Sombre peuple

Extrait de Sombre peuple, par Marie Christine Bernard, avec l’aimable autorisation des éditions Hurtubise.

Maintenant, dans la pénombre, elle le contemplait. Elle avait éteint la lampe. Inutile de brûler de l’huile pour rien : la lune était assez claire. Quelle étrange physionomie. Ramassé sur lui-même comme il l’était, il ne laissait pas voir sa silhouette, mais on pouvait tout de même deviner la masse dure  et souple de sa musculature. Le visage, dans le sommeil, paraissait différent de celui qu’elle avait surpris plus tôt dans le poulailler. Apaisé, il présentait une douceur presque enfantine. Le contour de ses yeux formait deux amandes parfaites, bordées de cils frisés, fournis, noirs comme ses cheveux crépus. On aurait dit de la mousse, ces cheveux. Ils étaient sûrement doux. Elle eut envie de les toucher. Avançant le torse, elle se pencha en avant, le bras tendu, pour atteindre du bout des doigts les boucles sombres. Mais la chaise craqua fortement, interrompant le geste. Le cœur battant, elle resta immobile. L’homme broncha, ramena la couverture jusqu’à son menton, resserra encore sa position fœtale. Juliette se redressa. Elle se contenterait de le regarder. À sa manière, il était beau. Oui, le nez était large, plus large que ceux des gens d’ici, mais il émanait de sa forme arrondie une tendresse frémissante qui émut la jeune femme. Le bout était d’un brun rosé, plus pâle que le reste du visage. Comme la paume de la main qui retenait la couverture, et dont elle apercevait une partie : bien plus pâle que le reste, striée de lignes foncées. Que disaient-elles, ces lignes ? D’où était-il tombé, ce visiteur inattendu ?

         Oh, elle se doutait bien de la réponse à cette question-là. Son bon à rien de bonhomme lui avait parlé des Nègres dans ses lettres. Des bêtes d’ouvrage brutales et stupides qu’il fallait battre pour qu’elles obéissent, pires que des mules. C’en était un, pour sûr. Même si elle n’en avait jamais vu, elle était certaine qu’elle avait recueilli un authentique Nègre. Son homme lui avait écrit qu’ils n’étaient pas vraiment des personnes, mais plutôt des espèces de singes sans âme véritable, même s’ils étaient doués de la parole. Juliette n’avait jamais rencontré de singe non plus, mais elle doutait que l’être qui dormait sur son plancher fût autre chose qu’un homme. L’attitude dans le sommeil ne trompait pas. Il  dormait comme un homme. Ses doigts, ses oreilles, la forme de ses épaules, les pieds qui dépassaient de l’autre bout de la couverture, tout cela constituait le corps d’un homme. Il respirait paisiblement, en ce moment, et la jeune femme avait l’absolue  certitude que ce corps recru de fatigue recelait une âme. Pauvre visage triste, tout égratigné.

         Il ne pouvait s’agir que d’un esclave en fuite. On racontait qu’un réseau clandestin les aidait à remonter jusqu’au Canada. Ils aboutissaient de ce côté-ci de la frontière et, si personne n’était là pour les accueillir, ils erraient un certain temps avant de trouver du travail dans une ferme ou… de se faire prendre. Les esclavagistes du Sud envoyaient des rabatteurs pour récupérer les fuyards. Ils payaient des primes. Certains habitants dénonçaient les réfugiés après les avoir hypocritement recueillis. Juliette avait entendu bien des choses, et en avait lu aussi dans le journal quand elle pouvait mettre la main sur les vieux numéros jetés par les villageois. L’année dernière, des rabatteurs étaient remontés jusqu’à une communauté passamaquoddy et avaient récupéré un esclave qui se terrait là depuis près d’une année. On l’avait attaché par les mains et traîné derrière un cheval. Les Indiens, qui l’avaient pourtant hébergé tout ce temps, n’avaient pas osé empêcher cela. Qu’y auraient-ils pu, de toute façon ? On les aurait battus aussi.

         Qu’allait-elle en faire, alors, de son survenant ? Le cacher ? Ici ? Folie, bien sûr. Mais l’idée de le laisser reprendre par les esclavagistes lui était insupportable. Comment pouvait-on traiter un homme comme une bête ? Elle eut un rire bref, amer. Bien sûr qu’on pouvait traiter un homme comme une bête. S’il était désarmé, si l’on avait la conviction de lui être supérieur, si l’on était persuadé qu’il avait été créé pour vous servir, on ne s’en privait pas. Elle avait bien payé pour le savoir.

Soit, alors. Elle avec ses yeux croches, lui avec sa peau noire, ils étaient du même bord. Elle le cacherait donc.