Russell Banks

Voici les premières pages de son plus récent roman, La Réserve (avec l’aimable autorisation des éditions Actes Sud).


 

Profitant d’un moment où plus personne enfin ne faisait attention à elle, la belle jeune femme, faussant compagnie à ses parents et à leurs amis, quitta la salle de séjour. Elle traversa la véranda fermée par un fin grillage, passa sur la terrasse et, pieds nus, marcha doucement sur les aiguilles de pin devant la tentaculaire construction en rondins pour descendre vers les plaques rocheuses bien découpées qui bordaient le lac.

Elle savait que les autres remarqueraient très vite, non pas que Vanessa avait quitté la réception donnée par son père, mais que la lumière avait soudain baissé dans la pièce; et même si l’on n’était qu’en fin d’après-midi et pas encore au crépuscule, ils constateraient que le soleil, à cause du Great Range qui se dressait tout près, serait sur le point de disparaître derrière les montagnes. Le Second Lac Tamarack, aussi long et profond qu’un fjord norvégien, était effleuré par les pointes des glaciers issus du Great Range et de ses monts granitiques escarpés, orientés du nord au sud. A cette heure de la journée, en plein été, la vue qui s’offrait depuis la rive orientale du lac était réputée. Un nouveau verre à la main, tous les convives ou presque se déplaceraient tranquillement à la suite de Vanessa depuis le séjour jusqu’au bord du lac pour regarder les contours en bronze des nuages se changer en or fondu. Ils tourneraient ensuite le dos au ciel et à l’étendue d’eau pour contempler avec admiration la manière dont les forêts de pins et d’épicéas, sur les pentes derrière la maison, passeraient, dans l’éclat déclinant de la lumière des montagnes, du bleu-vert au rose puis du rose au lavande. Et ils auraient l’impression d’avoir concouru au phénomène appelé Alpenglühen tout simplement en l’observant.

Après quelques instants, une fois cette lumière crépusculaire passée, ils se tourneraient de nouveau vers le lac dont ils admireraient en silence la surface qui miroiterait sous la lumière métallique renvoyée par les nuages dorés. C’est alors, enfin, qu’ils remarqueraient Vanessa Cole, toute seule, debout un peu plus loin sur une des plaques rocheuses qui s’enfoncent dans l’eau juste au-delà de la plage de graviers. Elle tournerait son dos étroit et élancé à ses parents et à leurs amis, mais on verrait le bout de ses doigts touchant légèrement sa gorge fine, pâle, levée vers le ciel. Plongée dans de sombres et solitaires méditations nordiques, en train de contempler ce vaste espace délimité par le lac, la forêt, la montagne et le ciel, Vanessa aurait l’air de se tenir au centre exact de la réserve naturelle, elle en serait le lieu essentiel, l’unique point doté de sens. Pendant un moment intéressant, le drame du soleil en train de disparaître se confondrait, pour ses parents et leurs amis, avec le drame de Vanessa Cole.

Neuf personnes étaient présentes, en cet été 1936, à la fête que le Dr Cole donnait tous les ans au bord du Second Lac pour célébrer le 4 Juillet: Vanessa et ses parents (Carter et Evelyn Cole), Red Ralston et sa femme Adele, Harry et Jennifer Armstrong, Bunny et Celia Tindale. Les hommes avaient été étudiants ensemble à l’université Yale et appartenu à la confrérie des Têtes de mort, promotion 1908. Leurs épouses avaient étudié à Smith, à Bryn Mawr, à Vassar et à Mount Holyoke. Les quatre couples s’étaient mariés de bonne heure, avaient eu leurs enfants avant l’âge de trente ans, et tous ces enfants, à l’exception de Vanessa, avaient suivi le même schéma. Au cours des décennies précédentes, ces hommes avaient gagné beaucoup d’argent à la Bourse, dans l’immobilier ou en exerçant une profession libérale. Le Dr Cole était un neurochirurgien à la réputation internationale quoique parfois controversée; Red Ralston, le parrain de Vanessa, était un avocat d’affaires spécialisé dans les faillites; Harry Armstrong était propriétaire d’une manufacture de pneus d’automobiles; Bunny Tinsdale dirigeait l’aciérie de son père. Ces maris et ces épouses étaient tous à présent assez âgés pour avoir déjà hérité ou pour pouvoir bientôt entrer en possession des maisons et des fortunes familiales détenues par leurs parents en fin de vie. Tout comme leurs parents, leurs enfants et leurs petits-enfants, ils n’avaient guère été affectés par la Grande Dépression.

