Silence et tumulte

Extrait du roman Silence et tumulte, par Nihad Sirees, avec l’aimable autorisation des éditions Robert Laffont.

Extrait du roman Silence et tumulte, par Nihad Sirees

         Il fait très chaud et le drap du lit sur lequel je suis étendu est trempé. Je le sens avant même d’ouvrir les yeux. J’ai du mal à respirer à cause de la chaleur intense, ma transpiration forme un filet qui coule le long de mon cou. Je lève la main pour essuyer le dessus de ma lèvre supérieure, là où la sueur s’accumule souvent en fines gouttelettes. Je me tourne sur la gauche pour jeter un coup d’œil à la pendule murale placée au-dessus de la fenêtre. La lumière du jour qui filtre de l’extérieur m’éblouit, mais je réussis tout de même à distinguer les aiguilles : il n’est que huit heures et demie, et pourtant le tumulte qui monte de la rue donne l’illusion que la journée est déjà bien avancée.

         J’ôte mon maillot de corps humide et exhale un gros soupir pour marquer ma lassitude et ma mauvaise humeur : je vais devoir acheter un ventilateur. Je m’en veux car j’ai demandé plusieurs fois de l’argent à ma mère, mais au lieu de l’utiliser à l’achat du ventilateur, je l’ai dépensé en nourriture et en tabac.

         Préférant rester allongé, je déverse le contenu d’une bouteille d’eau sur ma tête et mon torse nu, cela me rafraîchit. C’est Lama qui m’a enseigné cette astuce. Elle a l’habitude d’humecter d’eau la serviette de bain et de la poser un moment sur mon corps nu, le temps que je sente le froid s’insinuer en moi. Ensuite elle la saisit de chaque côté avec deux doigts et la fait glisser sur tout mon torse, puis sur ma taille, et ainsi jusqu’à mes pieds. La sensation de fraîcheur continue de m’accompagner jusqu’à ce que l’eau qui imprègne la serviette revienne à la température normale. Cette manœuvre a aussi le don de m’exciter, excitation à laquelle Lama s’empresse toujours de répondre. Ou alors je joue les naïfs et feins de ne pas avoir compris son manège, pour mieux la laisser tomber dans mes bras en minaudant.

         Les bruits de l’extérieur me parviennent de manière chaotique. Le tumulte est entrecoupé des éclats du haut-parleur dans lequel une voix maudite martèle des poèmes exaltés et incompréhensibles, avant de s’interrompre pour diffuser les instructions des autorités. Le sens des mots se perd car simultanément un autre haut-parleur diffuse des chansons patriotiques, pendant que les élèves des écoles et des lycées ânonnent leurs vivats.

         Pourquoi n’ai-je pas de rideau pour me protéger de la lumière éblouissante du jour, au lieu de ce papier blanc collé sur les carreaux? Ma mère m’a proposé plus d’une fois de m’en confectionner un, mais pour cela je dois lui donner les dimensions de la fenêtre. Je lui ai promis d’acheter un mètre à ruban pour prendre les mesures, mais je n’ai trouvé personne pour m’en prêter un à ressort, un de ceux qui permettent, une fois l’opération accomplie, de rétracter le ruban d’une simple pression de bouton. En désespoir de cause, ma mère m’a demandé de prendre les mesures à l’aide d’une ficelle, mais ça non plus je ne l’ai pas fait. Si ça continue, je finirai par pousser la bibliothèque devant la fenêtre pour me soulager du bruit et de la lumière !

         L’appartement de Lama est plus chaud que le mien, car il n’a qu’une seule fenêtre, orientée plein sud. Son lit, cependant, est plus large et ne grince pas autant que le mien. La salle de bain se trouve à côté de la cuisine, à l’autre bout de l’appartement composé de deux pièces : la chambre à coucher – celle qui n’a qu’une fenêtre – puis un vestibule à peine plus ample qu’un corridor, qui dessert d’une part la chambre à coucher, de l’autre la cuisine et la salle de bain.

         Mon logement à moi comporte trois pièces distinctes : je dors dans la première, travaille dans la deuxième et reçois mes amis et autres visiteurs dans la troisième. Toutes sont munies de fenêtres, même la cuisine, par laquelle on accède au balcon via une porte-fenêtre. L’appartement est clair et traversé de courants d’air, ce qui ne m’empêche pas d’avoir chaud et de transpirer abondamment – au réveil, je suis toujours en nage. La lumière et le bruit des haut-parleurs envahissent l’appartement, car mon immeuble donne sur deux rues où se trouvent plusieurs mosquées, une administration publique et une école. Chaque fois que je peste contre le bruit et la chaleur, ma mère réplique que j’ai la chance d’habiter un quartier vivant. Je n’ai jamais su pourquoi on le qualifie ainsi – « vivant » ! Ce qu’elle veut dire, à mon avis, c’est plutôt que le quartier est une destination très courue, qu’il est très fréquenté, ou encore qu’il est traversé par plusieurs axes de circulation.

         Mon quartier n’est pas «vivant», il est hurlant, à en juger par la quantité de décibels qui se déverse dans mes oreilles et les transperce à toute heure, compromettant irrémédiablement ma tranquillité.

         L’appartement de Lama est plus calme, on peut même le qualifier de «paisible». C’est à peine si on entend les bruits de pas des riverains. Aucune voiture ne passe dans le coin, et il n’y a aucun minaret à la ronde. Les habitants de l’immeuble ont eu le bon goût de ne pas faire d’enfants, et même le lit de Lama ne grince pas! Tandis qu’ici, je dois fermer les fenêtres pour étouffer le brouhaha, ce qui me condamne à rôtir dans les flammes de cet été digne des régions désertiques.

         Je voudrais que Lama soit à mon côté, ainsi je lui demanderais d’humecter la serviette et de l’attraper à sa façon si caractéristique, entre le pouce et l’index, avant de la passer sur mon corps nu. Hélas, elle est dans son four à elle. Quand je dors chez elle, elle s’ingénie à me rafraîchir le corps par tous les moyens : elle ne cesse de se rendre à la salle de bain et reste un moment sous la douche avant de revenir sans se sécher dans la chambre, où elle se frotte à moi pour me transmettre sa fraîcheur. Ce faisant, elle n’arrête pas de se lamenter : elle sait bien que, quand j’ai chaud, un rien m’agace, et tout spécialement les caresses qu’elle me prodigue dans cette canicule infernale ; elle se doute qu’à un moment ou à un autre, je vais me rhabiller pour m’esquiver discrètement sans attendre le petit matin…

 

La suite dans le livre…