Si César voyait ça !

Un musée vient d’ouvrir ses portes sur le site même où, dit-on, Vercingétorix a livré son ultime bataille contre César, dans la Gaule antique. Suivez le guide!

Photo : Claire Romain

« Ad sinistram?! Ad dextram?! C’est en latin que le centurion beugle les consignes. Les légionnaires de sa centurie (une unité de 80 à 100 Romains) doivent obéir aux ordres s’ils veulent vaincre la redoutable cavalerie gauloise. Car tôt ou tard, ils devront bien quitter leur cantonnement, à l’abri de hautes palissades entourées de fossés et de pièges. L’officier répète?: «?À gauche?! À droite?!?»

La scène pourrait se passer en 52 av. J.-C. – soit en l’an 696 de la République romaine -, année de la bataille qui opposa Jules César à Vercingétorix, un jeune homme de moins de 30 ans dont le nom veut dire «?très grand roi des guerriers?». En réalité, elle se déroule aujourd’hui au MuséoParc Alésia, «?centre d’interprétation?» consacré au dernier affrontement entre César, le grand stratège romain, et Vercingétorix, qui avait su s’imposer comme le commandant suprême des Gaulois.

Le MuséoParc Alésia, aux portes du village d’Alise-Sainte-Reine, en Bourgogne, est-il vraiment situé sur l’emplacement de la fameuse bataille à laquelle ont participé 150 000 Romains et 80 000 Gaulois?? Au 19e siècle, des centaines de localités de France prétendaient avoir été construites sur le site d’Alésia, le célèbre oppidum (lieu fortifié) dont le siège dura environ deux mois.


Photo : Jean Christophe Tardivon

De cette polémique qui déchaînait les passions, le jeune guide qui tient le rôle du centurion ne souffle mot. Il explique plutôt aux visiteurs le maniement des principales armes romaines – le pilum (lourd javelot), le glaive et le bouclier – en préambule à une démonstration des techniques de combat.

Deux guerriers se présentent alors, coiffés d’un casque de gladiateur et vêtus d’une longue chemise en cotte de mailles. Ils sont armés d’un bouclier et d’un pilum, dont on a enveloppé la pointe dans du tissu pour la neutraliser. Dès que l’un d’eux touchera son adversaire, l’arbitre imposera une brève pause. Après quelques minutes de duel, les combattants – brandissant tantôt leur pilum, tantôt leur bouclier – sont en nage. Pas étonnant?: leur équipement pèse 25 kilos. Casque compris.

Cette démonstration est l’une des principales attractions du MuséoParc, conçu par l’architecte suisse Bernard Tschumi. Peu d’objets antiques y sont exposés. Le centre d’interprétation fait plutôt appel à des plans, à des écrans vidéo et au cinéma pour raconter la célèbre bataille. Tout est fait pour amener les visiteurs à imaginer l’arrivée de César, suivi d’une longue colonne de légionnaires. Dans leurs rangs, il y avait aussi les valets et les esclaves chargés de porter l’équipement, les tentes en peau de chèvre, le parquet recouvrant le sol de la tente de l’empereur ainsi que les machines de guerre, démontées pour le voyage.

Une des pièces d’artillerie romaines a été reconstituée?: le «?scorpion?», sorte d’arbalète géante devant laquelle il n’est pas interdit de s’émerveiller. L’archéo­logie dite expérimentale a montré que ses flèches (de 60 cm de long) transperçaient à plus de 300 m de distance une planche épaisse de 2 cm – en s’y enfonçant de 30 cm?!

Mais sommes-nous au moins au bon endroit, sur le vrai champ de bataille?? Une notice, près de la sortie de l’exposition, apporte une réponse catégorique. «?Si la bataille finale entre César et Vercingétorix ne s’est pas déroulée à Alise-Sainte-Reine, quel siège similaire à celui que décrit César opposant Gaulois et Romains autour d’un oppidum appelé Alisiia en gaulois […], et dont aucune source ne par­lerait, a pu se produire ici???»

Alisiia, Alésia, Alise-Sainte-Reine?: du pareil au même?? Dans les années 1990, des archéologues ont trouvé dans les environs les ossements de 1 165 chevaux, principalement de races gauloise et romaine. Ces animaux étaient morts alors qu’ils avaient entre 5 et 10 ans, le meilleur âge pour leur utilisation militaire. De là à penser qu’ils ont participé à une grande bataille, il n’y a qu’un pas – que les archéologues n’hésitent plus à faire.

Le MuséoParc permet surtout de tordre le cou aux représentations que le 19e siècle faisait des Gaulois, dont le meilleur exemple est la statue de Vercingétorix qu’on trouve à Alise-Sainte-Reine. Il arbore une longue moustache, alors que les archéologues ont fini par comprendre que les Gaulois étaient loin d’être des barbares hirsutes?: au con­traire, ils portaient le cheveu court et étaient rasés de près, surtout dans l’aristocratie, à laquelle appartenait Vercingétorix. Mais la France du 19e siècle avait besoin d’une grande figure emblématique, un symbole de la résistance, surtout après la défaite contre l’Allemagne, en 1870. Les manuels scolaires allaient donc mettre Vercingétorix à la sauce de l’identité nationale. Et tant pis si cette propagande n’avait pas grand-chose à voir avec la réalité.

Loin d’être des primitifs, les Gaulois connaissaient l’écriture. Leur langue est à l’origine de centaines de mots français, d’alouette à truand, mais peu de gens l’écrivaient. Les druides, «?prêtres?» qui officiaient dans des sanctuaires (et non dans la forêt, comme on l’a longtemps cru), étaient des auteurs peu prolixes. Parce qu’ils ne souhaitaient pas révéler leurs secrets, pensait Jules César. Peut-être aussi parce qu’ils jugeaient que l’écriture, considérée comme un simple pense-bête, contribuait à la perte de la mémoire chez leurs jeunes disciples…

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Gaulemanie

Ils ont disparu il y a 2 000 ans, mais n’ont jamais été aussi présents?: la France multiplie les expositions consacrées aux Gaulois.

Après sept ans de travaux, le Musée d’archéo­logie nationale, au château de Saint-Germain-en-Laye, à l’ouest de Paris, vient de rouvrir ses salles gauloises. Cet établissement possède la plus importante collection d’objets gaulois?: plus de 1 300 pièces, dont le tiers jamais exposées, racontent la vie quotidienne en France de 450 av. J.-C. à 50 av. J.-C. Trois des cinq salles mettent l’accent sur les découvertes archéologiques récentes.

La Cité des sciences de Paris n’est pas en reste. Cet été, Gaulois?: Une expo renversante cherche à corriger les perceptions erronées.