Tous les 4 Juillet – sauf pendant les années de guerre que le Dr Cole et Bunny Tinsdale avaient passées en France comme officiers -, les quatre familles se retrouvaient ici, à Rangeview, la «campagne» familiale des Cole, pour boire, aller à la pêche ou entreprendre des excursions en pleine splendeur champêtre; pour fêter aussi les liens de fidélité qui les unissaient les uns aux autres, à leur famille et à leur nation. Cette année-là, à l’exception de Vanessa, tous les enfants et petits-enfants passaient ailleurs ces jours fériés – sur des îles, avait remarqué quelqu’un: l’île de Mount Desert, la côte nord de Long Island et Martha’s Vineyard -, ce qui diminuait quelque peu l’importance et l’intensité de ces retrouvailles, même si personne n’en avait soufflé mot. Ils faisaient tous comme si l’absence de leur progéniture répondait à leurs propres projets, à leur volonté, et n’annonçait pas, contrairement aux apparences, une relève de la garde. Jusqu’à présent, les Cole n’avaient pas de petits-enfants. Leur unique fille, Vanessa, était une enfant adoptée qui, à l’âge de trente ans, avait déjà connu deux mariages et deux divorces mais était restée sans enfant – «stérile», disait-elle.

C’était presque le silence, là, sur la rive: un vent léger traversait les pins, des vaguelettes venaient lécher les rochers aux pieds de Vanessa, et elle pouvait entendre ses pensées avec netteté, car elles étaient froides et lui parvenaient non pas sous forme de sentiments, mais sous forme de mots et de phrases, comme si elle récitait en silence une liste ou une recette qu’elle aurait apprise par coeur bien des années auparavant. Je ne suis pas heureuse, se disait-elle, pas du tout, et elle regrettait de ne pas être restée à Manhattan. C’était toujours pareil, ici, tous les ans: sa mère et son père faisaient leur show du 4 Juillet. Ce show était sans doute plutôt celui de son père que de sa mère, mais cela n’arrangeait rien. Pas pour elle. Elle était en train de se dire que tout le monde organise son petit spectacle, et que celui-ci n’était pas pour elle, ou ne l’était plus en admettant qu’il l’eût jamais été, quand elle entendit au loin un faible ronronnement, un bourdonnement léger, intermittent, qui montait et descendait, s’intensifiait et retombait jusqu’à presque disparaître avant de reprendre plus bruyamment.

