Série : Les clowns vengeurs

Extraits des quatre romans de la série Les Clowns vengeurs écrits par Michel J. Lévesque, Guy Bergeron, Mathieu Fortin et Jonathan Reynolds, avec l’aimable autorisation des éditions Porte-bonheur.

Les clowns vengeurs : Sonates pour Odi-menvatt – Michel J. Lévesque

– Bonjour père, lui dit-il en traversant le salon.

Le patriarche ne prit pas la peine de le saluer. Il lui fit signe de s’installer en face de lui, sur un vieux canapé usé. L’homme obéit.

– Ta santé s’est améliorée ? demanda le fils une fois assis.

Le vieil homme n’émit qu’un grognement.

– Tu es certain que ça va, père ?

– À combien de requêtes as-tu répondu ce mois-ci ?

Le fils sourit : décidément, son père et lui en revenaient toujours à cette question.

– Quinze, répondit-il.

– Combien de mises à mort ?

– Douze.

Le vieillard approuva d’un signe de tête.

– C’est bien.

Les deux hommes n’échangèrent plus un mot pendant de longues minutes. Ça se passait régulièrement comme ça entre eux : soit ils discutaient boulot, soit ils entretenaient le silence.

– Quand te décideras-tu à passer enfin chez les meschikhâs ? demanda finalement le vieux.

Le fils secoua la tête.

– Ça n’est pas pour moi.

– Tu ne pourras pas demeurer menvatt toute ta vie, poursuivit le père. Tu as du talent. Tu as le potentiel pour faire un excellent infiltrat. Les anciens le savent. Ils m’en ont parlé. Ils veulent te convertir.

– Les meschikhâs ne sont que des esclaves, père…

– C’est faux ! Ils ont l’honneur de servir le Grand Odi ainsi que le gouvernement illégitime.

– Je sers déjà très bien Odi. Et je suis un fidèle partisan de notre gouvernement

– Ça ne suffit pas ! s’écria le père en donnant un coup sur le plancher de bois avec sa canne en or. L’un d’entre nous doit y parvenir. C’est l’honneur de la famille qui en dépend !

– Je ne crois pas, non…

– Promets-moi que si je meurs, tu t’occuperas de restaurer l’honneur de la famille.

– Pourquoi mourrais-tu ? Et qu’y a-t-il de mal avec l’honneur de notre famille ?

– Promets-moi, c’est tout.

– Si ça veut dire devenir meschikhâs, je ne peux pas.

– Tu feras ce que je t’ordonne ! Je suis un maître Odi-menvatt !

– Je le suis aussi, père…

– Tu seras meschikhâs. Il en a été décidé ainsi. Je leur ai promis mon fils aîné.

– C’est impossible… J’ai une fille.

Les yeux du vieil homme s’écarquillèrent. Sa bouche s’entrouvrit légèrement et ses jointures se mirent à blanchir lorsqu’il serra le pommeau de sa canne entre ses doigts noueux.

– Personne n’est au courant, précisa le fils. Nous avons préservé le secret.

– Qui est ce « nous » ?

– Raphaëlle et moi.

– Raphaëlle ?

– Raphaëlle Lima.

Le père fronça les sourcils.

– Tu veux dire que…

– Elle m’a beaucoup aidé, oui.

Un nouveau coup de canne résonna sur le plancher.

– Espèce de vieille folle !

– Père…

C’est à cet instant que la porte d’entrée vola en éclats. Trois ombres masquées pénétrèrent à l’intérieur du logis biotope et se positionnèrent de façon à entourer les deux hommes. Ils étaient armés de lourds démembreurs de type panzer.

– Vous êtes en état d’arrestation ! hurla l’une des ombres.

Le fils les reconnut aussitôt : ces hommes étaient des arcurides et faisaient partie des forces occultes du G.L., le gouvernement légitime.

– Attendez, dit le vieil homme.

Il s’appuya sur sa canne et essaya de se lever.

– Restez assis, vieillard ! ordonna l’un des arcurides.

Le vieil homme se laissa retomber sur son fauteuil, sans opposer de résistance.

– Que nous voulez-vous ? demanda-t-il.

Les arcurides éclatèrent de rire.

– Vous le savez très bien, déclara l’un d’entre eux sur un ton autoritaire. Nous venons chercher le menvatt.

– Le menvatt ? répéta le père en feignant la surprise.

Les canons des démembreurs se tournèrent vers le fils.

– John Lithargo, maître Odi-menvatt de premier niveau, vous êtes en état d’arrestation ! déclara l’arcuride qui semblait diriger la brigade.

Deux ligoteurs magnétiques se déployèrent. Leurs tentacules électroniques allèrent s’agripper au menvatt et se resserrèrent autour de lui. Lithargo songea qu’il serait certainement parvenu à se débarrasser d’un ligoteur… mais de deux, c’était impossible.

– Il n’y a aucun menvatt ici, déclara le père.

Nouvel éclat de rire.

– Ferme-la, vieillard ! Lithargo est l’un des plus dangereux menvatts qui aient jamais existé. Sa tête est mise à prix depuis longtemps.

L’arcuride qui avait parlé plaça un lecteur de courriels holographiques sur le canapé, aux côtés de Lithargo. Il l’activa puis s’éloigna. Le projecteur s’alluma et le visage d’un homme mince, aux traits agréables, se matérialisa au-dessus de l’appareil. Une fine raie séparait ses cheveux sur le côté. Il parla d’une voix chantante :

« Bon matin, John. On ne s’est jamais rencontrés tous les deux, mais on se connaît, n’est-ce pas ? (Les Lithargo, père et fils, reconnurent immédiatement le premier ministre Roddlar Siberfax, dirigeant suprême du Cinquième Continent.) Je suppose que ton vieux père est aussi présent, étant donné que nous sommes chez lui en ce moment. Je suppose aussi que des démembreurs sont pointés sur toi et qu’un couple de ligoteurs te retiennent prisonnier entre leurs délicats appendices. (Siberfax s’arrêta et se mit à rire.) Tu vas mourir, John. Mais je voulais que tu me voies une dernière fois avant disparaître pour de bon. Je voulais que tu voies le visage de celui qui t’a pris. Ton père aussi va mourir. N’a-t-il pas été Odi-menvatt lui aussi ? Nous n’avons jamais pu établir aucun lien entre lui et l’Ordre et n’avons donc aucune preuve contre lui. Mais qui s’en plaindra de toute façon ? Il mourra à tes côtés. Deux générations de clowns vengeurs disparaîtront aujourd’hui. Une lignée de punisseurs s’éteindra, ce qui n’est rien pour nuire à notre cité. »

Les arcurides armèrent leur démembreurs. Deux d’entre eux restèrent braqués sur le fils, tandis que le dernier pivota en direction du père. « À mon commandement… » ordonna le visage en trois dimensions du premier ministre Siberfax. 

