la directrice de la photo­graphie Sara Mishara a écrit Roméo Onze, tourné dans la communauté libanaise avec plusieurs acteurs non professionnels, dont Ali Ammar, renversant dans le rôle principal. «Il était naturel pour nous d’ancrer le film dans un Montréal multiculturel et contemporain. C’est notre réalité.»

Présenté en première mondiale l’été dernier à Karlovy Vary, en République tchèque, Roméo Onze a obtenu la mention spéciale du Prix œcuménique pour le meilleur film. Ivan et Sara n’étaient pas sur place pour recevoir les applaudissements. «J’ai accouché de notre fille la veille de la projection.» Ce fut un gros mois de juillet 2011?!

Que raconte le film ?

La quête d’épanouissement de Rami, jeune homme atteint de paralysie cérébrale, qui s’invente sur le Web un avatar d’homme d’affaires (Romeo11) pour s’extraire de sa timidité, du joug familial, de son désert sexuel. Un jour, une femme lui fixe un rendez-vous…

On dit qu’au cinéma ce sont le directeur photo et le monteur qui font le film. Êtes-vous d’accord ?

La matière première d’un film reste le scénario et la vision d’un réalisateur. Si l’histoire ennuie, on se fout pas mal que la photo soit impeccable et le montage rythmé. C’est cliché de le dire, mais un film repose sur une équipe. Un moteur a besoin de tous ses composants pour fonctionner et d’un conducteur pour le lancer.

Votre rôle consiste à mettre en images la pensée du réalisateur. Est-ce plus simple quand celui-ci est votre conjoint ?

Bien sûr, la connivence s’installe plus rapidement, mais la vulnérabilité et la susceptibilité affleurent parfois plus vite aussi. Et une fois rentrés à la maison, de quoi pensez-vous qu’on parle?? Heureusement, Ivan et moi avons travaillé ensemble pendant 10 ans avant de former un couple. Et nous avons décidé de nous marier avant d’entamer le tournage, car nous voulions être sûrs que l’événement le plus important de notre vie serait d’abord le mariage, ensuite le film.

De nombreux directeurs photo passent à la réalisation. C’est pour quand ?

Je n’en ressens pas le désir. Ce dont je rêve, c’est de colla­borer à des films qui content des histoires essentielles, de percuter les univers de réalisateurs différents, de m’exprimer visuellement.

Et de travailler avec de gros budgets ?

Je ne voudrais pas faire seulement des petits films où j’assure à la fois la caméra et la can­tine [c’est une excellente cuisinière, on nous l’a confirmé], comme il m’est arrivé sur quelques tournages, mais je ne voudrais pas non plus ne participer qu’à des films hollywoodiens, où trop d’intervenants finissent par diluer les intentions du réalisateur.

Le cinéma change, les technologies évoluent ; tournerez-vous un jour un film avec un téléphone portable ?

J’espère que non?! Faire des images est aujourd’hui accessible à tout le monde. C’est bien, mais moi, qui suis une fana de la pellicule, je crains la disparition de ce support. Je m’imagine parfois donnant des cours sur l’histoire de la pellicule.

Plus jeune, ne vouliez-vous pas devenir avocate ?

Je voulais être avocate comme on veut sauver le monde à un certain âge. À l’école, j’étais douée pour les débats où l’on devait, en 15 minutes, défendre un sujet. Sur un tournage, en cas de dilemme, je peux soutenir, avec argumentaire, un point de vue. Voilà peut-être ce qu’il me reste de mes velléités d’exercer le droit.

Roméo Onze, d’Ivan Grbovic, en salles le 9 mars.