Sauvé qui peut!

André Sauvé n’a pas fait l’École de l’humour, mais du mime et de la danse classique. L’humoriste le plus mince du Québec fait pourtant un tabac! Découverte.

Atypique, vous dites ? André Sauvé, 42 ans, sacré Découverte de l’année au plus récent gala Les Olivier, échappe à toute comparaison. Il ne ressemble en rien aux autres humoristes du Québec. On pourrait à la limite évoquer Sol, pour le choix audacieux de sujets quasi philosophiques, Yvon Deschamps, pour la solidité de l’écriture, Rachid Badouri, pour la présence physique, et Louis-José Houde, pour la virtuosité verbale. Mais nous n’y serions pas tout à fait. Comment décrire, en effet, un humoriste qui propose des variations sur quelques strophes d’un poème de Nelligan, qui enfile les lieux communs dans un désordre déroutant, puis qui entre dans la peau d’un commerçant indien (M. Ramesh), le temps d’une tirade en hindi anglais? Ses incondi­tionnels en redemandent et se ruent sur YouTube pour revoir ses numéros. D’autres, au contraire, restent de glace devant cet humour qui désarçonne.

Sauvé ne fait rien comme les autres. Dans un spectacle d’humour traditionnel, au Québec, si un personnage part pour l’épicerie, on peut s’attendre à ce qu’il se chicane avec sa blonde ou fasse de l’œil à une caissière pulpeuse. Avec André Sauvé, par contre, le départ pour l’épicerie déclenchera un trouble obsessif-compulsif dont la victime tiendra le journal de bord. Le numéro culminera dans l’allée des céréales, et Charles Tisseyre, l’animateur de Découverte, sera maudit pour avoir semé en nous tant d’information vertigineuse sur le fonctionnement du cerveau humain.

L’étoile montante des humoristes québécois obtient déjà la caution des plus grands. « Je suis un fan d’André Sauvé », admet Claude Meunier. « Je suis impressionné par son originalité, son humour névrotique, osé et toujours “sur la limite”. Impressionné surtout par le côté existentiel de certains de ses thèmes… Ce futur ou même déjà grand humoriste me fait penser à Andy Kaufman, une de mes idoles, parmi les plus “flyés” des humoristes américains », poursuit-il.

Marc Labrèche a lui aussi adopté d’emblée l’univers atypique d’André Sauvé. Il lui a confié sans hésiter une tranche hebdomadaire de ses 3600 secondes d’extase, à la télévision de Radio-Canada, souriant — avec extase — à ses envolées spectaculaires, qui portent tantôt sur la loutre d’Amérique, tantôt sur le scrapbooking, et qui sont ponctuées de « Vous savez, Marrrrrrrc » roulés avec enthousiasme.

André Sauvé devrait élargir considérablement le cercle de ses admirateurs cet automne, puisqu’il prépare pour le début d’octobre la rentrée montréalaise de son premier spectacle solo. Une tournée de près de 150 spectacles suivra. On verra partout au Québec ses yeux immenses, à la fois émerveillés et inquiets, et sa tête couronnée de cheveux bouclés et vaporeux qui semblent prêts à capter les ondes radio.

Sauvé a rodé son spectacle tout l’été à Magog. C’est là qu’il a accueilli L’actualité, en juillet dernier, au terme d’une représentation. Épuisé mais souriant devant la bière de la détente, il venait d’entraîner dans son délire unique un public bigarré, multigénérationnel et inclassable. Même s’il est en rodage, le spectacle est un grand succès. L’humoriste demeure modeste et discret, mais on sent que le plaisir de la scène le gagne peu à peu.

Il mesure le chemin parcouru depuis notre rencontre précédente. C’était début mai, en salle de répétition. André Sauvé présentait pour la première fois d’un bout à l’autre le contenu du spectacle qu’il venait d’achever. Il avouait alors appréhender la scène, la voyant comme « une torture, un terrible moment à passer pour se sentir bien après ».

En cet après-midi de mai, on sentait effectivement l’ampleur du défi de cette première traversée de l’ensemble des textes : un lac immense avec un vent de face. André connaissait le parcours, maîtrisait son style, mais manquait de muscles.