– Attendez ! s’écria un des arcurides.

À la surprise générale, le chef des arcurides se tourna vers l’un de ses équipiers et lui envoya une décharge de démembreur en plein visage. Ce dernier s’écroula au sol, la boîte crânienne écrasée comme un fruit pourri, le cou et les épaules disloqués. L’arcuride pointa ensuite son arme sur le troisième membre de son équipe, mais il était trop tard : ce dernier avait déjà fait feu en direction du vieillard.

Toutefois, le vieux Lithargo avait usé avec ruse de ses dernières forces : les pieds bien à plat sur le sol, il avait poussé avec ses jambes, puis exercé une forte pression avec son dos sur le dossier du fauteuil, qui avait basculé avec lui vers l’arrière, lui permettant d’éviter le tir qui alla éventrer une partie du vieux buffet se trouvant dans la salle à manger. Le chef des arcurides fit feu à son tour et atteignit son deuxième homme au thorax et au bassin. Le corps de ce dernier se scinda en cinq morceaux – tête, bras et jambes – qui allèrent s’éparpiller dans tous les coins, ne laissant au centre de la pièce qu’on tronc ensanglanté.

– Qui êtes-vous ? demanda le fils Lithargo en tentant de se débarrasser des ligoteurs magnétiques.

L’homme vint lui donner un coup de main.

– Mon nom est Francis. Je suis un infiltrat Odi-meschikhâs.

Lithargo l’examina d’un œil suspicieux.

– Comment avez-vous fait pour usurper l’identité d’un arcuride ?

Francis réussit à désactiver le deuxième ligoteur en utilisant sa clef digitale.

– Les meschikhâs sont des spécialistes de l’infiltration, maître Lithargo. Et je suis le meilleur.

La voix du meschikhâs était neutre, sans intonation. Il donna un démembreur de poing à Lithargo puis se dirigea vers le vieil homme qui essayait de se relever.

– Laissez-le, dit le fils Lithargo. On le laisse ici !

Le meschikhâs s’immobilisa, surpris par la réplique du menvatt. Il souhaitait réellement abandonner son père ici ?

– Mais pourquoi ?

– Il m’a trahi, répondit Lithargo.

Le vieil homme était parvenu à se mettre sur ses genoux. Sa canne en or reposait à un mètre de lui.

– Je suis désolé, John, dit-il en tentant d’atteindre le pommeau de la canne.

Le fils Lithargo donna un coup de pied sur la canne et la fit disparaître sous le canapé. Il pointa le démembreur sur son père et l’activa.

– Tu as prévenu Siberfax et ses hommes. Tu leur as dit que je venais aujourd’hui…

Le vieil homme baissa la tête. Il était à genoux devant son fils. Le canon d’un démembreur était pointé sur lui.

– Ils ne m’ont pas laissé le choix, John. Ils… Ils m’ont implanté un détonateur cardiaque. Te prévenir m’aurait… m’aurait coûté la vie. Sans parler de…

– Je vais te tuer, père.

– Oui je sais, mais prends garde : je suis un maître Odi-menvatt Honoré. Pense à ton avenir, John. Camoufle ton délit, sinon l’Ordre te bannira pour toujours !

– Pourquoi ? demanda le fils en raffermissant sa prise sur la crosse de l’arme. Pourquoi as-tu agi avec tant de couardise ? Ce n’est pas pourtant pas digne d’un menvatt !

Le vieil homme essaya de se relever, mais Lithargo le força à demeurer accroupi.

– Je te le répète : je n’ai eu aucun choix. Siberfax avait promis qu’il ne te tuerait pas ! John, il y a… Il y a un deuxième détonateur cardiaque !

– Un deuxième détonateur ?

– Je ne peux pas parler davantage…

Le fils inspira profondément.

– Très bien, alors tu mourras.

– John… Je savais pour ta fille. Siberfax m’avait prévenu.

– Ils savent pour Pénélope ?

– Je ne peux pas en dire plus. Si je parle davantage, le détonateur cardiaque fera exploser mon cœur… et celui de ta fille.

– Quoi ? Ils ont implanté un détonateur cardiaque dans le cœur ma petite ?

– Pour être absolument certain que je ne parlerais pas.

Le visage de Lithargo s’assombrit. Son père secoua la tête pour démontrer son impuissance ; il ne pouvait en dire plus.

– Tu as raison, dit-il à son fils d’une voix mal assurée, j’ai manqué au code menvatt… Administre-moi le châtiment.

John hésita un moment

– Fais ton devoir, fils ! ordonna le vieux menvatt avec sa fougue d’autrefois.

John acquiesça puis appuya sur la détente. La carcasse ramollie et fragile du vieil homme ne résista pas au rayon du démembreur ; son corps se brisa et sa peau molle se déchira, laissant apparaître ici et là des bouts d’os saillants. Sa tête se renversa et il alla choir au sol, dans une position désarticulée.

Francis s’agenouilla aussitôt près des restes du vieillard et les examina.

– C’était votre père, dit-il.

– C’était avant tout un menvatt.

Le meschikhâs secoua la tête.

– La loi interdit d’éliminer un menvatt Honoré, protesta-t-il.

– Il a enfreint notre code de bienséance.

– Mais vous avez vous-même enfreint ce code, n’est-ce pas ? Votre père n’a-t-il pas dit qu’il savait à propos de votre fille… ? Vous savez très bien que les membres de notre ordre ne peuvent avoir d’enfants de sexe féminin ! C’est proscrit !

