Séoul aller-retour

Pour un petit pays qu’on a longtemps appelé le « royaume ermite », la Corée du Sud a trouvé le moyen d’étendre son rayonnement culturel bien au-delà de ses frontières. La curiosité à l’égard de son cinéma, de sa cuisine ou de sa musique K-pop (dont le succès phénoménal du clip « Gangnam Style » est l’exemple extrême) est aujourd’hui devenue planétaire.

Dans ce contexte, il est tout naturel que l’écrivain montréalais Ook Chung s’intéresse à la terre de ses origines – terre qu’il n’a foulée qu’à l’âge adulte, puis­qu’il est né au Japon et qu’il est arrivé au Québec à l’âge de trois ans. Triple nationalité, donc, qui le pousse à reconstruire, dans une autofiction en trois volets, le «?diasporama?» de son album familial et de sa très singulière filiation linguistique.

Le narrateur de La trilogie coréenne (en lire un extrait >>) raconte comment son père, né à Séoul, a étudié en japonais, puisque le coréen était interdit dans les écoles sous l’occu­pation japonaise. Sa mère, née au Japon dans un camp de déportés, n’a jamais parlé couramment le coréen – ce dont «?toute sa vie elle a nourri le regret?». Il a donc appris le japonais au berceau, mais «?comment appeler langue maternelle la langue d’un pays que j’ai quitté lorsque je savais à peine balbutier???» Élevé dans les ruelles de Montréal au tournant des années 1970, il a attrapé l’accent québécois bien avant les enfants de la loi 101 – sans jamais se départir, toutefois, de l’impression de faire «?cavalier seul?».

La deuxième partie de la trilogie (déjà parue en 2001 sous le titre Kimchi) est consacrée à son premier séjour au Japon, et la troisième partie, à sa découverte de la Corée. À Yokohama, il retrouve «?tous les souvenirs qu’évoquait [s]a mère?» – et aussi une demi-sœur qui le forcera à réécrire sa généalogie. À Séoul, il se sent «?pour la première fois en terre fraternelle?» et peut enfin confronter la réalité à l’image mythique qu’il s’en était faite.

Là où certains écrivains auraient cédé à l’illusion de «?la recherche des racines comme panacée?», Ook Chung, lui, embrasse sa condition de déraciné, puisque «?nul n’est plus coréen que le solitaire en exil?» – surtout lorsque celui-ci ne peut se passer de kimchi, le piquant mélange de légumes fermentés qui est le plat national de la Corée. Comme il l’écrit si justement?: «?Il n’y a pas de retours, seulement de nouveaux départs.?» En refusant de tomber dans les ornières du passé, La trilogie coréenne marque le triomphe de la littérature sur la tentation de la nostalgie.

VITRINE DU LIVRE >>

Indo-secte

Dans une vallée perdue
de l’Himalaya, les enfants sont élevés sans jamais connaître leur mère, pour ne former aucun attachement. À l’adolescence, on leur colle un masque sur le visage pour oblitérer leur identité. Après une série d’épreuves initiatiques, ils pourront entrer dans la secte des assassins Wafadar – à moins qu’ils ne découvrent les conséquences horribles de leur culte. Fable puissante sur l’endoctrinement des masses, La vallée des masques, du journaliste indien Tarun Tejpal, fait aussi la lumière sur l’aveuglement du fanatisme. Et tout ça au rythme à peine soutenable d’un roman d’aventures. (Albin Michel, 454 p., 32,95 $)

Québec inc.

Il y a si peu de romans traitant des grandes fortunes québécoises qu’il faut saluer la parution d’Une belle famille (en lire un extrait >>), dans lequel Annie Cloutier prouve, une fois de plus, qu’on peut mettre la sociologie au service du récit. À l’instar des Viau et des Leclerc, les Gagnon ont fait fortune dans les biscuits. Mais ils lorgnent maintenant du côté des lucratifs contrats d’approvisionnement gouvernementaux, et ce changement d’orientation va révéler des liens fraternels aussi friables que des petits fours secs… surtout quand on essaie de gérer une famille comme une entreprise. (Triptyque, 300 p., 25 $)

 

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