Elle comprit qu’il s’agissait d’un avion. Jusqu’alors, elle n’avait jamais entendu ou vu d’avion au Second Lac. Rangeview était la plus grande d’un petit nombre (il n’y en avait pas plus d’une demi-douzaine) de maisons de campagne construites en rondins mal dégrossis mais dont certaines étaient tout ce qu’il y avait de plus luxueux, situées sur les quelque seize mille hectares d’une réserve naturelle privée, la Tamarack Wilderness Reserve. Le grand-père de Vanessa, un Cole, avait été l’un des premiers à investir dans ce parc. Lorsque des actionnaires de la Réserve (les membres, comme on les appelait) ou leurs invités venaient de Boston ou de New York dans un avion privé – ce qui leur arrivait parfois pour éviter un long et pénible voyage de toute une journée par le train de la compagnie Delaware & Hudson qui les amenait jusqu’à Westport d’où ils continuaient en automobile -, ils remontaient la vallée de l’Hudson et viraient vers la Réserve depuis le lac Champlain, au nord du mont Goliath. Ils atterrissaient dans un vaste pré fauché du village de Turnbridge, à cinq kilomètres à l’ouest de Rangeview, où une voiture dépêchée par le clubhouse de la Réserve venait les chercher. Aussi n’entendait-on jamais de moteur à explosion ni d’avion dans la Réserve ou au-dessus d’elle, pas plus qu’au-dessus du club Tamarack et de son terrain de golf. Montagnes, forêts, lacs et rivières étaient réservés à l’usage et au plaisir exclusifs des membres et de leurs hôtes, qui pour la plupart logeaient (en tout cas lorsqu’ils ne possédaient pas leur propre résidence au Second Lac) dans le grand clubhouse, très semblable à un hôtel, et dans les cottages qui l’entouraient. Montagnes, forêts, lacs et rivières étaient interdits aux personnes non autorisées, aux touristes et aux habitants des divers hameaux de la région – sauf à ceux, bien sûr, qui avaient la chance d’être employés dans les «campagnes» des membres, dans le clubhouse ou encore dans les cottages et le terrain de golf en tant que domestiques, hommes d’entretien, cuisiniers, caddies ou guides. Ceux-là avaient accès à la Réserve et aux terrains du club, mais uniquement dans le cadre de leur travail; pas question pour eux d’aller de leur propre chef à la pêche, à la chasse, ou en excursion.

Vanessa pouvait à présent entendre avec netteté et régularité le bruit de l’avion. Bien qu’elle ne fût pas en mesure de le voir, elle savait qu’il venait du nord, qu’il volait bas, qu’il remontait la rivière Tamarack jusqu’au Premier Lac et qu’il arriverait jusqu’à la source, ici, au Second Lac. Soudain l’appareil surgit dans le ciel, au nord, juste au-dessus de la noire silhouette d’une rangée d’épicéas. Il s’élevait rapidement au-dessus de l’eau en exposant son ventre luisant au soleil couchant comme si le pilote avait décidé d’embrasser du regard le lac tout entier avec les montagnes qui l’entouraient et le ciel de plus en plus sombre. Puis elle entendit le moteur ralentir. L’avion, un biplan gris pâle bordé de rouge vif, à double cockpit ouvert – dans celui de devant, un pilote avec des lunettes d’aviateur mais sans casque, et personne dans le deuxième -, ralentit, parut presque s’arrêter en vol pour planer, puis vira sur l’aile en direction de l’ouest et du mur montagneux qui plongeait tout droit dans l’eau miroitante.

C’était un hydravion muni de deux gros flotteurs, et Vanessa eut l’impression d’avoir sous les yeux un homme qui allait délibérément écraser son appareil contre la paroi verticale en granit gris de trois cents mètres de hauteur. Oubliant ses pensées froides, elle fut presque prise d’excitation car elle n’avait encore jamais vu quelqu’un se tuer et ne s’était pas rendu compte qu’elle en avait toujours eu un tout petit peu envie – ce qui l’étonna. Le pilote semblait sur le point de fracasser son avion contre la paroi de pierre de la montagne quand, à moins de cent mètres du mur, il vira fortement à gauche, ramena les ailes en position horizontale, réduisit la vitesse du moteur jusqu’à l’arrêt ou presque et descendit rapidement vers le plan d’eau. L’avion se posa de l’autre côté du lac, fendit la surface et se mit à glisser en soulevant, derrière ses flotteurs, de grandes gerbes de gouttelettes argentées. Vanessa fut bien sûr soulagée, mais non sans éprouver aussi une toute petite pointe de déception.

