Rose déluge

Extrait du roman Rose déluge, par Edem Awumey, avec l’aimable autorisation des éditions du Boréal.

Extrait du roman Rose déluge, par Edem Awumey

Tante Rose avait passé ses dernières années d’agonie à prédire le chapitre ultime de cet hivernage dans lequel elle rendrait les armes, sa peau de vieille négresse et son dernier souffle arrachés à la côte. Et j’ai souhaité que, si cela arrivait, la terre pourrie de nos bas-fonds lui soit légère. Elle est morte aujourd’hui, elle a ramassé sa peau et ses os d’épave et s’est tirée sous terre. Toutefois, persiste dans ma mémoire le triste film des places, trottoirs et marchés de Lomé sous les eaux, une lagune immense sans nénuphars ni grenouilles, ni ces poissons dérisoires que j’essayais d’accrocher pour préparer à Tante Rose le plus exquis des dîners. J’avais le rôle du chef cuisinier et elle celui du client difficile appréciant le menu, «Il m’est avis qu’il n’est pas très frais votre poisson. Vous n’êtes pas un chef, monsieur, mais bien un empoisonneur… Ah, ah, nostalgie, nostalgie… De mon temps, en Louisiane, on mangeait le plus frais des poissons, une bonne truite grillée sur le bois des berges, une savoureuse dorade au citron… Vous n’êtes pas un chef, monsieur. Un imposteur, oui!…» Avec sa fourchette, elle piquait alors quelques bouchées avant de repousser l’assiette, et j’étais soulagé parce qu’elle avait quelque chose dans le ventre. Et je pouvais me dire que j’étais un chef, n’en déplaise à cette insatisfaite de Tante Rose, j’étais le chef de la barque de son existence qui coulait, qui plongeait vers le fond et la fin comme sa tête qu’elle avait toujours penchée vers la terre, au fond d’un trou dans la terre de Louisiane, vers son futur cercueil, avec sur le verni du bois une croix, des milliers de fleurs noyées par les larmes du ciel…

         Elle est morte et je lui ai promis de ramener ses restes en Louisiane. Ce qu’elle nomme le pays des siens, qu’elle n’a jamais connu, bercail lointain qu’elle m’a souvent décrit dans un tableau aux motifs flous, floue et poreuse elle-même à force de n’exister que dans ses mirages. Sur mes genoux, le peu qui reste d’elle, une boîte en bois contenant ses cheveux et ses ongles, des restes qui ne furent pas difficiles à récupérer vu que les cheveux tombaient déjà tout seuls. En revanche, ce fut une belle galère pour les ongles, qu’elle avait longs, épais et recourbés parce qu’elle n’avait jamais voulu que je les coupe. Ongles de petite bête féroce. Aussi fallut-il que je plonge ses pieds dans l’eau pendant que ce qui restait du corps pourrissait sous le soleil de Lomé et le requiem des mouches. Mais il y avait eu cette promesse et je suis là…

         … assis sur un bord de trottoir à Hull, petit bourg du Québec d’où l’on peut sentir les remous et le trafic de la ville d’Ottawa sur l’autre rive de la rivière des Outaouais, je suis là, en attente d’un autocar en direction de New York, première étape de mon voyage. Je sais juste qu’ensuite j’aurai à me faire une belle part du territoire américain avant de rejoindre La Nouvelle-Orléans. L’employée qui vend les tickets dans cet arrêt d’autobus sur le boulevard Saint-Joseph a dit, «Le prochain part dans trois quarts d’heure.» Je ne suis pas pressé, ce n’est pas moi qui ai hâte de retrouver une terre. Ma patrie, c’était Rose Lafayette, corps fluet, arqué au fil de saisons de blues et d’épreuves, petite tête à moitié chauve, une brindille à la place du cou, des jambes de gamine anorexique et des pieds si petits aux traces à peine visibles sur le sol. Comme pour dire qu’elle n’avait jamais possédé de terre, les pieds absents de la terre avec le reste du corps fluet et sans consistance, visage de petite nonne rêveuse qui a passé sa vie à s’inventer d’autres villes aux frontières plus larges que celles de Lomé, parce qu’elle n’aimait pas se sentir à l’étroit…

… «Je suis une fille des grands vents du Mississippi, une fille du large», qu’elle aimait à répéter alors qu’elle n’avait jamais connu la Louisiane. Ce furent les signes liminaires de son déclin. Elle avait commencé à perdre la tête et se disait coincée dans une chambre noire. Enfermée. La chambre dans laquelle elle se trouvait n’avait ni porte ni fenêtre et elle s’y sentait à l’étroit, le monde lui était devenu une cellule. Et elle hurlait. Au prince qui pourrait la sortir du ventre de la folie. Elle se voyait assise au centre de sa prison de ténèbres et elle ne pouvait se mouvoir. Elle était collée à la chaise, elle ne pouvait faire le moindre geste parce qu’elle avait peur. Elle flippait parce que les murs de la chambre noire se rapprochaient, ils venaient vers elle et la cellule se rétrécissait.

 

La suite dans le livre…