« Il n’a pas de métier, mais je suis subjugué par l’univers de cet artiste et par la richesse de sa personnalité », lance Pierre Bernard, qui assure la mise en scène du spectacle. L’ancien directeur artistique du Quat’Sous et du théâtre Juste pour rire a vu et dirigé sur scène les plus grands talents du Québec. Se considérant comme privilégié d’avoir rencontré André Sauvé, il l’a suivi à la trace pendant les spectacles de rodage et l’a encouragé à habiter la scène avec plus d’assurance.

Est-il un peu tard, à 42 ans, pour se lancer dans le monde de l’humour ? « Avec un tel talent, il fera son chemin en dépit de tout », estime Pierre Bernard. « Trop tard ? Pas du tout ! » renchérit Judi Richards, qui a découvert André Sauvé dans un concours régional, à Dégelis, dans le Bas-Saint-Laurent. C’était en 2004 et l’humoriste venait alors tout juste de trouver sa vocation. Il s’était inscrit pour relever un défi lancé par son meil­leur ami. « S’il était chanteur, je serais plus inquiète, mais dans le domaine de l’humour, les années enrichissent le bagage que l’artiste peut exploiter », poursuit Judi Richards.

 

Et dans le cas d’André Sauvé, justement, ce bagage est dense. Dans un numéro clé de son spectacle, il évoque son enfance. Cet hypersensible dévoile l’origine… de son originalité ! Disons simplement que les enfants ayant Moïse comme héros et se déguisant en prophète, cape rouge sur le dos, sont plutôt rares par chez nous. C’est la partie la plus intime du spectacle. L’audace n’est pas encore totalement assumée, ce qui rend le numéro d’autant plus touchant. L’homme étant d’une absolue discrétion sur sa vie privée et amoureuse, on sent ce que ça lui coûte d’attenter à sa propre pudeur. « J’ai toujours été drôle pour les gens en étant moins drôle en dedans », explique-t-il.

Cette capacité de faire rire est même demeurée son seul lien avec les autres pendant son adolescence, vécue en retrait. « Chez les Sauvé, on a un grand sens de l’humour, on a toujours beaucoup chanté et on compte plusieurs pince-sans-rire, mais André avait un recul, une façon d’être dans sa bulle qui le rendait unique », précise son cousin Michel Ledoux, élevé dans le même quadruplex, à Lachine. Michel, régisseur de plateau et marionnettiste à la télévision, s’est joint à l’équipe du spectacle à titre de co-metteur en scène. « André a la rare capacité de sortir de lui-même pour s’observer de l’extérieur, ajoute-t-il. Ça fait de lui un être en constante recherche. C’est avec tout ça qu’on travaille. »

André Sauvé est le petit dernier d’une famille unie, comptant cinq enfants. « Il y avait quatre traces devant moi. Je me suis dit: O.K., c’est pas par là que je vais passer ! » raconte-t-il.

Cette idée de « passer ailleurs » se traduira en milliers de kilomètres, abattus frénétiquement dès l’âge de 18 ans. L’Europe d’abord (un an, avec quelques sous en poche), puis l’Ouest canadien, l’Asie… pour revenir au Québec sans trop savoir qu’y faire.

L’humoriste parle volontiers de ses névroses, admettant qu’elles constituent une matière fertile pour son travail. « Ça m’aura pris quelques retraites de méditation pour comprendre le proverbe qui dit que la névrose et la sagesse sont faites de la même étoffe. »

Car l’homme s’est beaucoup cherché, du « criage dans la bouette » jusqu’au silence extrême, de la massothérapie à la psychothérapie (au Centre de relation d’aide de Montréal, il a suivi une formation pour devenir lui-même thérapeute), du mime corporel à la danse classique de l’Inde (il a pratiqué l’art complexe du Bharata Natyam pendant plusieurs années, allant jusqu’à élaborer un programme complet en solo). Son agent, Pierre Rivard, associé d’Yvon Deschamps depuis 1978 et qui a aussi lancé Pierre Légaré dans sa carrière tardive d’humoriste, accorde beaucoup de valeur à ce parcours atypique. « André n’a pas fait l’École nationale de l’humour, mais il a accumulé une grande quantité de techniques qui ont toutes convergé vers cette vocation d’humoriste. »

 

La technique vocale est la plus récente acquisition de cet éternel chercheur. « La comédienne Han Masson, qui enseigne à l’École nationale de théâtre, m’a sauvé la voix en m’apprenant à mieux respirer, à travailler avec des poumons pleins pour avoir du carburant et ne pas écraser les cordes vocales », dit-il, reconnaissant.