En un mouvement brusque, presque instinctif, Lithargo leva son arme et la braqua sur le meschikhâs. Celui-ci eut tout juste le temps de prononcer deux mots :

– Vous ne…

Lithargo, n’hésitant pas une seconde, fit feu dans sa direction. Francis ne put esquiver le rayon. Tout le côté gauche de son corps fut retranché. Il tenait en équilibre sur une seule jambe lorsque Lithargo l’acheva avec une dernière décharge à la hauteur du ventre. Le meschikhâs fut littéralement coupé en deux. Les deux parties de son corps tombèrent au sol dans un bruit sourd.

Je suis désolé, Francis, pensa le menvatt. Mais personne ne m’enlèvera ma fille. N’est-il pas dit que la mort est une délivrance pour les infiltrats meschikhâs ? Je te souhaite bien du plaisir là-haut, mon frère.

(…)

Extrait du roman Les clowns vengeurs : concertos pour odi-menvatt, par Michel J. Lévesque.

 

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Les clowns vengeurs : valse macabre – Guy Bergeron


Chapitre  I : L’obèse

La porte de son appartement coulissa lorsque Mercado posa sa main sur la plaque sensible de reconnaissance. Aussitôt, la lumière jaillit, dévoilant un décor blanc et austère, dominé par un immense écran et un fauteuil à haut dossier brun, seul élément de couleur de la pièce.

Le souffle court, Mercado pénétra dans son appartement et la porte se referma silencieusement derrière lui. L’homme obèse se dandina jusqu’à son fauteuil où il s’affala. Les quelques pas effectués pour arriver jusque-là l’avaient laissé en nage. Sa respiration sifflante tardait à reprendre un rythme normal. À cent cinquante kilos, tout déplacement lui était devenu pénible alors qu’il avait pourtant à peine franchi la trentaine.

Mercado activa les contrôles se trouvant sur le bras gauche de son fauteuil et celui-ci s’éleva de quelques centimètres du sol. Il saisit la tige servant à le diriger. Il se déplaça vers le réplicateur, où l’attendaient son repas et un grand verre d’un liquide jaunâtre. L’obèse avait programmé l’appareil afin que le tout soit prêt dès son arrivée.

En moins de cinq minutes, Mercado avait engouffré son repas. Il fit glisser son fauteuil en face de l’écran qui occupait presque entièrement l’un des murs de l’appartement. Le système incorporé dans son fauteuil lui permettait d’activer l’ensemble des installations domotiques de son logis. D’une pression d’un de ses doigts boudinés sur un bouton, l’écran s’alluma. Il regretta encore une fois de ne pas avoir payé davantage pour inclure dans son fauteuil un module de reconnaissance vocale. Il appuya sur le bouton « mémoire » et des photos se mirent à défiler lentement à l’écran. Les images montraient des jeunes filles, nues ou presque, adoptant des poses suggestives.

Mercado passa la langue sur ses lèvres charnues, excité par les images se succédant à l’écran. Un nom et une caractéristique s’affichaient sous chacune des photos : Lina, la sportive, une blonde qui ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Elle n’était vêtue que d’une paire d’épaulières blanche et bleue. Pour quel sport cet équipement servait-il ? Mercado n’aurait su le dire et d’ailleurs il s’en souciait peu. Vint ensuite Jenna, la scientifique, qui n’arborait pour tout vêtement qu’une paire de lunettes noires. « Qui a encore besoin de lunettes de nos jours ? » songea l’obèse. 

L’écran affichait Olga, la rebelle, qui tenait entre ses seins – d’une taille presque irréelle -, un fusil désintégrateur chromé, lorsqu’une voix se fit entendre.

– Bonjour Mercado.

L’obèse sursauta et d’une de ses mains potelées balaya le verre vide sur le petit plateau attaché à la droite de son fauteuil. Tremblant, il fit pivoter son fauteuil en direction de la voix. Il n’avait pas encore eu le temps de compléter sa rotation qu’une canne en bronze, au bout de laquelle saillait une lame affutée, vint se ficher dans le panneau de contrôle du meuble. Des flammèches couraient le long de la lame toujours plantée dans la plaque métallique.

Mercado leva les yeux et son sang ne fit qu’un tour devant la vision cauchemardesque qui s’offrait à lui. Un homme grand et mince le dominait. Il portait un long manteau noir et un chapeau à larges bords, qui dissimulait probablement ses traits en temps normal. En ce moment, avec l’angle des lumières, Mercado pouvait voir en détail son visage. Il était maquillé tout de blanc. Des sourcils noirs et triangulaires surmontaient ses yeux et sa bouche entourée d’un rictus noir dessiné. Une boule, également noire, était posée sur le bout de son nez. Son sourire dévoilait des dents pointues et brillantes.

L’obèse n’avait pas besoin d’explications. Devant lui se dressait un Odi-menvatt, un des membres de l’Ordre des Clowns vengeurs qui semaient la mort sur leur passage.

– Pourquoi êtes-vous ici ? bafouilla faiblement Mercado. Je n’ai rien fait de mal.

Le clown se contenta de tirer sur sa canne. La lame s’extirpa des contrôles du fauteuil, puis elle disparut comme par magie dans la canne de bronze. L’Odi-menvatt déposa son arme, puis il sortit des poches de son long manteau un ligoteur qu’il pointa sur Mercado, avant d’en presser la détente. Aussitôt, ce dernier se trouva rivé à son fauteuil, incapable de remuer.

– Cette précaution est probablement superflue, expliqua le clown, mais vaut mieux ne pas prendre de chance. Je ne voudrais pas que tu compliques mon boulot vois-tu. Je me présente, je me nomme Jordan Gacy, Odi-menvatt.

– Mais je n’ai rien fait…, répéta Mercado.

Ils disent tous la même chose, pourtant, tu sais bien que je ne suis pas venu ici pour rien.

Le clown sortit un autre appareil d’une des poches intérieures de son manteau. Il le déposa sur une petite table et appuya sur un bouton. Aussitôt, une image holographique se forma et le visage d’une femme apparut.

« Requête numéro 1099, commença une voix électronique. Lucy Fair contre Mercado Loublard. »

La femme se mit alors à parler : « Ce chien galeux m’a payé le montant qui avait été convenu pour mes services. Peu après que cette masse adipeuse écœurante eut grimpé sur moi, il s’est mis à me rouer de coups. Il m’a laissée inconsciente dans ma chambre. Je suis passée bien près d’y rester. Je demande donc que ce porc subisse la vengeance de l’Ordre Odi-menvatt. »

Mercado déglutit difficilement. Il reconnaissait la femme, une accompagnatrice dont il avait loué les services une semaine auparavant.

