Safaris humains

Oubliez la brousse, la jungle et les savanes. Les romans sur l’Afrique se passent maintenant dans les bidonvilles ou les camps de réfugiés.

Cliquez ici pour lire un extrait du roman Conte du bidonville.

Ce sont des chiffres qui défient toute notion de progrès. Plus d’un milliard d’êtres humains vivent aujourd’hui dans des bidonvilles — nombre qui augmente de 25 millions chaque année. À ce rythme, 40 % de l’humanité sera « bidonvillisée » d’ici 10 ans.


Cette croissance est encore plus marquée en Afrique sub saharienne, où 70 % de la population urbaine vit déjà dans ces agglomérations marginales, sans eau potable ni installations sanitaires. À Kampala, en Ouganda, les bidonvilles poussent comme des champignons : on en compte une trentaine, disséminés un peu partout dans la capitale. Le romancier sicilien Giosuè Calaciura, qui avait dénoncé la situation des esclaves sexuelles africaines en Italie dans Passes noires, a voulu remonter aux sources de leur cauchemar et est allé enquêter dans les bas-fonds de Kampala. Il en a rapporté un roman d’un réalisme hallucinatoire, Conte du bidonville, qui suit une prostituée sidéenne, Henriette, à la recherche de sa petite fille disparue.

Héroïne tragique lancée dans une quête désespérée, Henriette arpente les bourbiers où les affamés se nour rissent à même les égouts, où les malades souffrant de malaria grelottent, « car pour eux l’Afrique est l’endroit le plus glacé du monde ». Elle croise des essaims d’orphelins errants, d’autant plus vulnérables qu’ils se croient protégés par les noyaux d’avocat et les os de marabout qui leur servent d’amulettes. Elle s’aventure dans le quartier des bordels, où les fillettes-putes, déguisées en poupées, sont louées par leurs parents et achetées « morceau par morceau, selon la demande internationale du trafic des organes ». Pour Henriette, ce serait un soulagement de trouver sa fille là, privée d’un rein ou de ses yeux, dans ce que Calaciura appelle « le dernier cercle infernal du carnage ». Car ce que la mère craint par-dessus tout, c’est de découvrir les restes de sa fille sacrifiée près des cabanes des guérisseurs, lesquels promettent aux malheureux la fortune en échange du sang d’un enfant.

Lagos, métropole du Nigeria, est devenue en quelques décennies l’une des villes les plus peuplées du monde en raison des 42 bidonvilles qui s’y sont agglutinés comme de la limaille de fer sur un aimant. L’expansion de ces faubourgs a commencé en 1970, avec l’arrivée massive des Igbos — ceux qui avaient déclaré l’in dépendance du Biafra en 1967 et qui, une fois la guerre perdue, se sont trouvés exclus de la société nigériane. Pour comprendre comment ce peuple, autrefois riche et instruit, a été réduit à une telle misère, il faut lire L’autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie. En suivant la destinée de deux sœurs jumelles, l’une enseignante et l’autre directrice d’un camp de réfugiés, le roman retrace les heures noires de l’une des pires crises humanitaires de l’histoire moderne — celle qui évoquera toujours les images atroces d’enfants décharnés. « Le monde s’est tu pendant que nous mourions », affirme Adichie, qui analyse avec encore plus d’acuité le contrecoup de la guerre : la dévastation de toute la région, les représailles économiques qui ont dépossédé les Igbos de leurs biens et la discrimination qui les empêche encore d’accéder à l’emploi. « La guerre est terminée, dit-elle, mais pas la faim. »

Le plus grand bidonville du continent, Kibera (qui signifie « jungle »), s’étend au sud-ouest de Nairobi, au Kenya. John Le Carré nous l’avait fait découvrir dans La constance du jardinier, Stéphane Audeguy nous y replonge dans son troisième roman, Nous autres . Il nous le montre à travers la lentille grossissante de Pierre, photographe français venu au Kenya pour rapatrier la dépouille de son père, qui s’est suicidé. Ce père qu’il a à peine connu s’était installé à Kibera au début des années 1970 « pour fuir le monde occidental ». Il aidait les analphabètes en rédigeant pour eux des lettres de protestation et des requêtes, il s’était aussi attaqué aux multinationales horticoles qui assèchent les lacs entourant Nairobi pour fournir en roses les fleuristes d’Occident.

Avec Pierre, on visite les hauts lieux de l’économie informelle, qui permet à « la cohorte des pauvres vraiment pauvres » de subsister : Toi Market, où échouent tous les vêtements usagés du monde, Metal Mar ket, où 4 000 ouvriers recyclent des missiles et des bidons de produits toxiques sans aucune protection. En parallèle, Stéphane Audeguy nous fait aussi entendre la voix des âmes de nos ancêtres préhistoriques, ceux qui ont habité cette région considérée comme le berceau de l’humanité et qui ont assisté à son « évolution ». « L’espèce humaine n’est pas un bel arbre au sommet duquel perche Homo sapiens sapiens, concluent-ils. Ce serait plutôt un buisson assez inextricable. »

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Et encore…

Chimamanda Ngozi Adichie est le nouveau visage de la littérature nigériane. La jeune femme de 32 ans, qui est d’origine igbo, a grandi sur le campus de l’Université du Nigeria à Nsukka, où son père enseignait les mathématiques. Elle a interrompu ses études de médecine pour déménager aux États-Unis, où elle termine présentement un doctorat en études africaines à Yale. Bien qu’elle soit née 10 ans après la guerre du Biafra, Adichie rêvait depuis longtemps d’écrire sur ce sujet, car son grand-père maternel est mort dans un camp de réfugiés.

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