Sault-au-Galant

Extrait du roman Sault-au-Galant, par Isabelle Grégoire, avec l’aimable autorisation des éditions Québec Amérique

LA-sault-PRINTChapitre 1

Victor Mondragon

Je sens encore l’odeur de chair grillée qui flottait au creux de la vallée. Ni les larmes, ni les années, ni les kilomètres n’ont jamais pu l’effacer de ma mémoire. Si j’en parle aujourd’hui pour la première fois, c’est dans l’espoir de me débarrasser enfin du relent poisseux de ces trois jours de cauchemar. Et de la culpabilité qui me colle au ventre mais que ni ma femme, ni mes enfants ne soupçonnent.

Moi, Victor Mondragon, trente-neuf ans, originaire de la Colombie et réfugié au Québec depuis presque un an, je jure n’avoir aucune goutte de sang sur les mains. Mais j’avoue que ce à quoi j’ai participé, en ce terrible mois de février 1998, dans le village de Las Piedras me rend tout aussi coupable.

Bien sûr, je pourrais dire que j’ai agi contre mon gré, qu’on ne m’a pas laissé le choix. J’ai d’ailleurs tenté de m’en convaincre pour me donner bonne conscience, mais ça n’a fonctionné qu’un temps. La violence qui sévit depuis trop d’années dans mon pays natal n’excuse en rien mes gestes. C’est dans les circonstances exceptionnelles que les hommes se révèlent tels qu’ils sont : courageux ou lâches. Et je fais partie de la deuxième catégorie.

Je viens de l’une des familles les plus riches de Colombie. Mon grand-père exploitait des champs de coton, que mon père a transformés avec succès en bananeraies, tout en devenant le premier éleveur de bétail de sa région. Or, malgré notre aisance matérielle, notre existence était loin d’être sereine. Notre richesse suscitait la convoitise des guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie – les FARC – qui harcelaient mon père et l’obligeaient à verser la vacuna, comme ils appellent leur impôt révolutionnaire. Sous la menace d’incendier l’exploitation, de réquisitionner le bétail, voire de tuer un membre de la famille. Ils finançaient ainsi leur cause et leurs armes, grâce à nous et à tous les autres hacendados, grands propriétaires terriens eux aussi rackettés.

Un jour, mon père en a eu assez. Après des années à se soumettre à la loi de la guérilla, il a décidé d’arrêter de payer. Je suis responsable de ce changement chez lui. J’avais vingt-deux ans à l’époque et nous avions eu bien des discussions à ce sujet – j’avais même osé le traiter de lâche, l’accusant de se laisser manipuler sans protester. Et j’avais tenté une nouvelle fois de le convaincre d’accepter l’offre du groupe d’autodéfense local de protéger nos vies et nos biens.

Hélas ! les guérilleros ont été plus rapides. J’avais convenu avec mon père de leur dire que nos affaires avaient ralenti et que nous devions cesser les paiements afin de pouvoir continuer à rétribuer convenablement nos employés. Un argument qui, l’espérais-je, pourrait convaincre ces hommes qui s’affirmaient de gauche et dévoués à la cause des travailleurs.

Quand ils ont débarqué au bureau du domaine, comme chaque mois, pour réclamer la vacuna, c’est moi qui les ai reçus – leur indiquant que mon père était en déplacement.

— Je vais voir ça avec votre banque, m’a répondu l’un des deux hommes, Fercho, que j’ai reconnu pour l’avoir vu chez nous à quelques reprises – un grand type mal rasé avec de petits yeux noirs glaçants. Tu sais que cet argent est nécessaire pour soutenir la cause. Mais n’oublie pas qu’il sert aussi à acheter la paix et la tranquillité de ta famille.

Sur le coup, je n’ai su que répondre. Oubliés, les beaux discours dont j’abreuvais mon père depuis des semaines ! J’ai tâché de dissimuler mon malaise, mais tout tremblait à l’intérieur de moi.

— Dis à ton père qu’il aura de nos nouvelles bientôt, niño, a poursuivi Fercho de sa voix rauque, me signifiant qu’il ne traiterait pas avec moi, le jeunot, mais seulement avec mon paternel.

— Et essuie ton nez, gamin, t’as de la morve qui coule ! a ajouté son acolyte, plus petit d’au moins deux têtes mais plus enrobé. Ton père t’a pas torché avant de partir ?

Machinalement, j’ai passé le revers de ma main sous mon nez. Les deux gars se sont esclaffés, puis ils ont tourné les talons.

Fercho a téléphoné deux jours plus tard. C’est moi qui ai répondu, le coup de fil a été bref. Les FARC avaient un informateur à notre banque, qui leur avait révélé que j’avais menti.

La suite ? Dans le livre…

 

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