– Ce n’est qu’une accompagnatrice, plaida-t-il d’une voix gémissante.

Le clown se contenta de hausser les épaules, balayant ainsi le faible argument de l’obèse. Il se pencha sur le sac qu’il avait posé au sol et l’ouvrit. Il en sortit une petite plaquette métallique qu’il posa sur la bouche de sa victime. Le museleur l’empêcherait d’émettre le moindre son. Il tira ensuite de ses poches une petite boîte multicolore qu’il montra à Mercado.

– Un cadeau de ma maman, expliqua-t-il. C’est un très vieil objet. On m’en donnerait un bon montant dans un musée, mais il n’est pas à vendre.

Les yeux ronds de terreur, l’obèse réalisait que sa dernière heure était arrivée. Il n’avait aucun moyen de se libérer et les menvatts ne faisaient jamais preuve de clémence. Leur rôle était d’appliquer la vengeance des plaignants sans se poser de questions.

Le clown tourna une petite clé située sur le côté de la boîte, avant de la poser au sol et d’en ouvrir le couvercle. Une musique triste se mit à résonner dans la pièce, et au centre de la boîte, la figurine d’une ballerine entièrement vêtue de blanc tournoyait au bras d’un clown multicolore. Jordan pencha la tête de côté, fredonnant la mélodie. Il se pencha de nouveau au-dessus de son sac, d’où il sortit une paire de pinces robustes mais au bout pointu. Mercado fronça les sourcils. Les clowns vengeurs ne faisaient pas dans la dentelle. Ils tuaient, appliquaient la vengeance sans perdre de temps. Pourquoi alors cette paire de pinces ?

Jordan se pencha sur sa victime, affichant un sourire qui laissait voir ses dents pointues. Il prit une des mains de Mercado. Ce dernier aurait hurlé de douleur, n’eut été du museleur posé sur sa bouche. Le menvatt venait de lui arracher brusquement l’ongle du pouce droit. L’obèse ne parvenait pas à réfléchir correctement tant la douleur était intense. Ce fut encore pire lorsque l’ongle de son index subit le même sort. Dans sa confusion, son esprit ressassait sans cesse la même question. « Pourquoi ? Les menvatts ne torturent pas, ils tuent, c’est tout ! »

Le clown s’arrêta après que l’ongle du majeur de sa victime eut aussi été arraché. Il fit un pas vers l’arrière et observa l’homme gigantesque qui se débattait vainement, incapable de se libérer des liens du ligoteur. Ses yeux exorbités et ses narines dilatées témoignaient de sa douleur et de sa détresse.

Derrière, la musique de la petite boîte continuait de jouer et les figurines tournaient tantôt sur elles-mêmes, tantôt ensemble. Jordan les observa quelques secondes.

Qu’est-ce que ce sera ensuite, Mercado ? demanda-t-il en s’approchant de nouveau de sa victime. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

S’il avait pu voir sous le museleur, le clown aurait pu remarquer que les lèvres de l’obèse affichaient déjà une teinte bleutée. Une idée lui traversa l’esprit et il émit un petit glapissement, signe de satisfaction. Ses pinces se refermèrent sur une des paupières de Mercado. Il serra sa prise, puis tira vers lui d’un coup sec. Des gouttes de sang coulèrent sur les joues de la victime, comme autant de larmes de souffrance. Jordan répéta l’opération sur l’autre paupière. Il avait toujours eu un souci de symétrie.

Il recula de nouveau, observant le résultat de son travail, puis il posa ses pinces par terre, avant de se mettre à tournoyer dans la pièce, comme le clown de la boîte à musique, mais au bras d’une partenaire invisible. Il fit ensuite quelque pas de côté en joignant ses mains au-dessus de sa tête, sa jambe droite – pied pointé – s’allongeant parallèlement au sol. Il enchaîna avec quelques entrechats, tout en fredonnant : « Deux petits chaussons de satin blanc, sur le cœur d’un clown dansaient gaiement… »

Jordan s’esclaffa, puis, sa danse terminée, il revint se positionner au-dessus de sa victime. Mercado ne bougeait plus. Son cœur enveloppé de graisse n’avait pas résisté à la torture et avait flanché. Le clown regarda le cadavre d’un air dégoûté. La piètre forme physique de sa victime l’avait privé de plusieurs minutes de plaisir. Il haussa les épaules, résigné.

– Pauvre Mercado, déjà mort. Je ne peux lui fermer les paupières, il n’en a plus !

Jordan éclata de rire, fier de sa blague macabre.

– Bon, reprit-il en rangeant ses pinces ensanglantées dans son coffre et en y rangeant également sa boîte à musique, assez joué. Il est temps de partir, mais avant il me faut brûler ce corps. Cette masse de graisse prendra des jours à se consumer.

Jordan Gacy s’esclaffa de plus belle.

(…)

Extrait du roman Les clowns vengeurs : valse macabre, par Guy Bergeron.

 

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Les clowns vengeurs : la volonté d’Odi – Mathieu Fortin


Organisation de l’Ordre d’Odi

L’Ordre est divisé en trois groupes : les moines, les menvatts et les meschikhâs.

Les menvatts répondent aux requêtes de vengeance et sont entraînés au monastère de la Cité Blanche. Ils sont de trois niveaux, le niveau un étant réservé aux maîtres, le niveau deux aux compagnons et le niveau trois aux novices. Avant d’être novice, l’aspirant menvatt est appelé un apprenti et ne peut opérer seul en aucun cas.

Les meschikhâs sont spécialisés dans les opérations clandestines, l’espionnage et l’infiltration. Ils doivent avoir atteint le stade de maître menvatt avant de pouvoir devenir meschikhâs. Leur formation se donne dans un lieu tenu secret, au nord.

Les moines sont divisés en plusieurs groupes : à la fin de leur apprentissage, les enfants peuvent choisir entre deux options. Ils deviendront membre du clergé actif ou ils seront les contemplateurs.

