Sculpteur de choc

Le New York Times s’est entiché de lui. Les musées et les collectionneurs aussi. En juin prochain, le Montréalais David Altmejd représentera le Canada à la Biennale de Venise. Rencontre avec un artiste du temps présent.

Il fait un temps splendide à New York, et j’ai rendez-vous avec David Altmejd, le jeune dieu de l’art contemporain chargé de représenter le Canada à la 52e Biennale de Venise, en juin. Son atelier est situé au sixième étage d’un vieil entrepôt, dans un quartier en transformation dominé par la structure métallique du métro aérien et des gratte-ciels en construction. Comme c’est dimanche, la rue est silencieuse, l’entrepôt désert, les locaux ne sont pas chauffés et l’ascenseur ne fonctionne pas.

Je m’attendais à voir des miroirs, des cristaux, des ossements, des fleurs artificielles, des perruques… bref, tous les éléments du vocabulaire baroque qui a fait la réputation du sculpteur de loups-garous. Au lieu de quoi j’aboutis dans une pièce presque vide, au milieu de laquelle se tient David Altmejd. Avec ses cheveux très courts, son air juvénile et ses vêtements quelconques, il fait davantage penser à un commis de bibliothèque qu’à l’artiste de la décomposition encensé par la critique américaine.

Âgé de 32 ans, David Altmejd fait partie des Québécois qui sont arrivés à l’âge adulte avec Internet. Enfant de la planète, il se sent aussi à l’aise à New York, où il a son atelier, et à Londres, où son chum vit, qu’à Montréal, où il est né et a grandi. Diplômé de l’École des arts visuels de l’UQAM, il a fait une maîtrise à l’Université Columbia, en 2001. D’abord mis sous contrat par une petite galerie de Manhattan, il s’est graduellement taillé une place dans les circuits de l’art international, a participé à la Biennale d’Istanbul en 2003, puis à celle du musée Whitney, à New York, l’année suivante. À cette occasion, il a exposé une spectaculaire installation dans Central Park, deux cubes de verre de 1,5 m de hauteur à l’intérieur desquels se profilaient des dépouilles étranges recouvertes de cheveux. Une des pièces se trouve actuellement dans la collection de New Line Cinema, la maison qui a produit la trilogie Le Seigneur des anneaux.

Sous ses dehors d’enfant sage, et malgré sa timidité en société, David Altmejd est une star. Chez Andrea Rosen, la prestigieuse galerie qui le représente à New York, toutes ses œuvres sont vendues à l’avance. Il a également un marchand attitré à Londres, où il passe presque la moitié de son temps. Les musées Guggenheim et Whitney lui ont tous deux acheté une sculpture (ses grands labyrinthes valent maintenant plus de 75 000 dollars). Malgré cet indéniable succès, l’artiste demeure relativement peu connu au Québec.

Dominées par la figure mythique du loup-garou, les grandes sculptures de David Altmejd évoquent la fin d’un monde. À la fois mélodramatiques, romantiques, gothiques, futuristes et postapocalyptiques, elles nous disent également cette chose étrange: que la destruction peut être séduisante et agréable à regarder. Comme dans les Nouvelles extraordinaires, d’Edgar Allan Poe, il y a chez lui du beau, du licencieux et du bizarre en quantité. On note par ailleurs dans ses assemblages une sorte d’innocence, comme les premières lueurs d’un paradis retrouvé.

Pour l’auteur-compositeur Pierre Lapointe, il est impossible de rester indifférent devant une œuvre dont l’ambiguïté, dit-il, naît «d’une combinaison constante entre ce qui est charmant et ce qui est repoussant». Dans les dispositifs fantaisistes de son compatriote, il découvre en outre un curieux mélange de rétro et de futurisme. «Ce n’est pas kitsch, ajoute-t-il. Mais on ne comprend pas tout.»

Ancien étudiant en biologie (il a abandonné ses études de sciences à McGill avant de s’inscrire en arts à l’UQAM), David Altmejd est aussi fasciné par la vie artificielle. Dans son atelier, où le bruit assourdissant du métro aérien enterre nos voix à intervalles réguliers, il m’explique à quel point il aimerait que ses sculptures acquièrent «une intelligence indépendante» une fois sorties de ses mains. De fait, il voit ses œuvres comme «des organismes vivants», qui lui ressemblent, mais pas complètement.

À Venise, où tout le gratin de l’art se réunira à compter du 7 juin, le plus jeune Canadien à représenter son pays à la Biennale compte transformer le pavillon national en volière, aux portes de laquelle il placera deux géants démembrés de 5,5 m et de 3,7 m. Il mentionne également des hommes-oiseaux, des vautours, des mésanges et des perroquets… «Non, corrige-t-il, pas de perroquets, car je me limiterai aux espèces nordiques.»

«Les oiseaux vont devenir les boss du lieu, enchaîne-t-il. Le loup-garou, qui constituait la figure centrale dans mon travail, sera relégué à un rôle de second plan. Pour la première fois, le visiteur pourra circuler à l’intérieur de ma sculpture. Alors que jusqu’ici, tout ce que j’ai fait était contenu sur une plate-forme.»

Pour meubler ses décors exubérants, il s’inspire des manuels d’anatomie, des contes médiévaux, des films d’horreur, des comptoirs (tout en miroirs) de cosmétiques des grands magasins. Il trouve également un grand nombre d’accessoires sur eBay, le marché aux puces du cyberespace. Entre les articles de luxe et les objets de pacotille, il a tendance à préférer ces derniers.

