Sans laisser de trace

Extrait de Sans laisser de trace, par Joseph Finder, avec l’aimable autorisation des Éditions Albin Michel.

Sans laisser de trace

PROLOGUE

 

Washington, D.C.

         La disparition du mari de Lauren Heller eut lieu peu après vingt-deux heures trente.

         La soirée était pluvieuse, et le couple rejoignait sa voiture à pied dans le quartier de Georgetown, après avoir dîné dans son restaurant japonais favori. Alors que Roger, en fin connaisseur, ne jurait que par Oji-San, Lauren ne faisait guère la différence : le poisson cru était peut-être un régal pour les yeux, mais elle ne le compterait jamais parmi les denrées comestibles. Roger, véritable despote du sushi, exigeait la meilleure qualité. Comme pour tout. «C’est toi que j’ai choisi d’épouser, non?» avait-il plaisanté sur le chemin. Que répondre à un tel argument?

         Pour Lauren, la seule chose importante était qu’ils avaient enfin pris le temps de sortir ensemble, pour la première fois depuis trois bons mois. Même si pendant toute la soirée, Roger avait été absorbé par ses propres soucis. C’était un phénomène assez courant chez lui, et ça pouvait même durer plusieurs jours. Sa manière à lui de gérer la tension du travail – une intériorisation que Lauren jugeait typiquement masculine. Les femmes avaient plutôt tendance à se défouler en hurlant ou en piquant des colères, et sur le long terme elles s’en tiraient un peu mieux. Une preuve d’intelligence émotionnelle, assurément.

         Lauren avait beau adorer son mari et admirer son intelligence, elle devait reconnaître qu’il abordait le stress comme la moyenne des hommes. De toute manière, il était peu bavard par nature, et son éducation jouait sûrement pour beaucoup là-dedans. Un jour où elle lui avait dit qu’elle souhaitait lui parler, il avait répondu qu’il ne connaissait pas de phrase plus effrayante.

         Quoi qu’il en soit, ils s’étaient fixé une règle très stricte : interdiction de discuter boulot. Vu qu’ils travaillaient tous les deux chez Gifford Industries – lui comme cadre au service financier, elle en tant que secrétaire du PDG -, c’était le seul moyen d’empêcher le travail d’envahir leur vie privée.

         Au dîner, Roger avait englouti ses nigiri sans prononcer un mot et n’avait pas cessé de consulter son Blackberry. Sur les conseils du serveur, Lauren avait commandé la spécialité de la maison, mais elle avait à peine touché aux lamelles de lieu noir imprégnées de soupe miso. Elle avait vaguement picoré sa salade aux algues tout en abusant du saké.

         En sortant, ils avaient coupé par Caddy’s Alley, une étroite rue pavée dont les anciens entrepôts abritaient désormais des boutiques de luminaires italiens et des cuisinistes haut de gamme. L’écho de leurs pas se répercutait entre les murs de brique.

         – Que dirais-tu d’une glace? avait proposé Lauren avant de descendre les marches qui menaient à Water Street.

         Le rayon oblique d’un réverbère tombait sur le visage de Roger – les dents blanches, le nez fort, les poches qui venaient d’apparaître sous ses yeux.

         – Je croyais que tu suivais le régime Miami.

         – Ils en font des sans sucre qui sont correctes.

         – Il faut aller jusque sur P Street, non?

         – Il y a un Ben&Jerry’s sur M Street.

         – Je ne voudrais pas laisser Gabe trop longtemps, on ne sait jamais.

         – Ne t’inquiète pas pour lui.

         À quatorze ans, leur fils avait tout à fait l’âge de rester seul à la maison, mais il ne se sentait pas tranquille en leur absence. Bien sûr, il n’aurait jamais voulu l’avouer. Il était aussi têtu que ses parents.

         Sombre et déserte à cette heure de la soirée, Water Street n’avait rien de rassurant. Une rangée de véhicules étaient garés face à un grillage qui les séparait des berges malpropres du Potomac. Roger avait casé sa Mercedes S-Class entre un mini-van blanc et une Toyota en bout de course.

         Il fouilla une minute dans ses poches avant de se retourner brusquement.

         – Merde, j’ai oublié les clés au restaurant.

Lauren fit de son mieux pour cacher son agacement.

         – Tu n’as pas pris les tiennes, par hasardÞ?

         – Non, vérifie encore une fois.

         Roger était trop maniaque avec sa Mercedes pour qu’elle ait envie de la conduire. Il palpa une dernière fois les poches de son pardessus et de son costume.

         – J’ai dû les laisser sur la table quand j’ai sorti mon Black-berry. Désolé. Tu viens avec moi?

         – Non, je préfère attendre ici. Inutile d’y aller tous les deux.

         La pétarade d’une moto en contrebas, la rumeur sourde des camions sur l’autoroute au-dessus de leurs têtes.

         – Ça m’ennuie que tu restes seule ici.

         – C’est bon, ça ira. Fais vite, d’accord?

         Après une hésitation, il fit un pas vers elle et posa rapidement un baiser sur ses lèvres.

         – Je t’aime.

         La seconde d’après, il était déjà en train de traverser la rue en courant. Elle le regarda s’éloigner, heureuse mais surprise par cette déclaration qui lui ressemblait si peu. S’il était un bon père et un bon mari, Roger Heller n’était pas du genre démonstratif.

         Elle entendit un cri dans le lointain, suivi d’une explosion de rires. Sans doute une bande d’étudiants d’un des campus voisins.

         Sur le trottoir derrière elle, un raclement lui fit tourner la tête. Il y eut un brusque courant d’air, puis une main se plaqua fermement sur sa bouche.

         Lauren se débattit farouchement, essayant en vain de crier.

Roger était encore tout près, assez pour voir la scène. Si seulement il se retournait.

         Deux bras puissants l’avaient ceinturée.

         Elle devait absolument s’arranger pour lui donner l’alerte, mais le grondement de la circulation couvrait le bruit de la lutte.

         Bon Dieu, retourne-toi! S’il te plaît!

         Quand elle voulut hurler son nom, elle ne réussit à émettre qu’une plainte pathétique. Des relents d’eau de toilette bon marché et de tabac froid lui entraient dans les narines.

         Lauren se contorsionna pour tenter de se libérer, mais elle avait les bras immobilisés le long du corps, et un objet dur et froid s’était collé contre sa tempe. Un déclic, un choc sur un côté de son crâne, puis une douleur fulgurante lui transperça les yeux.

         Ses pieds, écrase-lui les pieds. De lointains souvenir d’un cours d’arts martiaux.

         Frappe-le au cou-de-pied.

         Elle donna un grand coup avec son pied gauche, mais ne rencontra que le vide. Elle le lança alors vers l’arrière et toucha la Mercedes dans un bruit de métal froissé.

         Roger fit volte-face, alerté par le bruit.

         – Lauren!

         Il retraversa en courant et se mit à hurler :

– Mais qu’est-ce que vous foutez? Pourquoi elle?

         Quelque chose s’abattit derrière sa tête, et elle sentit le goût du sang dans sa bouche.

            Elle fit un effort pour comprendre ce qui se passait, mais elle était en train de dégringoler dans le vide, et tout s’obscurcit dans son esprit.

 

À suivre…

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