Roy et reine

On la reconnaît, on ne la connaît pas. À la télé, au cinéma, au théâtre, elle embrasse des seconds rôles qu’elle fait briller d’humanité et de poésie. Droite comme une épée, tirée à quatre épingles, Lise Roy a le charme vif et des couleurs contrastées. Tout ce qu’il faut pour incarner Élisabeth Ire dans Marie Stuart, pièce sur les rivalités politiques et religieuses entre deux reines du 16e siècle. L’œuvre a 200 ans, elle ne fait pas son âge. Une parabole sur le pouvoir des femmes.

Qu’avez-vous éprouvé en lisant le texte ?
— Un choc. Une pièce qui met en scène deux femmes fortes, intelligentes, sexuelles, intéressées par la politique, manipulatrices chacune à sa façon, c’est du rarement vu dans la littérature théâtrale.

Comment le metteur en scène Alexandre Marine [il a monté un impertinent et époustouflant Hamlet] voit-il la pièce ?
— Il l’aborde avec le plus beau et le plus grand disrespect, comme on dit en anglais. Il peut faire tomber une réplique au profit d’une image. Il impose une théâtralité adaptée à la sensibilité moderne. C’est lyrique, baroque, percutant. Moi qui imaginais la reine Élisabeth contenue, figée, dans le verbe, eh bien, je suis servie : Alexandre en propose une lecture complètement éclatée.

Élisabeth reste tout de même la méchante…
— Les gens ont une vision binaire d’Élisabeth. C’est celle qui a fait enfermer Marie Stuart pendant 18 ans, puis qui a ordonné sa décapitation. Mais la réduire à cela, c’est trop facile. Ce qu’elle a eu à vivre est d’une telle complexité. Et il faut rappeler que son époque baignait dans une violence exacerbée. C’est une reine aussi meurtrie que meurtrière. La pièce ne prend pas le temps de tout expliquer du comportement d’Élisabeth, car elle est centrée sur Marie Stuart.

Rôle que défend Sylvie Drapeau.
— C’est un privilège de jouer avec quelqu’un d’aussi puissant, ça vous élève !

À quoi peut s’attendre le public ?
— Le spectacle va susciter désaveu ou engouement. C’est obligé : les choix sont trop forts. Dans les murs du Rideau Vert, ce sont les cuivres qui vont résonner, pas une petite musique d’après-midi.

Avec cette pièce, vous tenez enfin un rôle principal. Avez-vous souffert du désert professionnel où se languissent souvent les actrices de plus de 40 ans ?
— Je suis passée de la colère la plus vive à l’impuissance la plus totale, puis j’ai séché mes larmes et me suis posé la question : « Comment faire pour entrer dans l’imaginaire des hommes, qui sont quand même la majorité des décideurs dans ce métier ? »

Avez-vous trouvé la réponse ?
— En agissant sur le terrain, oui. Quand j’ai reçu le scénario de The Boys of St. Vincent [NDLR : téléfilm pour lequel elle a obtenu le prix Gemini de la meilleure actrice dans un rôle de soutien], la femme que j’allais interpréter n’avait même pas de nom. C’était « la femme de… ». J’ai insisté, on a fini par la nommer, et les producteurs m’ont félicitée d’avoir étoffé le personnage. J’accepte de jouer des petits rôles pour tenter, sur place, d’influencer la perception des hommes qui ont du mal avec les émotions des femmes ou avec leur… âge. Et je me présente aux auditions ou aux répétitions dans la joie, et en assumant mes rides. Je suis une femme de 54 ans qui peut jouer toutes les nuances entre la force et la vulnérabilité. Voilà Lise Roy.
Marie Stuart, de Friedrich von Schiller, texte français de Normand Chaurette, avec aussi Catherine Bégin, Robert Lalonde, Jean-Louis Roux, Émile Proulx-Cloutier, etc., Théâtre du Rideau Vert, à Montréal, du 25 sept. au 20 oct., 514 844-1793.

Poète en apesanteur
Il a 34 ans, deux petits garçons et les yeux lavés par la mer. Père québécois (Louis Racine), mère née à Berlin (Marie Malavoy, députée de Taillon pour le Parti québécois) —, Tristan Malavoy a vu ses jambes pousser à Saint-Denis-de-Brompton, dans les Cantons-de-l’Est, où il regagne souvent la maison familiale et « les repères de [s]on enfance ». Essentiels, les repères.
Chef de section et chroniqueur littéraire à Voir, où il fait de la critique en amoureux et non en procureur, l’auteur-compositeur-interprète avance ses pions en poésie (trois recueils déjà). « Choisir d’écrire de la poésie, c’est une forme de non-compromission, l’envie de vivre pleinement un art qui ne soit pas vraiment un objet de commerce. » Pourtant, et à son étonnement, son album Carnets d’apesanteur a fait une entrée remarquée dans le showbiz et débobiné quelques chanteurs, jaloux de l’accueil réservé à cet hapax. Incasable : spoken word ? chanson ? slam ? Il tranche : « C’est de la poésie chantée. » Sur des notes folk-électro-pop.
Dans ces Carnets, on croise des mots tout simples et d’autres qui comptent triple, des « arcs-en-ciel en espadrilles » et la voix de Stéphanie Lapointe, qui tombe sur nous comme une pluie de pétales. Tristan, lui, a la voix persuasive, qui nous fait la politesse de ne pas hurler. « C’est un disque d’exploration à très petit budget. L’essentiel a été fait dans la cuisine. » La presse a apprécié, les invitations de spectacles se sont succédé. Malavoy passe la surmultipliée : « L’élastique de mon agenda est peut-être tiré à son maximum, mais c’est encore viable. »
Il lance la saison du Studio littéraire avec un programme en deux temps. D’abord, des extraits de son recueil Cassé-bleu — inspiré par l’œuvre et la vie du peintre et écrivain Nicolas de Staël ; puis, de larges pans de ses très atmosphériques Carnets d’apesanteur. Studio-théâtre de la Place des Arts, à Montréal, le 1er oct., 514 842-2112.

