Scrapbook

Extrait du roman Scrapbook, par Nadine Bismuth, avec l’aimable autorisation des éditions du Boréal.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

Extrait du roman Scrapbook, par Nadine Bismuth

CHAPITRE 1
Le prologue

     Bernard Samson est allé ouvrir la porte du balcon et un chat noir a bondi à l’intérieur. Pendant un instant, le chat est resté figé sur le plancher et il nous a regardés, suspicieux. Une fois qu’il a semblé rassuré, il a fourré la tête dans son pelage et il s’est léché le derrière. C’était un dimanche de la minovembre et il commençait à faire froid. Bernard a refermé la porte. Un courant d’air a eu le temps de s’engouffrer dans la pièce, emportant avec lui quelques-unes des feuilles qui reposaient sur la table.

     – Bon sang! a grommelé Bernard.

     Et il s’est mis à quatre pattes pour les ramasser, s’aventurant dans le couloir, car des feuilles avaient roulé jusque-là.

     – Votre chat a l’air gentil, ai-je dit à Marion Gould.

     C’était pour meubler le silence.

     – Bernard me l’a offert il y a cinq ans. Il s’appelle Noiraud.

     Marion a remonté son châle en laine sur ses épaules et elle m’a souri. Dehors, la cime effeuillée des arbres se balançait tranquillement dans le ciel outremontais. Bernard est revenu dans la cuisine en se frottant le bas du dos.

     – Et voilà.

     Il m’a donné le petit tas de feuilles et je l’ai remis en ordre méthodiquement.

     Je connaissais ces pages par coeur: il s’agissait d’un chapitre de mon mémoire de maîtrise, un roman intitulé La Garden-party. Pendant dix-huit mois, Bernard en avait supervisé la rédaction, me recommandant quelques-uns de ses auteurs fétiches, gribouillant par-ci par-là des commentaires illisibles dans les marges, m’entretenant longuement de ses angoisses quotidiennes, la principale étant que, depuis que la création littéraire était à la mode auprès des jeunes, il ne trouvait plus le temps de ne rien faire. «Je suis beaucoup trop sollicité», disait-il.

     Et pour cause, puisque nous étions plus de quarante étudiants de deuxième cycle inscrits au profil création que Bernard avait mis sur pied une dizaine d’années plus tôt, bravant le raz-de-marée de théoriciens qui faisaient la pluie et le beau temps dans les études littéraires avec leurs grilles d’analyse héritées des sciences humaines. Au grand dam de ces professeurs du profil critique qui, peut-être pour se venger, refusaient d’embaucher des étudiants du profil création au sein de leurs groupes de recherche, le pigeonnier de Bernard regorgeait toujours de grosses enveloppes jaunes. Tellement que j’avais dû en écraser deux ou trois bien comme il faut pour que la dernière version de La Garden-party qu’il m’avait demandé de lui remettre deux semaines plus tôt puisse y trouver place.

     «C’est convaincant», m’avait dit Bernard après l’avoir lue. J’étais alors assise sur la petite chaise en bois inconfortable, dans son bureau situé au troisième étage de Peterson Hall, rue McTavish. Bernard rongeait son crayon et ça m’énervait. «Il va se casser une dent», redoutais-je. Au fil des mois, je m’étais attachée à lui et j’aurais trouvé dommage qu’il lui arrive quoi que ce soit de malheureux, ne fût-ce que 13 de devoir porter un dentier. Bernard avait la cinquantaine avancée, mais c’était encore un fort bel homme. Cheveux noirs grisonnants, peau claire, nez noble, yeux gris en amande et sourcils en broussaille. «Oui, avait-il répété d’un air songeur. J’aime bien.» De l’autre côté de la porte de son bureau nous parvenaient les bribes de conversation et les éclats de rire des étudiants qui attendaient l’heure de leur rendez-vous avec lui. Bernard avait jeté un coup d’oeil agacé sur la porte et il avait laissé tomber son crayon. «C’est sensible et différent.» J’avais penché la tête et arrondi la bouche d’un air innocent. «Ah, tu trouves?»