Le clergé actif compte plusieurs niveaux lui aussi : les ligmares forment le premier niveau. Entraînés au combat, ils assurent la sécurité des moines de niveaux supérieurs. Certains demeureront ligmares toute leur vie.

Un ligmare qui se qualifie pour poursuivre sa compréhension de la volonté d’Odi peut devenir un frascati, un frère qui accompagne. Les frascatis s’occupent de l’administration du monastère et de la bonne marche des cuisines, des comptoirs de vente pour les touristes et de la bonne marche de toute la communauté.

Les frascatis qui se qualifient peuvent devenir patarinis d’Odi, gardiens du culte, chargés de l’enseignement aux enfants. Responsable d’un groupe d’orphelins comptant entre 10 et 20 enfants, le patarini leur prêche la parole d’Odi et démystifie la foi.

La majorité des moines de la branche active du clergé ne dépassent pas le stade de patarini. Ceux qui le désirent peuvent devenir carimate, responsable de cérémonies publiques, et peuvent quitter le monastère pour prêcher clandestinement la foi d’Odi dans les autres régions du Cinquième Continent.

Un carimate qui a prêché pendant dix ans peut devenir diaconal, maître de la foi. Les diaconaux sont le pont entre les membres du clergé actif et les contemplateurs.

Ceux qui choisissent la voie des contemplateurs sont rendus délibérément aveugles, pour accéder aux révélations mystiques d’Odi. Ils émettent leurs recommandations aux diaconaux, qui présentent les orientations d’Odi au Grand Diaconal, le plus élevé des adorateurs d’Odi. Par politesse, le Grand Diaconal consulte toujours le Grand Carimate, qui lui-même consulte le Grand Ligmare, le Grand Frascati et le Grand Patarini, avant d’édicter les volontés d’Odi.

Il existe aussi un monastère de femmes adoratrices d’Odi, mais peu d’informations existent sur ces moniales, considérées comme renégates par l’Ordre d’Odi.

Partie 1 : Nous sommes tous guidés

Chapitre 1 : Carnet de bord de Kholl Tran : Le début de mon histoire

L’histoire que je vais te raconter est un peu la tienne, et commence un peu avant ta naissance.

En fait, je mens, car  elle remonte plus loin que ça. Oserais-je dire qu’elle débute avec ma propre venue au monde ?

Tu vois, je suis né dans les îles au sud du Cinquième Continent. Là se trouve un archipel, appelé îles Antahnman. La plus grande de ces îles est une presqu’île reliée à la côte par une lagune de sable blanc longue d’une soixantaine de kilomètres et large d’à peine dix mètres. Ensuite, une vingtaine d’îlets apparaissent dans la mer, de tailles et de forme variées, la plupart trop petits pour accueillir plus d’une dizaine de maisons.

Nous vivions là, ma famille et moi, loin du Parlement, des arcurides, des technologies modernes et même des adeptes d’Odi. Pêcheurs depuis des temps immémoriaux, n’ayant jamais connu d’ennuis, nous extirpions des eaux profondes les crustacés qui font fureur dans Mirage-Nord et que nous vendions à prix d’or. Normal, car nous en pêchions à peine un ou deux par semaine, tellement ils étaient difficiles à dénicher.

Étrangement, depuis que j’habite dans le nord, je n’ai jamais vu, dans quelque marché, de ces crustacés. Ni à Mirage, ni à la Cité Blanche. Ils doivent être consommés par des riches qui les achètent directement de la compagnie qui nous en offrait de si faramineux montants.

Le récit de ma vie aurait été tout autre si, à dix ans, je n’avais pas croisé mon premier menvatt. Je l’ai vu pénétrer dans la maison par la porte avant, vêtu de son long manteau noir et de son chapeau de feutrine à large bord. J’étais sorti sur le quai en espérant attraper un ou deux poissons. Comme le soir était tombé, j’éclairais la surface de l’eau avec une petite lampe de poche. Quand le menvatt est arrivé, j’ai entendu un léger chuintement dans l’air. J’ai compris par la suite qu’il s’agissait des réacteurs de son S.P.E.E.K. qui freinaient sa descente. Sur le moment, son apparition m’a surpris et terrifié. Chez moi, on racontait que les menvatts, les clowns vengeurs, venaient s’occuper des enfants turbulents ou de ceux qui ne dormaient pas après vingt et une heures. Je ne le croyais pas, mais ce soir-là, j’ai appris que les menvatts n’étaient pas des croquemitaines de contes.

Pétrifié, j’ai cessé de pêcher et j’ai tendu l’oreille. Par réflexe, j’ai dégainé mon petit couteau à la lame d’acier, celui que j’utilisais pour vider les poissons. Nous n’avions pas assez d’argent pour que je possède un ciseleur moléculaire : nous n’avions même pas de miroir holoréflétant, ni même d’holoprojecteur. Notre seul outil technologique était le bateau de pêche, d’un modèle déjà vétuste : mon grand-père l’utilisait dans sa jeunesse à lui, avant l’arrivée du gouvernement illégitime des menvatts et le début de la guerre entre les arcurides, du gouvernement légitime, et les clowns vengeurs.

Une vive discussion a éclaté entre mon père et l’Odi-menvatt. Le clown a parlé d’une requête émanant de notre voisin, qui arguait depuis des mois que mon père lui volait ses meilleures prises en opérant sur son territoire de pêche, alors que nous savions très bien que les zones n’étaient pas fermées et que rien n’interdisait à mon père de pêcher là où il le désirait.

Mais le menvatt a répondu d’une voix atone qu’il avait été payé et qu’il devait procéder à l’exécution de la requête. Il a expliqué que la famille pourrait placer une requête en réponse, si la vengeance demandée était considérée comme injuste. Le Grand Conseil d’Odi déterminerait ensuite quel dédommagement méritait l’exécution d’une demande injustifiée. Sinon, il invalidait tout bonnement la requête en réponse et fermait le dossier.

Il y a eu un minime instant de silence, presque rien, et le bruit du corps de mon père, heurtant lourdement le sol, m’a fait sursauter.

