Scène brûlante

Les Palestiniens risquent un jour de se retrouver dans l’équivalent des réserves amérindiennes du Québec, dit le dramaturge Philippe Ducros, qui a pris position. Son théâtre engagé est pourtant porteur d’espoir.

L’humanité, c’est bien connu, est divisée en deux : il y a ceux qui ont des meubles et ceux qui ont des valises. Le dramaturge québécois Philippe Ducros a choisi son camp. Un indice : la compagnie de théâtre qu’il dirige s’appelle Hôtel-Motel. Ce n’est pas une figure de style. C’est « la route », dit-il, qui a formé son regard. En Amérique latine, en Europe, en Afrique, il rédige carnets de voyage et pièces de théâtre.

Un jour, Ducros décroche une bourse qui lui permet de traîner ses savates au Proche-Orient. La Palestine lui inspirera une pièce qui jette un regard cru sur le conflit qui oppose les habitants des territoires occupés aux Israéliens : L’affiche (à l’Espace Libre du 1er au 19 décembre), qui a déjà été présentée à Paris. C’est l’histoire d’un imprimeur palestinien qui en a un peu assez de produire des affiches chantant les louanges des « martyrs », de ceux qui meurent « pour la cause ». Un jour, on lui passe une commande un peu différente : en imprimer une de son fils, tué par un soldat israélien. C’est l’affiche de trop. Ce « faire-part », ce meurtre soudain si public, transformera la famille de la victime et celle du tueur.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, que Ducros renvoie les deux parties dos à dos. Là aussi, l’auteur a choisi son camp. C’est celui de la dénonciation de l’occupation. Mais ses convictions ne l’empêchent pas de voir les nuances du conflit, chacun des acteurs interprétant deux personnages (l’un palestinien, l’autre israélien).

Ducros a aussi signé deux autres pièces : 2025, l’année du Serpent, qui lui a valu la Prime à la création du Fonds Gratien Gélinas, et La rupture du jeûne.

Vous dites vouloir faire sortir le spectateur de sa cuisine. Pourquoi ?

– Le Québec a longtemps éprouvé le besoin de clarifier son identité. Nous avions une culture un peu insulaire. Notre théâtre était cantonné dans une réflexion identitaire. Depuis Robert Lepage et la mondialisation, nous nous ouvrons sur le monde. Je suis de ceux qui croient que le local rejoint l’international. 

Pourquoi les acteurs jouent-ils sans accent québécois ?

– J’invite les gens à aller voir un peu ce qui se passe de l’autre côté de leur téléviseur. L’accent québécois briserait inévitablement le voyage proposé. Je crois que l’identification aux personnages se fera mieux ainsi. 

Qu’est-ce qui vous fascine en Palestine ?

– On y trouve un condensé de tous les grands enjeux internationaux : le colonialisme, la bataille pour les matières premières (à commencer par l’eau), les relations Occident-Orient, l’opposition religion-laïcité, l’endoctrinement à des fins militaires… 

Vous voyez un parallèle avec le Québec ?

– Les Québécois sont sensibles à la cause pales­tinienne. Mais nous ne sommes pas – nous ne sommes plus – dans une situation d’occupation. Les Palestiniens risquent de se retrouver un jour dans ce qui serait l’équivalent de nos réserves amérindiennes, des endroits où sévissent le racisme, le mépris et la négation de la culture de l’autre. 

Dans un de vos carnets de voyage, vous écrivez que vous ne voulez pas peser vos mots. Ce n’est pas, au contraire, essentiel pour parler d’un conflit aussi explosif ?

– Les gens veulent toujours mettre des gants. Moi, je souhaite dénoncer l’occupation haut et fort. On ne parle pas du « con­flit sino-tibétain », mais de l’occupation du Tibet par la Chine. Pourquoi dirait-on « conflit israélo-palestinien » ? Il s’agit de l’occupation de la Palestine par Israël. 

Quelle rencontre vous a le plus marqué ?

– Celle d’une mère dont trois enfants avaient été tués par balle, des victimes qui étaient considérées comme des martyrs. Cette femme en parlait avec simplicité. La mort était un ingrédient de sa vie quotidienne. 

Vous comprenez les kamikazes qui se tuent pour donner la mort ?

– Je saisis le sens du processus qui mène à cela, mais je ne suis pas du tout d’accord avec ces actions. Je crois que les attentats des kamikazes ont nui à la cause palestinienne. C’est là toute la différence entre le terrorisme, qui est horrible, et la résistance. D’ailleurs, il n’y a plus d’attentats de ce genre en Palestine ; on confond avec l’Afghanistan et le Pakistan. 

Qu’est-ce qui vous choque le plus dans l’occupation ?

– Son omniprésence. On la retrouve et on subit son oppression jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. Je suis frappé par le côté pacifique des Palestiniens qui la subissent. Avec le temps, l’habitude s’est installée. L’être humain s’adapte. 

Croyez-vous que vous assisterez un jour à une représentation de cette pièce à Jérusalem ?

– Je le souhaite ardemment. Je crois qu’elle pourrait con­tribuer, au moins un peu, à faire avancer le débat. 

Pour qui avez-vous de la sym­pathie, du côté israélien ?

- J’en ai énormément pour les jeunes qui sont obligés de faire leur service militaire, lequel est absolument horrible. J’admire les refuzniks, ceux qui s’y dérobent, qui refusent de participer à l’occupation. 

La pièce a déjà été présentée en Syrie. Comment a-t-elle été reçue ?

– La première internationale de la pièce a eu lieu en 2006 à Damas, en arabe, dans une traduction de Marie Elias, une Palestinienne vivant en Syrie. C’était une version de travail, mais l’esprit était le même. La pièce a été très controversée, l’humanité des person­nages israéliens étant consi­dérée comme audacieuse dans certains milieux syriens. 

Vous auriez pu faire du journalisme…

– Je suis un artiste. Je cherche à sus­citer l’émotion. Le côté « documenté » de mon théâtre est important pour moi, mais cela reste de l’art. C’est encore la meilleure façon, à mon avis, de tendre vers l’humanisme.

 

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