Cliquer ici pour écouter une pièce complète de Tristan Malavoy

PARENTHÈSE
Le sexe a des oreilles
Les frères écrivains Edmond et Jules de Goncourt disaient que « ce qui entend le plus de bêtises dans le monde est peut-être un tableau de musée ». On en a fait l’expérience, un jour, dans la salle 15 du Musée d’Orsay, à Paris, devant L’origine du monde (1866), de Gustave Courbet : un tronc de femme au sexe généreusement offert. Quelques jeunes commentaient : « C’est du porno, cachez ça aux enfants », « Elle aurait pas pu s’épiler la toison comme tout le monde ! » La preuve qu’il n’y a pas d’âge pour être un vieux con ! Mais une adolescente avait sauvé la mise en lâchant : « Cette vulve a le sourire aux lèvres. »
Les œuvres de Marc Quinn, Londonien de 43 ans qui inaugure un nouveau lieu dédié à l’art contemporain, ont dû en entendre des « pas pires », elles aussi. Comme ce portrait en marbre qu’il a réalisé de l’artiste Alison Lapper, lourdement handicapée et enceinte de huit mois, installé à Trafalgar Square. Ou cet Angel, squelette d’un fœtus de 22 semaines, exposé dans une cathédrale. Une quarantaine d’œuvres du peintre-sculpteur-photographe sont montrées à Montréal : portraits d’amputés, bronzes des ébats amoureux d’un couple, etc. Ça va remuer : prévoir gloses. Qu’est-ce que l’art s’il ne dérange pas ? DHC/ART, 356, rue Le Moyne, à Montréal, du 5 oct. 2007 au 6 janv. 2008, 514 866-6767.

RENDEZ-VOUS
Frissons Bélanger
C’est le comble. À propos de L’échec du matériel, un critique a reproché à Daniel Bélanger de faire du Daniel Bélanger. Il voulait quoi, le critique ? Qu’il fasse du Gregory Charles ? Prenez une phrase de l’album : « Je sens le vide chaque jour / De ne pas avoir valu la peine » (« Relié »). Ça ne vous colle pas le frisson ? Bélanger a le sens de la gravité, de l’humour et de la fragilité humaine, et par-dessus tout ça une voix chargée de cordes uniques. Métropolis, à Montréal, du 10 au 12 oct., 514 844-3500 ; salle Louis-Fréchette (Grand Théâtre de Québec) les 8 et 9 nov., 418 643-8131. En tournée au Québec jusqu’en mai 2008.

Durand longtemps et encore
De prime abord, les chansons de Diaporama ne menacent pas d’encombrer le salon tant elles semblent ténues. Mais quand on leur donne leur chance, elles s’épanouissent, puis ensorcellent. Elles causent du temps qui passe, du vieillissement, de la mort ; rien de très drôle, pourtant on se régale. Grâce aux mélodies folk fondantes et à la voix chuchoteuse ou chaloupante de Catherine Durand, à qui l’on souhaite plus d’audace sur scène. Avec sa guitare et deux musiciens, la chanteuse reprend son Diaporama acoustique au Lion d’Or, à Montréal, les 27 sept. et 11 oct., 514 790-1245.

Raz-de-Marie
Il y a ceux qui se croient chorégraphes, et il y a Marie Chouinard. Cette pétroleuse au chic nerveux fait sauter les verrous codés du ballet classique pour faire de la danse un art foncièrement contemporain. Dans bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG, 10 danseurs, porteurs d’une foi fervente, réinventent une façon de se mouvoir et d’érotiser le désir malgré les béquilles, harnais et autres « déambulateurs » qui les importunent. Après Montréal, la compagnie se produit en Espagne, en France, en Chine… Théâtre Maisonneuve (Place des Arts), à Montréal, du 4 au 6 oct., 514 842-2112.

Veni, vidi, Verdi
Le ténor Roberto Alagna l’affirme : « Pour chanter Verdi, c’est compliqué : il faut avoir souffert. » (Le compositeur a perdu en deux ans sa femme et ses deux enfants — on ne vous en demande pas tant !) Giuseppe voulait plaire au public ; il lui donnait donc ce qu’il attendait : un paquet d’effets, qu’ils soient musicaux ou vocaux — tels ces redoutables contre-ut, qui excitent l’auditeur et lui font croire qu’il connaît l’opéra. Un bal masqué, par l’Opéra de Montréal. Salle Wilfrid-Pelletier (Place des Arts), à Montréal, les 22, 26 et 29 sept. et les 1er et 4 oct., 514 842-2112.

Au Gould du jour
Il jouait du piano comme Voltaire parlait le français. Mais en 1964, à 32 ans et en pleine gloire, le Torontois Glenn Gould décide de ne plus se produire en concert, de se consacrer au travail de studio et de se faire une spécialité des tics et des travers : ne plus serrer la main des gens ou téléphoner à ses amis quand ils dorment. Il aurait 75 ans aujourd’hui. L’exposition contient une centaine d’objets, dont un piano Steinway et le tabouret bas et pliant que lui avait fabriqué son père. Glenn Gould : La symphonie d’un génie, Musée canadien des civilisations, à Gatineau, du 28 sept. 2007 au 10 août 2008, 819 776-7014, 1 800 555-5621.

Les plus populaires