Ma mère s’est mise à crier et j’ai vu, par la fenêtre de la cuisine, qu’elle avait sauté sur le clown vengeur et le rouait de coups. Le menvatt l’a maîtrisée en un tournemain et lui a dit, en scandant chaque syllabe : « Je n’ai pas de requête demandant votre exécution, mais, par le tout-puissant Odi, vos mains sur moi sont sacrilège. »

J’ai vu le menvatt lever sa canne et l’appuyer contre le corps de ma mère. Elle est tombée au sol comme un pantin désarticulé.

Je ne bougeais pas, de peur qu’il m’aperçoive ou m’entende. Il est sorti de la maison et m’a remarqué. Il s’est avancé à grands pas, avec ses souliers aux bouts arrondis et gonflés, son sourire triste, son maquillage peignant des lèvres démesurées, surlignées de rouge et de blanc, ses deux cercles rouges sur les joues, et ses sourcils en accents circonflexes. Son nez de clown, couleur du sang, reflétait la lumière de la lune et ses petites dents pointues brillaient dans le noir, d’une inquiétante lueur phosphorescente.

Je me souviens qu’il m’a parlé. « C’était tes parents ? » qu’il m’a demandé. J’ai répondu « Oui » d’une voix ténue. Il m’a répondu qu’il ne me blesserait pas. Je l’ai regardé avec bravade et j’ai levé mon couteau. Je me suis élancé en criant, comme une bête sauvage, mais que pouvais-je contre un homme entraîné à tuer ? Il a souri, cette fois avec sincérité, et m’a asséné un coup de canne sur la tempe.

Quand je me suis réveillé, j’étais attaché dans son jet S.P.E.E.K. et il m’a dit qu’il avait mis le feu à la maison de mes parents. Je lui ai demandé pourquoi il avait fait tout ça et il a appuyé sur un bouton. Devant moi, un disque projecteur holo s’est allumé. Ce n’était pas la première fois que j’en voyais un : l’un des frères de maman était venu en visite, une fois, et nous avait montré cette technologie.

Cette fois-ci, j’ai reconnu le visage de mon voisin, rouge de colère, qui s’est matérialisé dans le vide. Je me souviens encore des paroles qu’il a prononcées :

« C’est mon beau-frère qui vit au nord qui m’a suggéré de faire appel à vous pour vous occuper de mon voisin. Il empiète toujours sur mon territoire de pêche et il me vole mes meilleures prises. Je réclame vengeance et je veux qu’il paye pour sa tricherie. »

Le menvatt m’a dit qu’une fois la requête enregistrée par l’Ordre Odi-menvatt, un clown était contacté et qu’il était alors trop tard pour reculer. Et que les menvatts ne tuaient pas à la légère : ils obtenaient un permis d’élimination délivré par le gouvernement illégitime, après une longue formation.

Il a terminé en me confiant qu’il ne m’avait pas tué parce que les moines de la Cité Blanche, dans le Nord, avaient toujours besoin de recrues.

Et que les orphelins étaient mieux traités au monastère que dans la rue.

Je me rappelle, je n’ai pas entendu ce qu’il racontait ensuite : je venais de réaliser que j’étais orphelin.

Un Odi-menvatt avait tué mes parents.

 (…)

Extrait du roman Les clowns vengeurs : la volonté d’Odi, par Mathieu Fortin.


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Chapitre I

Un clown.

Un clown au teint verdâtre, à cause des néons blafards.

Un clown là, juste devant mon regard fatigué. Si je levais le bras, je pourrais toucher son visage blanchâtre, son nez rouge. Il ne m’en empêcherait pas. Ses yeux noyés de larmes observeraient mon geste inoffensif ; ses yeux fardés, les pourtours striés de lignes, comme les huit pattes d’une araignée. Une araignée qui regretterait son dernier repas, qui se sentirait coupable d’avoir piégé une nouvelle proie sans défense.

Je suis ce clown. Depuis quelques minutes, je dévisage ce reflet dans lequel je me cherche sans me reconnaître. Le miroir holoreflétant ne me renvoie pas l’image que je voudrais, de celui que j’étais avant, de celui que je pourrais redevenir si j’arrêtais de tuer.

Mais je n’arrêterai pas parce que ce n’est pas possible. Un menvatt-X n’a pas le droit de renoncer à ses responsabilités, aussi sanglantes soient-elles. Les restrictions, règlements sont les mêmes que pour les authentiques Odi-menvatts, les clown tueurs originaux, ceux que l’on retrouve dans une autre ville lointaine, dont j’ignore le nom. Un vrai, un authentique Odi-menvatt, je n’en ai jamais vu. Il n’y en a pas ici, dans la Cité. Il n’y a que nous, les menvatts-X, de pâles simulacres de clowns vengeurs qui se cachent parmi les quelques dizaines de milliers d’habitants. Chaque ville a ses vengeurs. J’ignore si nous faisons notre tâche de la même manière ; j’imagine que ça se ressemble. J’ai entendu dire que les Odi-menvatts, les vrais, ont des tubes automaquillants – ou quelque chose du genre -, des cannes, dont les caractéristiques indiquent leur rang dans l’Ordre. Ici, il n’y a pas un tel Ordre. Ou s’il y en a un, je n’en fais pas partie. Pas de réunions. Et nous ne possédons pas de canne encombrante. Nous ne nous connaissons pas entre nous. D’ailleurs, je n’ai jamais croisé d’autres menvatts-X. Mais je devine qu’ils rôdent, comme moi, dans la nuit.

Clowns. Tueurs à gages.

Je reçois l’information sur les prochaines victimes à éliminer par des courriels holographiques, sur mon ordinateur de poche.

Ce soir, je me suis rendu au Centre Messier, édifice haut et sombre, là où reposent les rejetés de la société, les handicapés physiques et mentaux. Je n’ai pas eu de mal à entrer, en passant par les anciens égouts, comme on le faisait avec la bande, quand on était ados. C’est un de mes amis, mort du cancer il y a quatre ans, qui avait découvert ça. Je ne me souviens plus comment. Nous y jouions aux espions, faisions la guerre à des mutants imaginaires… Ces jeux inoffensifs m’ont permis de découvrir un vaste réseau souterrain dont les tunnels débouchent à plusieurs endroits de la Cité. Je ne les ai jamais oubliés, ces passages vers l’éternité, comme on les appelait, pauvrement éclairés par quelques lampes orangées. Comme j’aimerais les utiliser comme à l’époque où je m’y amusais avec mes amis ! Parce que maintenant, ils ne me servent plus qu’à passer inaperçu avant et après chacun de mes meurtres.

