Sangs-mêlés

Cajuns, Amérindiens de six nations, créoles d’origine française ou hispanique, Anglo-Saxons, descendants d’esclaves africains et antillais… À travers les siècles, la Louisiane a été un tel laboratoire de métissage culturel et racial que son tissu social, à la fois hétérogène et étroitement imbriqué, fait penser à une immense courtepointe dont les morceaux disparates sont mis en relief par les coutures mêmes qui les relient.

Chronique de Martine Desjardins : Sangs-mêlés
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Cajuns, Amérindiens de six nations, créoles d’origine française ou hispanique, Anglo-Saxons, descendants d’esclaves africains et antillais… À travers les siècles, la Louisiane a été un tel laboratoire de métissage culturel et racial que son tissu social, à la fois hétérogène et étroitement imbriqué, fait penser à une immense courtepointe dont les morceaux disparates sont mis en relief par les coutures mêmes qui les relient.

C’est du moins l’image qui nous vient à l’esprit quand on referme La porte du ciel (en lire un extrait >>), troisième roman de Dominique Fortier – une écrivaine qui ne cesse de hausser la barre de ses exigences et qui, d’un livre à l’autre, s’approche un peu plus de la perfection. La Louisiane dans laquelle elle nous transporte ici est celle des champs de coton pendant la guerre de Sécession.

Le prologue de La porte du ciel fait l’effet d’un coup de tonnerre. Il est récité par le roi Coton, personnification de la principale richesse du Sud, de l’arrogante suprématie des Blancs et de la toute-puissance de leur régime d’esclavage : « D’un seul de mes plants, on tire assez de fil pour faire le tour de la terre », se vante le souverain textile, avant de nous inviter à le suivre « en ce pays de marécages, moitié boue et moitié eau » et à bien prendre garde aux serpents.

Ce fil conducteur nous guide à travers un dédale amoureux où se sont égarés le propriétaire d’une plantation, sa jeune épouse, son frère – lieutenant d’infanterie – et une servante mulâtre. Les femmes esclaves, entre-temps, découpent les vêtements de leurs enfants morts pour en faire des courtepointes à leur mémoire. C’est par ces travaux d’aiguille fantaisistes qu’elles peuvent s’exprimer en toute liberté, alors que leurs maîtresses, épouses soumises aux désirs réprimés, sont condamnées à broder des drapeaux sudistes pour les troupes.

Suivant une technique analogue à celle de la courtepointe, Dominique Fortier a construit son texte comme un savant patchwork, puis l’a surpiqué de motifs noirs et blancs qui s’entre­croisent et se fondent ensemble. Le nuage de crème dans une tasse de café, les pièces désordonnées d’un jeu d’échecs, les œufs blancs pondus par une poule noire apparaissent comme autant de transgressions de la ségrégation pratiquée en Louisiane, et comme une dénon­ciation de son hypocrisie. Car, apprend-on ici, il y avait tant de sangs-mêlés parmi la population de l’époque qu’il existait des catégories pour les classer. C’est à ces très fines coutures témoignant de notre humanité commune qu’on reconnaît la grande littérature.

La porte du ciel, par Dominique Fortier, Alto, 296 p., 24,95 $.

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TROUS DE MÉMOIRE

Depuis que Robert Ludlum a fait perdre la mémoire à son héros Jason Bourne, les amnésiques hantent les thrillers en quête de leur identité. En voici deux nouveaux.

Psychiatre, peintre, clochard, faussaire… Le passager devra remonter le cours de toutes ses personnalités empruntées pour élucider une série de meurtres inspirés de la mythologie. Jean-Christophe Grangé, auteur des Rivières pourpres, nous revient ici au sommet de sa forme. (Albin Michel, 750 p., 34,95 $)

 

On n’oubliera pas de sitôt Christine, l’héroïne d’Avant d’aller dormir, de S.J. Watson, dont la mémoire des 20 dernières années s’efface chaque fois qu’elle ferme l’œil. Le jour où elle commence à tenir un journal, elle découvre que son mari et son psychologue lui mentent. Attention : sa paranoïa est contagieuse ! (Sonatine, 416 p., 34,95 $)

 

NOUVELLE ODYSSÉE

Lomé, capitale du Togo, est menacée par les eaux, et Sambo a attendu en vain les ingénieurs américains qui devaient la sauver. Il n’a plus qu’à remplir la promesse faite à sa défunte tante Rose d’aller inhumer ses restes à La Nouvelle-Orléans, elle-même inondée par l’ouragan Katrina. En chemin, il échouera à Hull, où l’auteur d’origine togolaise Edem Awumey vit maintenant, et qui lui a inspiré Rose déluge (en lire un extrait >>), un roman chavirant. (Boréal, 210 p., 22,95 $)

 

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