Ils étaient tous mes fils: entrevue avec Benoît McGinnis

Échange avec un comédien devenu vedette du petit écran, mais dont le cœur bat plus que jamais pour le théâtre.

benoit-mcginnis
Benoît McGinnis (Photo : Daphné Caron pour L’actualité)

Ce texte de Miller vous a marqué, paraît-il, au point que vous avez vous-même convaincu la direction de la Compagnie Jean Duceppe de le monter. C’est vrai ?

Au départ, c’est le metteur en scène Frédéric Dubois qui me l’a fait découvrir. J’ai tout de suite été séduit par l’intelligence de cette pièce, par la profondeur de son sous-texte. On y voit une famille marquée par la Deuxième Guerre mondiale, comme toute une génération, mais qui en plus doit composer avec un lourd secret, la responsabilité d’un des personnages, Joseph Keller, dans une tragédie où de nombreux soldats ont trouvé la mort. Miller dépeint de façon extraordinaire cet homme qui paraît maîtriser sa vie, mais qui doit camoufler une réalité insoutenable. Avec Frédéric, j’ai en effet poussé fort pour que cette pièce soit pré­sentée chez Duceppe !

En quoi cette œuvre créée en 1947 nous touche-t-elle ?

C’est le portrait d’une époque, celle de l’après-guerre. Les enfants s’adressent encore aux parents avec beaucoup de pudeur, ils les vouvoient. Ce type de rapports familiaux est loin de nous, c’est vrai, mais comme les mem­bres de cette famille sont plongés dans un problème grave, les conventions vont craquer, ils n’ont d’autre choix que de regarder les choses en face. Mon personnage, Christian Keller [fils de Joseph], s’impatiente, il contribue à ce que la vérité éclate. Une grosse révélation, dans une famille, ça a le même effet aujour­d’hui qu’il y a 70 ans.

Ils étaient tous mes fils est une sorte de huis clos, n’est-ce pas ?

Toute l’action se déroule dans la cour arrière de la maison des Keller, en effet. Parents et enfants se retrouvent là, les voisins débarquent. On vit dans le jardin des moments joyeux, mais le drame n’est jamais loin.

Vous vous êtes attaqué à des rôles très exigeants ces dernières années, à commencer par Ham­let, que vous avez incarné au TNM en 2011. Quel défi représente ce rôle-ci ?

Dans Hamlet, tout est plus grand que nature. Ici, on est dans le quotidien. La partition a l’air simple à cause de ça, d’ailleurs, mais je dois tenir compte de tout ce que cache le texte. Il y a beaucoup de non-dits dans les dialogues, de phrases à double sens. J’en profite pour souligner que cette pièce comporte des rôles extraordinaires pour des acteurs plus âgés — Michel Dumont [Joseph Keller] et Louise Turcot [Kate, sa femme] ont des partitions de premier plan, alors que souvent, au théâtre, les rôles de père et de mère sont secondaires.

On vous voit beaucoup à la télé. Vous êtes de la distribution du téléroman 30 vies, où vous jouez un directeur d’école adjoint. N’est-ce pas difficile de passer de l’univers d’Arthur Miller à celui de Fabienne Larouche ?

Les enjeux sont différents, c’est sûr, mais les deux registres m’intéressent. Jouer un personnage qui parle comme dans la vraie vie, ce que je fais dans 30 vies, j’aime ça. En plus, j’ai la liberté d’adapter un peu, souvent je « twiste » mes répliques. Fabienne me fait confiance de ce côté-là. Et puis mon personnage n’est pas non plus planté à côté d’une machine à café. Il a le nez dans des dossiers de la DPJ, il suit des élèves en difficulté… C’est un beau rôle.

Qu’en est-il du climat sur le plateau, dont on a beaucoup parlé ces dernières semaines ?

Ça va très vite, c’est vrai. Je l’accepte, il faut s’attendre à ça en télé. Quand on manque de temps pour bien boucler une scène, en revanche, j’ai du mal. Il n’y a pas d’heures supplémentaires sur le plateau de 30 vies, et je me dis souvent qu’il suffirait de quelques minutes de plus pour que le résultat soit tout à fait satisfaisant. Et puis je peux comprendre qu’une équipe de tournage refuse de travailler autant sous pression, et de ne pas savoir, en octobre — j’en parle, parce que c’est le cas actuel­lement —, quand seront les vacances de Noël ! Cela dit, je pense que les choses vont un peu changer, il y a des messages qui ont été entendus.

(Au Théâtre Jean-Duceppe du 28 octobre au 5 décembre)