À propos du carburant, cet été de rodage et d’apprentissage accéléré a pompé l’humoriste le plus mince du Québec. Ayant perdu quatre kilos dans le processus, il a même ajouté quelques lignes sur le sujet dans son numéro d’ouverture. « Je ne fais pas le poids pour déclencher l’ouverture automatique des portes, lance-t-il, mais je peux glisser ma main dans le frigo et prendre la pinte de lait sans que la lumière s’allume. » Manger en période de stress implique une discipline pour lui : il y parvient grâce à un rituel scrupuleux. « J’ai quelques combinaisons gagnantes pour le repas de 18 h, les soirs de spectacle. Saumon, riz blanc et brocoli ou encore tartare, pomme de terre bouillie et légume vert. » Là aussi, il se distingue de la masse des humoristes. On est certes plus près du régime d’un moine bénédictin que des ripailles d’un humoriste grassouillet et bon vivant. Mais voilà justement à quoi tient le miracle André Sauvé : il nous fait rire en dessinant sa pensée inquiète avec un corps de danseur épuré. « Certains évoquent déjà Charlie Chaplin », glisse Pierre Rivard.

Comment cultive-t-on un humour aussi singulier, surtout quand on n’a jamais été soi-même un consommateur d’humour ? André Sauvé regarde la théière, déposée entre nous sur la table. « Tu vois la théière ? » Puis, il change son angle de quelques millimètres. « Tout ce que je fais avec la réalité, c’est ça ! »

Le public est-il prêt à regarder la théière (ou la réalité) autrement ? « Chaque fois, j’ai la chienne », confesse-t-il. A-t-il parfois la tentation de donner le mode d’emploi au spectateur ? « Oui, mais je résiste totalement, je veux faire confiance aux gens. »

Et il a raison, si on se fie aux réactions du public qui l’a vu cet été pendant le rodage de son spectacle solo. Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, lunettes d’intello et casquettes à visière sur la nuque, les spectateurs ne sont unis que par une chose : ils « connectent » avec André Sauvé. Mais il y a aussi ceux avec qui le courant ne passe pas. « J’ai vu des couples divisés sur la question, y compris celui d’un ministre ! » s’exclame Pierre Rivard. (Note de la journaliste : le couple professionnel que je forme avec mon collègue René Homier-Roy, à l’émission matinale C’est bien meilleur le matin, à la radio de Radio-Canada, est divisé sur le cas André Sauvé. René n’a pas encore « connecté »…)

Sauvé se rappelle l’accueil glacial réservé à son numéro sur la confusion, présenté dans un congrès. Ce numéro, qui termine maintenant brillamment la première partie du spectacle, culmine par un enchaînement de déclarations à l’emporte-pièce sur les sujets les moins compatibles : « Qu’on se le dise une fois pour toutes, le bogue de l’an 2000, y-en-a-pas-eu. Après ça, on vient nous dire que les chaudrons en aluminium causent l’alzheimer ; qui vole un œuf vole un bœuf !!! Moi, je tiens à mes Rocheuses, puis j’ai pas honte de le dire ! »

« Pour ce public de gens d’affaires, cons­tate l’humoriste, l’absence de logique était un grand stress. Aucun rire possible. »
Pierre Rivard ne craint pas le clivage qui s’opère. « Ce qu’il propose est d’une telle originalité ! Le temps doit faire son œuvre, doit permettre à son style de s’impo­ser. » Admiratrice de la première heure (« Je suis prête à rire avant même qu’il commence, c’est ça une vraie fan ! »), Judi Richards est convaincue qu’André Sauvé gagnera du terrain par contagion.

Sur la route du « métier », quel terrain reste-t-il à gagner pour André Sauvé ? « Je commence à comprendre que le métier n’apporte aucune certitude, aucun repos. Je dois accepter que rien ne sera jamais acquis pour de bon. » Tant que ses doutes seront canalisés de si brillante façon, nous éclairant d’un rire aussi intelligent que fou, le chemin en vaudra la peine.

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