     En vérité, je voyais un peu ce que Bernard voulait dire, car dans ses séminaires j’avais pu me comparer aux autres étudiants. Quand elles ne rappelaient pas Anne Hébert avec leurs personnages d’enfants dépossédés du monde, les nouvelles écrites par les filles n’étaient bien souvent qu’un prétexte pour disserter sur la dimension du membre de leur petit ami et l’efficacité de celui-ci selon l’orifice visité (il y avait donc des filles qui aimaient le faire comme ça?). Les nouvelles écrites par les garçons, quant à elles, suivaient deux filons principaux: ou bien la planète était envahie par des vampires d’apparence humaine, ce qui donnait lieu à moult quiproquos, lesquels entraînaient des morts qui, autrement, auraient pu être évitées, ou bien un narrateur en peine d’amour entrait dans un bar où il se soûlait pour oublier son moi meurtri et finissait par visiter – dans la pénombre des toilettes d’où lui parvenaient les échos d’une chanson de Leonard Cohen ou de Jay-Jay Johanson dont les paroles étaient reproduites en caractères italiques – les orifices d’une serveuse ou d’une jeune inconnue ou, pour peu qu’il soit chanceux dans son malheur, des deux.

     Bien au contraire, moi, Annie Brière, je m’efforçais de percer l’âme de mes personnages et non leur artère 14 carotide- cela ne causait-il pas encore plus de dégâts? Et lorsque mes personnages ressentaient le besoin d’aller faire un petit tour dans la chambre, je préférais qu’ils y aillent deux à la fois et, dans la mesure du possible, je refermais la porte derrière eux.

     Après avoir reporté son regard sur moi, Bernard s’était raclé la gorge. Les étudiants qui se pressaient derrière sa porte étaient de plus en plus bruyants. «Si tu n’y vois pas d’objection, j’aimerais apporter une copie de ton mémoire chez Duffroy. C’est là qu’a paru mon roman et je suis certain que le tien leur plaira.» J’avais eu bien du mal à ne pas me trémousser sur ma chaise. Dans le petit paysage littéraire québécois, Duffroy était considérée comme une grande maison d’édition. Elle publiait des oeuvres de fiction, des essais, des livres pour enfants; elle avait même une collection de livres de poche appelée «Classiques d’aujourd’hui». «Vraiment?» étais-je parvenue à articuler. «Mais je ne te promets rien, avait ajouté Bernard en venant me raccompagner à la porte. C’est le comité éditorial qui décidera. De toute façon, il faudra se revoir pour apporter les dernières retouches à ton manuscrit avant que tu le déposes à la Faculté. Mais je crois que nous avons de bonnes chances.»        

     Bernard m’avait prise sous son aile et cela me flattait. À vrai dire, si j’avais été le genre de fille qui, en raison de diverses carences affectives, cherche à chaque coin de rue la figure paternelle, cela m’aurait certainement excitée. Seulement, dans la vie, je ne manquais de rien: j’avais un père, une mère, une grande soeur et un beau-frère de qui j’étais proche. Depuis deux ans, j’avais même un amant. Quoique, depuis que j’avais lu les nouvelles des autres filles dans le séminaire de Bernard, je trouvais qu’il ne portait pas très bien son titre, mais en tout cas.

     Le chat achevait sa toilette sur le plancher. Mes feuilles 15 étaient de nouveau en ordre. Bernard a rempli nos tasses, puis il a reposé la cafetière à espresso sur la cuisinière au gaz.

     – Comme j’étais en train de le dire, a repris Marion Gould, je trouve que les monologues intérieurs de Jessica sont trop longs, surtout quand elle est à la salle de bains.