Ses parents et leurs amis étaient debout, souriants, sur la rive proche, devant la maison. Applaudissant pour féliciter le pilote, ils jetaient dans sa direction des regards accueillants. Près d’eux se trouvaient quatre canots du type «guide des Adirondacks» qu’on avait remontés sur la berge et retournés pour qu’ils sèchent. La mère de Vanessa s’était assise avec grâce sur la coque de l’un des canots, pieds nus, et elle croisait les jambes à la hauteur des chevilles en sirotant du champagne dans une flûte en cristal. De loin, Vanessa admira la pose douce et légèrement rêveuse de sa mère, et elle estima que sa robe Muriel King – une robe crème, décolletée et sans ceinture qui lui tombait tout droit des épaules – y était pour beaucoup. Sa mère avait une bonne cinquantaine: trop vieille, pensait Vanessa, pour avoir l’air aussi belle. C’était la robe de haute couture et le bracelet en or tout simple, décida-t-elle. Et les pieds nus. Quant aux autres, hommes et femmes, ils mettraient sans aucun doute une tenue plus ou moins habillée ce soir pour dîner, mais en ce moment ils portaient des vêtements qu’ils pensaient adaptés à la chasse et à la pêche dans les forêts du nord, à savoir des pantalons de laine, des chemises à carreaux en flanelle, des bottes à semelle de caoutchouc – en somme la panoplie robuste, pour le plein air, de chez Abercrombie & Fitch. Vanessa, pour sa part, arborait un chemisier bleu pâle sans manches et une jupe blanche plissée qui mettait joliment en valeur ses longues jambes bronzées et ses pieds étroits. Ce qui l’animait, c’était moins la rivalité avec sa mère que le besoin de se différencier d’elle, tout comme sa mère semblait avoir besoin de se distinguer de ces autres femmes – pourtant ses amies les plus anciennes et les plus chères -, même si pour cela elle devait porter ici, dans cette campagne, des robes créées par la couturière personnelle de Greta Garbo et marcher pieds nus. Pourtant, Vanessa Cole et sa mère se ressemblaient plus qu’elles ne se l’imaginaient ou ne voulaient se l’imaginer.

Du côté opposé du lac, dans l’ombre fraîche de l’à-pic rocheux, le pilote remonta ses lunettes sur son front, plissa les yeux et regarda loin devant lui le petit groupe de gens debout près des canots retournés, puis, à moitié cachées dans les pins anciens dressés derrière eux, la grande terrasse, la véranda grillagée et les dépendances de la maison de campagne. L’avion se balançait doucement sur l’eau. La maison était une construction basse faite de rondins écorcés et sciés à la main, et elle avait belle allure: plus grande, plus luxueuse et beaucoup moins rustique que ce qu’il avait imaginé. Il aurait pourtant dû s’y attendre: la fortune du Dr Cole était celle de vieilles familles de New York et du Connecticut, et elle était considérable. Le pilote compta huit personnes – neuf lorsqu’il remarqua la grande silhouette mince d’une femme qui se tenait à quelque deux cents mètres des autres -, et il fut étonné en même temps qu’un peu découragé. Quand il avait accepté l’invitation du Dr Cole à se rendre au Second Lac pour voir sa collection des oeuvres de Heldon, il avait espéré quelque chose d’un peu plus intime. Il détestait que des gens l’observent en train de regarder des tableaux et attendent avec impatience les remarques que, malgré son peu d’empressement à dire la moindre chose, il se sentait toujours obligé de faire.

Voyant le Dr Cole lever son verre de cocktail et le brandir en direction de l’avion, il lui adressa à son tour un signe de main. Il poussa légèrement la commande des gaz, donna un coup sur la pédale qui se trouvait sous son pied droit, manoeuvra les gouvernes des flotteurs, et l’avion vira à tribord. Augmentant progressivement la vitesse du moteur, il fit sortir l’appareil de l’ombre de la montagne et le mena dans la lumière du crépuscule, le propulsant à travers le lac et les vaguelettes tachetées comme s’il s’agissait d’un bateau à moteur. Il savait que les bateaux à moteur étaient interdits sur les lacs Tamarack – on ne tolérait rien d’autre, dans ces eaux, que d’authentiques canots de guide des Adirondacks, très silencieux -, et il se demanda s’il existait un règlement contre les hydravions. Pas encore, mais maintenant qu’il avait fait amerrir son biplan Waco datant de quatre ans, il ne leur faudrait pas une semaine pour en établir un.

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