Simon Galiero : le portraitiste

Comme un oiseau a besoin de ses deux ailes pour voler, le réalisateur Simon Galiero est à la fois dans la marge et intégré, lunaire et lucide, robuste et fragile. Il a écrit La perte et le lien, livre d’entretiens sur le cinéma, la culture et la société avec le cinéaste Bernard Émond?; ça vous donne une idée de la hauteur de la marche sur laquelle poser notre homme de 34 ans, qui, par ailleurs, fume exagérément, aime Fellini et Buñuel, lit Rabelais, Cervantès et Diderot.
Dans son premier film de fiction, Nuages sur la ville, comme dans son récent La mise à l’aveugle, le scénariste-réalisateur creuse les thèmes de la transmission, du poids de l’héritage, du «qu’est-ce qu’on va faire du reste de sa vie??» Tentative de résumé?: retraitée, divorcée, en relation crispée avec son fils, Denise (Micheline Bernard, captivante) emménage dans le quartier de son enfance, où ses voisins d’immeuble l’initient au poker. Une histoire simple aux entrelacs multiples. Un merveilleux portrait de femme.

Lancer votre film le 14 décembre, au milieu des superproductions des Fêtes, n’est-ce pas un peu inconscient de la part du distributeur??
Je l’aurais sorti après le Festival du nouveau cinéma — que le film a inauguré en octobre —, pour profiter des circonstances favorables, mais le distributeur, après discussion avec des exploitants de salles, a jugé que c’était la période la plus appropriée. Je lui fais confiance.

Vous osez un film sans grande vedette ni trop d’action, de surcroît coiffé d’un titre qu’on ne saisit pas tout de suite?!
Pour le titre, emprunté au vocabulaire du poker [mise obligatoire déposée avant la distribution des cartes], je n’étais pas sûr de mon coup à 100 %. Mais je trouvais intéressant qu’il prenne son sens en regardant le film.

Le poker agit ici comme une métaphore?: dans la vie, chacun joue et cherche à cacher son jeu. Ce sont les mystères humains qui vous passionnent??
C’est de toucher à l’ambiguïté d’un être, d’explorer son labyrinthe. Comment peut-on arrêter une pensée définitive sur quelqu’un quand il peut être génial un jour et nul le lendemain?? À la fin du film, Denise garde l’essentiel de son énigme.

Pourquoi un jeune homme a-t-il eu envie de suivre le destin d’une femme qui approche de la soixantaine??
Les gens plus âgés portent en eux des failles depuis longtemps accumulées?: matière riche à observer. Étrangement, je ne me suis jamais senti aussi à l’aise avec un personnage qu’avec celui de Denise. Parce qu’elle est éloignée de moi, j’ai eu l’impression de mieux la voir.

Qu’est-ce qui vous a amené à la réalisation??
J’ai suivi quelques cours de cinéma au cégep, mais je me suis fait ma propre école en fréquentant la Cinémathèque québécoise, en écrivant dans des revues de cinéma et en mettant tout de suite la main à la pâte. J’ai tourné mon premier moyen métrage documentaire à 20 ans. [Il a remporté en 2008 le Jutra du meilleur court métrage pour Notre prison est un royaume.]

Vos deux films de fiction, qui, étonnamment, conjuguent cinéma d’auteur et cinéma populaire, vous installent dans un couloir peu fréquenté au Québec. Vous ne vous y sentez pas trop seul??
Question de préférence et toutes proportions gardées, je me sentirais très bien dans le même corridor que John Ford et Luis Buñuel?: simplicité de mise en scène dans les deux cas, esprit du jeu, scepticisme joyeux, accessibilité au grand nombre. J’essaie d’avancer tranquillement dans la voie d’un «cinéma de la conscience», capable de parler à des gens ordinaires. Je trouverais illogique de mettre en scène des ouvriers que des ouvriers ne pourraient ni reconnaître ni comprendre.

La mise à l’aveugle, en salles le 14 décembre.

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