De fait, ses références culturelles sont multiples, et s’il peut parler avec passion de son admiration pour l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, il s’exprimera avec la même chaleur à propos d’un roman de science-fiction ou d’un album de bandes dessinées. Mais ne comptez pas sur lui pour discourir sur la trans-avant-garde ou l’imprésentable-dans-la-représentation. Pas mondain pour deux sous, il se réjouit avant tout que ses sculptures «plaisent aux enfants» et il est particulièrement fier de la réaction qu’il a suscitée à Istanbul auprès des ouvriers qui travaillaient à l’emplacement de la Biennale. «Ils prenaient leur pause-déjeuner autour de ma sculpture. Ils capotaient sur ce que je faisais», lance-t-il en riant.

Solitaire («Le moindre party me stresse davantage que de participer à la Biennale», dit-il), il n’appartient à aucune école et se fie essentiellement à son instinct. «Je commence souvent avec un élément simple, explique-t-il, une table, par exemple. Puis, pour meubler cet espace, pour lui insuffler de l’énergie, il me faut un élément perturbateur. J’aurais pu porter mon choix sur un corps fragmenté, mais c’est du déjà-vu. Alors m’est venue l’idée du loup-garou. Pourquoi le loup-garou? Parce que je le trouve sexy et parce que sa présence suppose la transformation, la douleur de la transformation — il n’y a qu’à se remémorer la mine douloureuse de cet homme-loup lorsqu’il passe au stade animal. Il y a aussi dans mon travail l’idée de la décapitation, de la violence. Pour moi, une tête de loup-garou, c’est un générateur d’énergie que je place à l’intérieur de la sculpture.»

Un critique du mensuel américain Artforum International a comparé ses œuvres à des «sarcophages disco». Chez David Altmejd, en effet, la mort est omniprésente, mais elle arrive masquée, à demi dissimulée dans un décor chromé. On trouve également, dans ses autels gothiques, une réminiscence de la liturgie catholique, alors que certaines de ses pièces, celle sur Anne Frank par exemple, peuvent aisément renvoyer à ses origines juives.

Issu d’une pluralité de traditions et d’influences diverses, David Altmejd est le produit des soubresauts de l’histoire et du choc des civilisations. Originaire d’une vieille famille juive et communiste, son père, Victor Altmejd, est né en Pologne, où il a vécu jusqu’à l’âge de 23 ans. Il a immigré au Québec en 1969. Professeure de sociologie, sa mère, Danielle Laberge, est depuis décembre rectrice par intérim de l’UQAM.

Enfant, au grand désespoir de ses parents, David Altmedj passait des heures rivé à la télévision. Émissions scientifiques, documentaires, films, variétés: il gobait tout avec la même curiosité, l’œil alerte, les sens en éveil. Son père se souvient qu’à cinq ans il pouvait reconnaître un tableau de Van Gogh ou de Monet simplement par le style.

À l’UQAM, ses premières œuvres trahissent une fascination pour les lignes pures de la tradition minimaliste. «Il y avait aussi beaucoup d’humour dans sa démarche», dit Monique Régimbald-Zeiber, qui lui a enseigné. Ce n’est qu’en 1999, année de l’obtention de son diplôme, qu’il introduit dans son travail la figure du loup-garou. Au même moment ou presque, il est accepté à l’Université Columbia. Le tournant de sa vie. Comme le dit son père, «New York et David étaient faits pour se rencontrer».

Dans ses cours, il bénéficie des conseils de Matthew Barney et de Kiki Smith, qui sont à l’art contemporain d’aujourd’hui ce qu’Andy Warhol représentait dans les années 1960. Avec son accent québécois, et malgré son absence de prétention — peu commune dans ce milieu —, il sait profiter au mieux de son immersion dans la fournaise artistique américaine. De son passage à Columbia, il retient l’énorme liberté dont il a bénéficié. Il se rappelle aussi cette observation de Matthew Barney au sujet de ses sculptures: «Il les trouvait optimistes, dit-il. Il a employé le terme hopeful

D’une certaine façon, David Altmejd humanise le monde des arts visuels. Il le galvanise. Ce pouvoir de régénération est en partie ce qui a poussé Louise Déry à tenter l’expérience de Venise avec lui.

C’était il y a deux ans et demi. La directrice de la Galerie de l’UQAM s’était rendue à New York pour le vernissage de la première exposition individuelle d’Altmejd, chez Andrea Rosen. Depuis la fin des années 1990, Louise Déry suit attentivement la carrière de l’ancien étudiant de l’université de la rue Saint-Denis.

Ce jour-là, elle lui propose de rédiger un catalogue pour faire connaître ses œuvres, puis de soumettre sa candidature. À partir de là, les planètes se sont mises à tourner de manière favorable pour le tandem montréalais. La proposition de la commissaire Déry a été acceptée par le Conseil des arts du Canada, en juin dernier.

La Biennale est une manifestation compétitive et on y attribue des prix très importants. Pour réussir à «marquer le coup», Louise Déry s’est donné pour mission d’aller chercher un million de dollars. C’est ce qu’il en coûte pour payer le transport de l’œuvre, préparer les opérations de relations de presse et de publicité, imprimer le catalogue et couvrir les frais de déplacement de l’équipe. Ne se contentant pas des seuls appuis des pouvoirs publics (qui lui fourniront plus de la moitié du budget), elle a entrepris différentes campagnes de collecte de fonds auprès des artistes et des collectionneurs. Elle a obtenu l’appui de mécènes importants, comme la fondation montréalaise DHC/ART, dirigée par Phoebe Greenberg. Une première au Québec.

Entre-temps, Louise Déry présente le travail de son protégé à la Galerie de l’UQAM, du 11 mai au 8 juillet. Des œuvres complexes, qui parlent de la fin, mais aussi du recommencement, et qui pour cette raison, comme l’a observé Matthew Barney, distillent énormément d’espoir.

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