Avant de devenir tueur à gages, quand Fannie était enceinte, je me promettais d’emmener ma fille jouer dans ces couloirs, de lui faire découvrir un terrain de jeux que peu de gens connaissent. Je n’y ai d’ailleurs jamais croisé un inconnu ; à croire que ces égouts abandonnés n’existent que dans ma tête. Un lieu tranquille, invisible au regard du reste de l’univers, où mes éclats de rire se répercutaient en échos pendant de longues minutes.

Mais depuis la mort de ma Fannie, depuis que je suis un menvatt-X, ces rires se sont éteints. Je n’entends plus que l’écho de mes pas rigides, secs. Ces lieux me ressemblent, ils n’ont plus d’âme. Le terrain de jeu est disparu, loin derrière moi.

Ce soir, il n’y avait pas seulement le son de mes pas, il y avait aussi celui de mes pleurs. Comme si tout à coup mon cœur de givre s’était réveillé, comme si sa prison de métal s’était fissurée. Sans prévenir, les larmes ont renversé les barrières qui empêchaient les doutes de surgir. Je me suis arrêté de marcher, puis je me suis écroulé sur mes genoux, à l’intersection de deux couloirs. Je n’osais pas regarder le sang qui couvrait mes paumes, mes doigts… ces mains qui avaient posé des gestes tendres, autrefois. Malgré moi, mes yeux se sont posés sur la preuve – rouge et noire – de la torture que je venais d’infliger à un pauvre handicapé physique, à peine une demi-heure plus tôt.

Je suis entré dans sa chambre étroite : il dormait, l’air paisible, la tête sur son oreiller bleu, orné de douillets nuages blancs. Un homme frêle, aux joues creuses, dont le corps semblait tordu dans un angle impossible sous ce drap bleu. Aussitôt, j’ai figé. Je n’osais plus bouger. Mes ordres ne précisaient pas à quel point ma prochaine cible était handicapée. Je connaissais le nom du mal qui le rongeait : la dystonie musculaire. Juste en posant mon regard sur ces côtes saillantes, comme des rochers prêts à s’écrouler au moindre mouvement, sur ces membres d’une maigreur squelettique, je me suis rappelé mon oncle Henri, atteint de la même maladie et toujours bourré de médicaments, pour ne plus ressentir les douleurs intenses qui s’attaquaient à tous ses muscles. Quand j’allais le visiter avec mon père, il me faisait peur. C’était toujours lui – le gentil Henri – mais quand son visage se tordait dans cet affreux rictus, il ressemblait davantage à un mort-vivant tiré des films de la Hammer, ces productions du vingtième siècle. En un sens, c’était ça qu’il était, un mort-vivant. Chaque fois qu’il s’adressait à nous, grognant et bavant, je souhaitais qu’il meure, qu’il arrête d’avoir mal. Très jeune, j’ai su que personne n’était éternel, ni à l’abri de la souffrance. La mort a bien fini par délivrer oncle Henri.

Heureusement, je n’ai pas vécu d’autres enterrements avant plusieurs années, avant celui de mes parents. Je n’ai pas assisté à celui de Fannie, je n’en ressentais pas la force. Les semaines suivant sa mort, je me suis jeté dans les drogues fortes pour tenter d’oublier. De cette période, je n’ai presque plus de souvenirs. Mais jamais je n’oublierai Fannie.

Quand j’ai sorti mon katana à double lame parallèles de son étui, le visage du handicapé m’accompagnait, et je sentais ses yeux sur moi, sur chaque geste que je posais. J’ai fait sortir les dents d’acier sur les lames et j’ai activé leur mouvement circulaire, telle une tronçonneuse silencieuse.

Les dents, rendues invisibles à cause de la vitesse de rotation, je leur ai fait mordre la chair déjà tordue du bras de cette nouvelle victime. Dès que son sang m’a éclaboussé la figure, il a commencé à hurler.

Ses cris me laissaient de glace, alors qu’il me suppliait d’arrêter. Ses plaintes ne franchissaient pas l’armure que je m’étais créée lorsque Fannie a lâché son dernier souffle.

Pour la première fois, je me suis demandé si je faisais la bonne chose, et pour la première fois, je me suis rendu compte que j’exécutais mal cette chose. J’avais oublié de sortir le petit projecteur holographique contenant le message de celui qui m’a engagé pour exécuter le handicapé. Je ne me souvenais même pas du motif de l’exécution ! Une dette de jeu, sans doute. Dans la Cité, toutes les raisons sont bonnes pour faire assassiner quelqu’un.

J’avais aussi oublié de pousser ce rire diabolique et guttural qui effraie habituellement mes proies. Avec Fannie dans mes pensées, je ne prenais pas le même plaisir à découper une victime. Alors que pour toutes les autres je transformais le meurtre en torture et que je laissais durer leur souffrance, de ce handicapé, je n’ai tranché que la gorge et le bras droit.

Alors que je revenais du Centre Messier, dans les couloirs souterrains, mon armure s’est fendillée. Une minuscule fissure : voilà tout ce qu’il a fallu pour me rappeler que j’avais déjà ressenti des émotions. Peu à peu, ma course s’est transformée en démarche rapide, puis en marche lente, jusqu’à ce que je m’arrête et que la culpabilité de tous les meurtres que j’ai perpétrés me frappe en plein cœur.

Que penserait Fannie si elle me voyait ainsi, les mains couvertes de sang ?

Combien de temps suis-je resté seul, sous terre ? Je ne sais pas mais quand je suis remonté, je désirais ne plus jamais tuer. C’était impossible, je le reconnaissais bien, mais c’était quand même ma décision. Qui étais-je pour enlever la vie à quelqu’un d’autre ? Personne. Un clown de plus dans cette éternelle parodie qu’est la société, ce cirque rempli de freaks où chaque individu peut cacher un meurtrier sans nom. Voilà ce que je suis devenu avec les années : un meurtrier anonyme, la main qui se souille à votre place, messieurs de la haute classe, messieurs les mieux nantis, messieurs les lâches, qui cherchez un monstre pour accomplir votre sale besogne. Eh bien, trouvez-vous un autre clown ! Parce que je vous le dis, ce soir, c’est la dernière fois que j’enlève ce maquillage.

