[Sotchi] Alex Harvey : 100 % pur !

Son père, Pierre, s’est fait «voler» une médaille olympique par des concurrents dopés. Alex Harvey, le meilleur espoir canadien de médaille en ski de fond des dernières décennies, subira-t-il le même sort ?

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Photo : Louise Bilodeau

Alex Harvey fouille dans la poubelle sous l’évier de sa cuisine et finit par en sortir un contenant de plastique rouge, vide. « C’est le flacon dans lequel j’ai uriné ce matin, dit-il en souriant. Ils m’ont ensuite demandé de verser ça dans deux bouteilles, les échantillons A et B… »

« Ils », ce sont les deux officiels de l’Agence canadienne antidopage, débarqués le matin même, à l’aube, dans sa maison de Saint-Ferréol-les-Neiges pour un contrôle inopiné.

Le fondeur de 25 ans, principal espoir canadien de médaille en ski de fond — le premier depuis des décennies —, est sous haute surveillance. Un peu comme un prisonnier en libération conditionnelle, il doit indiquer à l’escouade antidopage où il se trouve à tout moment, où qu’il soit sur la planète. Et s’il désire, sur un coup de tête, passer la nuit chez sa copine plutôt que chez lui ? « Il faut que je le dise et que je donne son adresse », me dit-il, en me montrant, sur son ordinateur portable posé sur la table de cuisine, le site Web sécurisé où il doit se « rapporter ».

Comme ses coéquipiers de l’équipe canadienne, Alex Harvey se prête de bonne grâce aux exigences de ses « geôliers » virtuels. Mais il ne peut s’empêcher de noter que les règles ne sont pas les mêmes pour tous. Les Russes, les Polonais et les Bulgares, par exemple, ne subissent que les tests de la Fédération internationale de ski (FIS), peu avant ou après les compétitions. Ils n’ont aucun compte à rendre pendant la longue saison morte. Or, dit Alex Harvey, « si tu te dopes à l’entraînement, tu vas être capable de t’entraîner plus fort et de mieux récupérer. Et tu seras en meilleure forme l’hiver. »

Craint-il de se faire prendre de vitesse, au fil d’arrivée à Sotchi, par des concurrents dopés ? « C’est sûr que j’y pense, répond-il. Chaque année, des gens se font attraper pour dopage… »

Il n’y a pas un soupçon de colère dans la voix d’Alex Harvey. En cet après-midi de la fin octobre, il se réveille tout juste d’une sieste, après un entraînement sur la toute nouvelle piste de ski à roulettes aménagée au pied du mont Sainte-Anne, à quelques kilomètres de chez lui. Je le rencontre avant qu’il plonge dans ses études, en vue d’un examen de droit commercial, dans le cadre du baccalauréat de droit de l’Université Laval. Il respire le calme. L’an dernier, il a connu la plus belle saison de sa carrière, ponctuée de podiums sur le circuit de la Coupe du monde et d’une troisième place aux Championnats du monde, tenus en Italie en février 2013. À 25 ans, il se sent capable de rivaliser avec tous ses concurrents, qu’ils carburent ou non « à l’eau claire », comme les sportifs disent de ceux qui ne se dopent pas. « En cyclisme, celui qui est plus fort physiquement va arriver en haut du col en premier. Le dopage a plus d’effets qu’en ski de fond, où le fartage et la technique ont un rôle très important. »

Son père, Pierre, légende vivante du ski de fond au Canada, se montre plus inquiet. Il craint que son fils ne revive la situation qu’il a vécue il y a 26 ans aux Jeux de Calgary. À l’époque, il venait de remporter des victoires importantes sur le circuit de la Coupe du monde. Il faisait figure de favori, mais n’a pu obtenir mieux qu’une 14e place dans l’une des cinq épreuves auxquelles il a participé. « Je compétitionnais avec des skis et c’est comme si je me faisais dépasser par des motoneiges. Ce n’était pas une lutte égale. C’est frustrant quand t’entends dire après coup : Harvey a “choké” les Russes ont gagné. Je battais ces mêmes Russes pendant toutes les courses l’année d’avant et je savais que j’allais les battre encore dans les suivantes. Quand t’as 31 ans et que t’as consacré ta vie au sport, c’est très injuste. »