     Afin de nous éclairer dans cette ultime révision de La Garden-party, Bernard avait jugé bon que nous disposions d’une seconde opinion, et il avait demandé à Marion de lire mon manuscrit. Même si c’était la première fois que je rencontrais Marion, je l’avais tout de suite reconnue: c’était Marie, l’étudiante qui devenait la maîtresse du narrateur des Murmures du sablier, le roman de Bernard, finaliste au prix du Gouverneur général quatre ans plus tôt. Bien sûr, il était honteux qu’une jeune fille sur le point de devenir maître ès arts en littérature confonde des personnages de papier avec des êtres en chair et en os, mais comment faire autrement? Marion était grande, brune, mince et très jolie, elle exerçait le métier d’illustratrice de livres, exactement comme Marie dans Les Murmures du sablier. Après tout, Bernard n’aurait-il pas pu faire un effort pour lui trouver un nom fictif moins ressemblant que celui-là? J’avais beau savoir que, dans l’univers de la critique littéraire, le déterminisme analogique lansonien était une méthode de lecture qui remontait au déluge, il n’en demeurait pas moins que, dans le cas de Bernard, elle fonctionnait admirablement. Aussi, il s’en serait fallu de peu pour que je juge que la situation dans laquelle je me trouvais ce dimanche matin là était immorale (être assise à la même table qu’un couple illicite) et pour que je redoute que la femme de Bernard – une autre de ses anciennes étudiantes, rencontrée dix ans avant Marion – ne rentre plus tôt que prévu d’un séjour en Provence et ne gifle Marion, car c’était exactement ce qui arrivait dans Les Murmures du sablier. Fort heureusement, en dépit de ses nombreuses digressions – 16 figure de discours contre laquelle Bernard ne cessait pourtant de nous mettre en garde dans ses séminaires -, j’avais lu Les Murmures du sablier jusqu’à la fin. Je savais donc qu’au bout de son périple de quatre cents pages (en temps réel, cela équivalait à sept ans) le narrateur des Murmures du sablier, un homme timoré qui avait peur de vieillir, se décidait – en grande partie parce que sa maîtresse, un soir, avait eu la bonne idée de lire sous son nez L’Éternel Mari de Dostoïevski – à quitter sa femme. Dès lors, l’amour de Bernard pour Marion n’était plus coupable, et l’ex-femme n’avait probablement plus les clefs de l’appartement.

     Sur la feuille devant moi, j’ai gribouillé: «Raccourcir quand Jess va aux chiottes.» Sur cette feuille, il y avait deux autres indications: «p. 23: « croquet » répété sept fois (alterner avec « jeu » ou autre)», «p. 54 et 96: Si Lise a cassé ses lunettes, comment peut-elle lire le numéro de série du téléviseur? »

     – Hmmm, a hésité Bernard. J’aime bien ces monologues. Je trouve qu’ils aèrent le récit. Si tu veux resserrer quelque chose, va plutôt du côté des flash-back, mais selon moi, le rythme de La Garden est parfait.

     Trois mois auparavant, Bernard avait trouvé le titre de mon roman. Après beaucoup d’hésitations de ma part (Un après-midi sur le gril ou Par un chaud après-midi?), il m’avait suggéré La Garden-party. D’une part, il s’agissait d’un titre fidèle à l’action de mon roman – des banlieusards qui font un barbecue dans leur jardin et invitent des amis à jouer au croquet – et, d’autre part, personne depuis Katherine Mansfield ne semblait l’avoir utilisé, ce qui nous ramenait plus de trois quarts de siècle en arrière, distance qui paraissait tout à fait acceptable à Bernard pour qu’on le lui chipe. «En plus, c’est un emprunt très discret, avait-il ajouté. Ce n’est pas comme si tu appelais ça Les Misérables.» Il faut dire que 17 ce titre-là aurait quant à lui été joliment fidèle aux personnages de mon roman. Toujours est-il que j’avais réfléchi: qui lit encore Katherine Mansfield de nos jours, hormis les étudiants à qui Bernard apprenait comment écrire des nouvelles? Sauf eux, personne ne verrait le rapport. D’ailleurs, ces étudiants lisaient-ils vraiment Katherine Mansfield? En tout cas, ce n’était certainement pas à ce sein qu’ils se nourrissaient pour écrire leurs fables érotiques et leurs débilités sanglantes. «C’est d’accord, avais-je annoncé à Bernard à l’occasion d’une rencontre subséquente. Nous appellerons ça La Garden-party.» Mon maître s’en était montré ravi. Depuis, nous nous étions tellement habitués à ce titre que nous lui avions trouvé un diminutif: La Garden.Cela n’étaitil pas mignon?

