Rose Brouillard, le film

Extrait du roman Rose Brouillard, le film, par Jean-François Caron, avec l’aimable autorisation des Éditions La Peuplade.

Extrait du roman Rose Brouillard, le film, par Jean-François Caron

Je serai le monde, tout le monde.
Je serai tout : leurs voix, je les assumerai toutes.

Je suis un archipel.

D’abord, je suis Dorothée qui veut nourrir l’affamée,
devant l’écran de ce qu’elle a pu filmer. Et il y a le
bedeau Vigneault, juste avant le traversier.

 

     La vieille était seule. Évidemment. L’histoire ne pouvait commencer autrement. C’est aussi de cette façon qu’elle se terminera.

     Jouquée sur un trépied dans le coin de la cuisine, ma caméra est braquée sur elle. Son visage en gros plan. Son regard stoïque. Ses pores profonds comme des mers, luisants de toutes les larmes qu’ils ont dû boire. Son nez épaté qui prend toute la place. Des mèches de cheveux blancs trop fins. Pas vraiment longs, ni courts. Ses cheveux abandonnés (ses cheveux d’abandonnée) dont la tournure trahit une ancienne tendance à friser mollement, trahit aussi sa négligence de vieille oubliant. De vieille oubliée.

     Je passe les premières minutes de l’enregistrement à lui expliquer qui je suis, d’où je viens, pourquoi je suis là. Elle n’entend pas. Dès qu’elle me voit, elle m’appelle Dorothée. Dorothée l’Africaine. Elle le répète. Pour que je comprenne bien. Dorothée l’Africaine. J’ai beau lui dire que je suis née à Port-au-Prince, que je n’ai vu depuis mon deuxième anniversaire que le ciel du Québec, que je ne m’appelle absolument pas Dorothée : elle n’entend rien.

     Rose Brouillard n’entend qu’elle. C’est déjà beaucoup. C’est bon, je serai Dorothée.

      L’entrevue s’est déroulée dans l’appartement de Rose. Dans le tic-tac lancinant de la pendule accrochée au mur de la cuisine. C’est un moment que j’attendais. Préparé longuement. Retourné dans tous les sens, bien avant le temps. Et passé trop vitement.

     Y être arrivée : une grande victoire. On m’avait avertie au bureau de la société Plumules Nord. C’était Jérôme, le type avec sa barbe et son sourire de dents croches, lorsqu’il m’avait clairement demandé : tu sais ce qui serait bien? Ce serait de la retrouver, la fille du Veilleur, de lui faire parler de la façon dont elle vivait, à l’époque, enfermée sur cette île. Elle en aura probablement long à te dire, tu sais ce que c’est, les vieux et leurs racontages. Tu pourrais même la ramener sur l’île. Imagine, si elle acceptait : la ramener sur l’île et faire prendre des photos d’elle pour la montrer au touriste qui va venir. Pense human interest. Le touriste, il va aimer ça, voir qu’elle est revenue sur les lieux de son enfance grâce à nous autres, qu’elle a pleuré en entrant dans sa maison refaite, c’est certain qu’elle va pleurer, et qu’elle a ri en repensant aux jeux qu’elle faisait, sur la grève. Il va être content de la voir en photo, le touriste, de la reconnaître dans le décor qu’il sera en train de visiter. Il se sentira près d’elle. C’est certain que ça ne sera pas facile, qu’il m’a dit, que ce ne sera pas facile du tout. Il m’a avoué qu’il avait déjà posé quelques questions au village, au début du projet, et que personne ne savait où elle se trouvait. C’est pour ça qu’on t’a embauchée, tu sais.

     Pour ça qu’on m’a embauchée.

 

La suite dans le livre…