Pierre Harvey convient que son sport s’est assaini depuis l’époque où il concourait, dans les années 1980. Mais le système antidopage a encore des failles. Dans plusieurs pays, dont la Russie, dit-il, le dopage a longtemps été considéré comme un ingrédient incontournable. « Il fallait gagner à tout prix et prendre des pilules, c’était normal. Ça s’est fait pendant des générations, ça ne se change pas du jour au lendemain. »

Selon Pierre Harvey, le gouvernement du président Poutine a mis beaucoup de pression sur les entraîneurs des équipes russes. « Ils savent qu’ils vont perdre leurs si leurs athlètes ne gagnent pas. »

Malgré ses craintes, Pierre Harvey veut tout de même croire aux chances de succès de son fils à Sotchi. Même s’il a marqué l’histoire olympique canadienne en participant à deux Jeux d’été (Montréal et Los Angeles, en vélo) et deux d’hiver (Sarajevo et Calgary, en ski de fond), Pierre Harvey répète souvent que son fils est meilleur que lui au même âge.

Cet ingénieur mécanique (il dirige le Centre de solutions technologiques en orthèses et prothèses du collège Mérici, à Québec) considère que le ski de fond a gagné en popularité ces dernières années. « Avec les départs groupés et les nouvelles épreuves, comme le sprint et la poursuite, le ski de fond est beaucoup plus spectaculaire. » Mais il sait que son sport n’atteindra probablement jamais, au Canada, la popularité qu’il connaît dans les pays scandinaves.

Son fils aussi. « Ce n’est pas comme la planche à neige, que tu regardes sur le bout de ton divan quand ça passe à la télé, dit Alex Harvey. Ça demande des gens plus connaisseurs pour y trouver une excitation. »

En Norvège, où on reconnaît parfois Alex Harvey dans la rue (on l’a encore invité dans une populaire émission de variétés à Oslo l’hiver dernier), le ski est ancré dans la culture du pays depuis des siècles. Petter Northug, un des meilleurs fondeurs au monde, y a un statut de supervedette. Quand le Québécois se rend en Suède et en Finlande, l’hiver, il se surprend toujours de voir des centaines de paires de skis adossées aux murs des écoles. « Les jeunes, là-bas, vont à l’école en skis ! » dit-il.

Heureusement, dit Alex Harvey, l’image du ski commence à changer. Le nombre d’adeptes augmente d’année en année — notamment chez les qui cherchent à se remettre en forme. Les clubs de jeunes fondeurs, dont les responsables du programme Jack Rabbit, constatent un « effet Alex Harvey » depuis quelques années. Un engouement qui pourrait faire boule de neige si le fondeur offre une bonne performance à Sotchi. Ou à Pyeongchang, en Corée du Sud, en 2018 !

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Nombre de paires de skis à la disposition d’Alex Harvey sur le circuit de la Coupe du monde. Choisir les bons skis, avec le bon fartage — en fonction de la température, de l’ensoleillement, du type de neige, etc. — est crucial. L’équipe canadienne compte huit farteurs et a sa propre salle de fartage ambulante. « Tu peux perdre la course avec de mauvais skis, dit Harvey. Il y a des journées où je me sens bien et où je finis 40e. »

 

Le grand retour d’Erik Guay

Audi FIS World Cup - Men's Downhill Training
Photo : Alain Grosclaude/Agence Zoom/Stringer/Getty Images

Sa spectaculaire victoire lors de la descente de Val Gardena, en Italie, en septembre, a créé la surprise dans le monde du ski. Opéré au genou gauche en juillet, Erik Guay n’avait recommencé à s’entraîner sur la neige qu’en novembre ! Sa participation aux Jeux de Sotchi restait incertaine. Cette victoire de l’athlète de 32 ans a balayé tous les doutes. Et ravivé les espérances. La dernière médaille olympique canadienne en ski alpin masculin remonte aux Jeux de Lillehammer, en Norvège, en 1994. Guay mettra-t-il fin à cette disette de 20 ans ?