Scènes de la vie quotidienne

De l’écriture soyeuse de Lori Saint-Martin aux éclats de voix de Robert Lalonde.

Lori Saint-Martin aime sans doute les chats. Elle écrit soyeux, et l’on oserait dire sans bruit, usant du langage avec une légèreté, une élégance peu communes. Les titres de ses recueils de nouvelles en témoignent à leur façon: Lettre imaginaire à la femme de mon amant, d’une ruse décidément féline; et son deuxième, Mon père, la nuit, qui cache un drame déchirant sous l’apparente innocuité des mots. Elle écrit, dans ce deuxième recueil: « La ville était une cloche, un clochard, un soupir, un poing fermé, une boîte à surprises, un chat tigré s’étirant longuement dans son rond sommeil d’animal. »

Mais, comme chacun sait, il ne faut pas se fier aux chats: les mieux dressés conservent quelque chose de sauvage, de cruel. La nouvelle qui donne son titre au livre raconte l’histoire la plus scabreuse qui soit, celle d’un père qui, sa femme étant gravement malade, condamnée, va dans une autre chambre se consoler dans les bras de sa fille non encore adolescente. La véritable terreur qu’inspire ce récit est due à ce que le père, médecin respectable, n’est pas un monstre sans conscience, qu’il a profondément honte de son acte; et que le récit est fait, à coups de petites phrases tranquilles, douces, par la jeune fille elle-même, qui comprend le désespoir du père. Mais, à la fin, ces phrases brèves: « Images sans mots. Corps coupé. Je ne dirai jamais rien. » Il n’en faut pas plus pour évoquer une existence désormais privée de sens. À cette nouvelle qui ouvre le recueil, répondra, à la fin, une autre image à peine plus soutenable, celle d’une jeune femme peu à peu attirée par la folie à la suite de la mort accidentelle de sa fille.

Nous entrons, ici, dans un monde entièrement féminin – à une seule exception près -, où les hommes, même s’ils ne sont pas tous des salauds, se voient interdire les premiers rôles. Je n’arrive pas à voir là quelque parti pris idéologique, bien que Lori Saint-Martin, universitaire, ait fait de la littérature féminine son champ de spécialisation.

Ses portraits d’adolescentes, de jeunes filles, sont immédiatement convaincants: celle qui est née en colère, qui veut quitter l’école et, en même temps, rêve d’écrire; Julie, pas très intelligente, qui se laisse engrosser par un homme sans scrupules; telle autre perdant son amie parce que celle-ci est devenue la reine de beauté de l’école; l’étudiante en lettres qui gifle un professeur devenu trop entreprenant; celle qui se fait avorter et ne pourra jamais plus avoir d’enfant.

Ce sont là des histoires banales, mais de cette banalité l’écriture de Lori Saint-Martin, subtile, intelligente, fait une pleine, souvent déchirante, vérité humaine. C’est souvent, qu’on me permette de le dire simplement, très beau.

Il y a bien un chat chez Robert Lalonde, mais il ne compte pas pour beaucoup. L’essentiel se passe entre l’auteur, son chien, la nature, ses lectures. C’est dire qu’on retrouve dans Le Vacarmeur, recueil de chroniques déjà parues dans Le Devoir, le ton et les idées de son livre précédent, Le Monde sur le flanc de la truite. Les deux ont d’ailleurs le même sous-titre: Notes sur l’art de voir, de lire et d’écrire

Le mot « art », qui suggère travail, distance, n’est peut-être pas celui qui convient. Robert Lalonde expose ici, en citant à profusion de nombreux auteurs, de Montaigne à Annie Dillard, ce que j’appellerais une esthétique de l’adhésion, de la familiarité, de la fusion. Il écrit: « Pour Catherine Paysan, comme pour moi… », « Je suis, comme Philippe Jaccottet… », s’assimilant aux auteurs qu’il cite. Il lui arrive même d’entretenir avec eux une familiarité qui touche au sans-gêne, par exemple avec Gabrielle (qui?) et Gustave (qui?), et d’imaginer la visite chez lui de trois écrivains, Miron, Poulin et Rivard, qui parlent en citant des phrases de leurs livres. Il faut beaucoup d’enthousiasme pour écrire de cette façon, et un brin de naïveté. Robert Lalonde ne manque ni de l’un ni de l’autre.

Le Vacarmeur se laisse lire avec plaisir. Les citations sont souvent belles, et le contact avec la nature, fervent, authentique. Je n’oublierai pas quelques pages éloquentes sur le vent, le plus abstrait et le plus mystérieux des acteurs naturels, auquel l’auteur n’a pas tout à fait tort de se comparer.

Mon père, la nuit, par Lori Saint-Martin, L’Instant même, 123 pages, 14,95$.

Le Vacarmeur, par Robert Lalonde, Boréal, 170 pages, 17,95$.

MON PÈRE, LA NUIT

Personne ne me comblera jamais: je suis une porte grande ouverte sur le besoin et le silence, je suis un écho, un trou, un graffiti de désespoir sur un mur bouché. Je suis un gouffre. On n’en finit jamais, jamais, d’avoir quinze ans.

Lori Saint-Martin

LE VACARMEUR

Je suis debout au milieu du champ, en plein vent, encerclé par une grosse rumeur de feuillages. Vent du sud, vent blanc, vent d’orage encore lointain, vent qui sent l’herbe, le sable et l’eau. Je me laisse ébouriffer, caresser, fouetter. J’ai avec le vent un rapport passionnel, violent, bienfaisant, qui m’arrache à ma pesanteur d’être pensant et obstiné.

Robert Lalonde

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