Regardez-moi bien, observez ce reflet, celui de la haine et de la déchéance, c’est la dernière fois que vous le voyez. Bientôt, vous ne me reconnaîtrez plus. Je tenterai de réapprendre à vivre comme un être civilisé, un homme qui sent bien son cœur battre et qui n’empêchera plus jamais celui d’un autre d’en faire autant.

Je sais qu’en effaçant de mon visage toute trace du menvatt-X, le souvenir de la centaine de meurtres que j’ai commis en votre nom, lui, ne s’éliminera jamais de ma mémoire. Je n’essaierai pas de m’en prendre à vous, je veux simplement occulter vos noms, ne plus jamais repenser à vous.

Bien sûr vous ne pouvez me répondre. En fait, pour toute réponse, résonne dans mon logement biotope la voix du téléholographe, qui joue en permanence. Comme dans chaque logement. C’est la loi.

« C’est l’été. N’oubliez pas de porter votre protection SunFall3030. Il est important aussi que vous ne restiez pas plus de quinze minutes au soleil. Aller dehors trop longtemps, c’est dangereux pour vous et vos enfants. Ne l’oubliez pas. »

Depuis combien de temps n’ai-je pas profité du soleil ? « C’est l’été. N’oubliez pas de porter votre protection SunFall3030… » Et moi, si j’ai le goût d’en crever ? Qu’est-ce que ça peut bien te foutre, ça, hein ? Rien du tout ? C’est bien le pire ! Nous nous foutons totalement de la mort des autres. Nous nous foutons des autres tout court. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas quand tout ça a commencé.

Quand j’étais petit, je me baignais, dehors, dans une piscine gonflable que mon père avait achetée. Pendant des heures. Une piscine jaune et bleue. Les couleurs de la mer, prétendait ma mère. Je ne pourrais pas dire, je ne l’ai jamais vue, la mer. Le ciel était dégagé et aussi bleu que la piscine. C’était à la campagne, avant que nous venions ici, dans la Cité. Maintenant, nous avons le choix entre une noirceur d’encre et une grisaille intolérable. Pourtant le soleil, paraît-il, est omniprésent, même si nous ne le voyons pas. Et il est dangereux, nous répète inlassablement la voix du  téléholographe. Personne ne sort sans son SunFall3030. Personne ne s’y risque. Contrôler, régner par la peur, comme dans 1984, un classique du vingtième siècle. Plus j’y pense, plus la Cité ressemble à Big Brother.

Je n’avais jamais vraiment réfléchi à tout cela avant ce soir, comme si j’étais endormi, hypnotisé par les illusions, les mensonges.

Mon regard plonge dans l’eau au fond de l’évier. Il s’attarde sur les courants rouges qui y flottent. Pourquoi tout ce sang ? Une larme m’aide à détruire la blancheur de ma figure. Chaque fois, j’ai du mal à me rappeler quelle est la vraie couleur de ma peau, sous le fard. Il me semble que c’est un beige pâle, trop pâle. Que suis-je devenu ? Meurtrier, que je me chuchote à moi-même.

Je sens une présence. Juste là, derrière moi. Je me retourne d’un seul coup, brandissant instinctivement les poings dans les airs. Évelyne, l’air effrayé, recule de quelques pas. Pauvre petite ! Son visage a toujours semblé plus jeune que la réalité. Elle a douze ans, mais elle en paraît huit. Habituellement, chez une fille, beaucoup de changements surviennent dans cette période. Mais pas chez elle, pas encore : ses seins n’ont pas poussé, ses courbes ne se dessinent toujours pas. Pour moi, c’est rassurant. Elle restera toujours ma petite fille, celle que j’ai bercée chaque soir, peu importe si mes mains étaient tachées de sang ou non. Ma vie s’est ainsi construite, avec des contradictions, dans les extrêmes opposés. Malgré toute la violence, malgré tous les membres que j’ai pu arracher, j’arrivais quand même à aimer. Et la seule personne que j’aime depuis la mort de Fannie, c’est Évelyne. Même moi, je ne m’aime plus. Mais elle, je lui donnerais tout ce qu’elle me demanderait.

Évelyne n’est pas habituée de me voir ainsi. Si j’avais su que c’était elle et non un ennemi, je n’aurais pas serré mes dents noires dans ce rictus exagéré, comme si j’allais mordre ; mon front ne se serait pas autant plissé pour ressembler à des tranchées de la Grande Guerre. Je radoucis immédiatement mes traits pour la rassurer, je ne suis pas le monstre de tes cauchemars nocturnes, c’est moi, papa  En fait-elle encore des mauvais rêves ? Je ne sais pas, elle me parle de moins en moins. La puberté, j’imagine. Dans quelques mois, sans doute, je ne la reconnaîtrai plus. J’espère que je resterai toujours son père, qu’elle ne s’en ira pas loin de moi, qu’elle ne m’abandonnera pas dans cette Cité grise, aigrie.

Son visage se détend et elle me sourit, en me caressant de ses yeux brillants. Chaque fois qu’elle m’observe ainsi, il me semble que la nuit devient moins noire. Ma vie aussi. Évelyne est la seule qui réussisse à faire pousser un sourire sur mes lèvres.

Soudain, j’ai le goût de rire, de rire aux éclats, comme dans le temps : elle est déguisée en cowboy, avec son chapeau de cuir brun, un trench dont les extrémités s’échouent sur le sol et ses bottes avec de vrais éperons, mais munis d’un silencieux, pour éviter de se faire repérer. Posant ses mains sur la crosse des deux revolvers à ses hanches, elle m’observe, de l’admiration plein le regard.

– Papa, j’aimerais ça être comme toi.

Un gouffre s’ouvre dans mon ventre, un trou noir au centre de mon esprit, qui menace d’aspirer la moindre manifestation d’espoir, si minime soit-elle. Là, je ne souris plus.

– Moi aussi, je veux être une menvatt, poursuit-elle.

(…)

 

Extrait du roman Les clowns vengeurs : les couloirs de l’éternité, par Jonathan Reynolds.

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