     Sur ma feuille de notes, j’ai biffé «quand Jess va aux chiottes» et j’ai mis «flash-back (si ça me tente)».

     – Tu crois? a dit Marion. Mais si elle coupe les flashback, comment apprendra-t-on que Gilbert est un ancien alcoolique, que Lise a déjà traité sa fille d’obèse et que Yannick a cambriolé les Langevin seulement pour se faire accepter par ses copains?

     Bernard a eu l’air embarrassé. Il s’est reculé sur sa chaise et il a mâchouillé la gomme de son crayon en contemplant mon manuscrit.

     – Hmmm…

     Marion a penché doucement la tête à gauche, puis à droite. J’ai calculé: si, dans Les Murmures du sablier, l’étudiante en graphisme qui s’inscrivait à un cours complémentaire en littérature et tombait amoureuse de son professeur de «Proust et l’onirisme» était âgée de vingt-quatre ans, Marion devait avoir aujourd’hui environ trente-sept ans. Mais elle n’en avait pas l’air, car ses cheveux étaient noués en queue de cheval sur le sommet de sa tête, de sorte qu’ils 18 bondissaient d’un côté et de l’autre à chacun de ses mouvements, et cela lui donnait des allures de gamine.

     – Marion a raison, a conclu Bernard. Ne coupe pas les flash-back.

     – Et les monologues?

     – Non, non, a fait Marion. Bernard a raison: ils sont comme des poches d’air qui font respirer le texte.

     Malgré les dix-huit années qui les séparaient et les cahotements qui avaient marqué le début de leur liaison – cahotements qui, dans Les Murmures du sablier, incitaient le personnage de Marie à fréquenter d’autres hommes que le narrateur -, Bernard et Marion semblaient avoir atteint un certain équilibre. Cependant, une question subsistait: le fait d’avoir attendu sept ans l’homme qu’elle aimait avait-il rendu Marion méfiante à l’égard des autres créatures féminines qui osaient s’introduire dans leur univers? Lorsque j’avais sonné à la porte une heure plus tôt, Marion était venue m’ouvrir, et je l’avais sentie me scruter de la tête aux pieds. Certes, je ne suis pas un laideron. Mais mes cent dixhuit livres réparties assez correctement dans mes cinq pieds et quatre pouces, mes cheveux brun clair, mes yeux brunvert, mon nez retroussé, ma bouche rose en forme de coeur, mes dents maintenant parfaites, mon jean bleu, mon chandail de laine noir, mon Kanuk beige dézippé pourvu d’un capuchon au col de fourrure, tout ça mis ensemble n’avait pas eu l’air de présenter quoi que ce soit de menaçant pour ma congénère, car après que son regard, en un éclair, eut saisi chaque élément de ma physionomie, Marion Gould m’avait fait la bise et m’avait invitée à entrer sur un ton tout ce qu’il y a de plus jovial.

     Sur ma feuille, j’ai raturé «flash-back (si ça me tente)», et tandis que nous finissions nos cafés, Marion m’a demandé si j’avais mis mon prochain roman en chantier.

 

La suite dans le livre…

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