Souterrain : le talent de Sophie Dupuis brille, même sous terre

Cette œuvre québécoise intense et haletante, tournée dans les profondeurs d’une mine en Abitibi-Témiscamingue avec une équipe de grands noms et d’étoiles montantes, représente l’occasion parfaite de retourner voir un film sur grand écran. 

Photo : D.R.

Le lancement du deuxième long métrage de Sophie Dupuis, Souterrain, était prévu pour octobre dernier, avant que la deuxième vague de COVID-19 ne frappe le Québec. Or, à bien y penser, cette œuvre résume bien l’essence nécessaire pour traverser cette pandémie : le travail d’équipe, le collectif avant l’individuel.

Déjà avec Chien de garde, sorti en mars 2018, la jeune cinéaste nous avait montré à quel point elle sait former un clan solide, autant devant que derrière la caméra. Cette fois-ci, en plongeant au cœur d’une mine de Val-d’Or, sa ville natale, elle a poussé encore plus loin sa confiance en sa troupe d’acteurs et d’artisans pour raconter une histoire de sauvetage dont l’étincelle remonte à sa période universitaire.

Fille de contremaître, Sophie Dupuis a eu la chance, lorsqu’elle était étudiante, d’aller sous terre avec son père durant un de ses quarts de travail. Cette visite privilégiée, au cours de laquelle elle a pu découvrir tous les chantiers et discuter avec les mineurs, lui a donné le goût de poursuivre son exploration, elle qui voyait déjà un potentiel cinématographique dans ces lieux peu fréquentés en fiction. « Les mines, c’était super banal au début. Quand j’étais jeune, dans mon quotidien, j’en entendais toujours parler », raconte-t-elle. Mais cette journée a tout changé, et elle s’est dit qu’elle ferait un film là-dessus. « À partir de 2010, je suis allée faire des recherches à Val-d’Or. Je suis descendue dans une douzaine de mines. C’était comme un nouveau regard que je posais sur cette réalité. »

Un travail d’équipe

Si elle s’isole pendant la période d’écriture, se créant une bulle musicale inspirante et pleine d’émotions pour construire les fondations de son récit, Sophie Dupuis pense déjà à la contribution à venir des nombreux artisans qui l’aideront à concrétiser son scénario. Ainsi, l’aspect sonore de Souterrain est très important pour bien nous faire descendre des centaines de mètres sous terre. Il y a, bien sûr, les sons de la machinerie et des moteurs, mais aussi la musique, souvent imposante et appuyée pour montrer la gravité des enjeux. Section M, duo formé des compositeurs Gaëtan Gravel et Patrice Dubuc, est de retour dans l’équipe Dupuis pour une deuxième collaboration. « Gaëtan et Patrice ont écouté et même intégré certains sons des machines que Frédéric Cloutier avait enregistrés sous terre. Ils s’en sont inspirés pour créer l’espèce de bête que nous pouvons entendre respirer dans le film. » Les oreilles les plus aiguisées reconnaîtront l’influence des compositions de Hans Zimmer pour Dunkerque, de Christopher Nolan, et surtout de celles du regretté Jóhann Jóhannsson, collaborateur de Denis Villeneuve, pour l’inquiétant Sicario.

Épaulée par son producteur et allié Étienne Hansez, elle favorise avant tout les échanges. « Quand je suis en audition, je cherche une collaboration. C’est rare de voir ton personnage comme tu l’imagines. Moi, ce n’est pas ça du tout que je veux trouver. Parlons-nous le même langage ? Sommes-nous ici pour dire la même affaire ? » Et là, s’est pointé le jeune Joakim Robillard. « Quand je choisis un acteur, c’est que je sens que nous pouvons avoir un dialogue. Cette personne a la sensibilité qui m’intéresse, un certain regard sur l’histoire et sur son personnage. Joakim a tellement compris Maxime. Dans le travail, ça s’est confirmé, ce regard plein d’amour sur son personnage. »

Même chose avec son complice Théodore Pellerin, lauréat de l’Iris de la révélation de l’année au Gala Québec Cinéma en 2019 pour son impressionnante interprétation du troublé Vincent dans Chien de garde. Cette fois-ci, il campe Julien qui souffre d’aphasie, dans son cas une perte partielle de l’élocution à la suite d’un traumatisme crânien. « Théodore a contribué à la création de son personnage. Il a rencontré une orthophoniste, il a eu accès au Théâtre aphasique de Montréal. Les participants au Théâtre aphasique savaient que nous allions en parler avec respect. » L’une des plus belles scènes du film, lorsque Julien accompagne ses amis sur un bateau, en témoigne. Pas de drame inutile, seulement le partage d’un moment où ses anciens collègues montrent qu’ils tiennent à lui. Théodore a fait tout son travail sur l’aphasie pendant que Sophie était déjà à Val-d’Or en préproduction, réécrivant les dialogues pour les adapter à son personnage de Julien.

Photo : Babas Levrai

Ce second film confirme la méthode de Sophie Dupuis, qui s’accorde plusieurs semaines de répétitions avec ses comédiens et comédiennes. « Je cherche le moment où les acteurs me dépassent dans leur propre compréhension de leur personnage, je peux ainsi les laisser un peu plus libres. » En plus de Joakim Robillard et de Théodore Pellerin, Souterrain met en vedette James Hyndman, Mickaël Gouin, Guillaume Cyr, Catherine Trudeau, Jean L’Italien, Jean-François Boudreau, Chantal Fontaine et Bruno Marcil. Un groupe très soudé, dont le travail en amont du tournage permet de bien rendre le milieu très fraternel qu’est celui des mines.

Chef d’orchestre de son œuvre, Sophie Dupuis aime retrouver d’autres visages familiers dans son équipe, comme le directeur photo Mathieu Laverdière. Fort de l’aventure Chien de garde, ce dernier a quitté les néons de Verdun pour créer de lumineux ballets en Abitibi, grâce aux lampes frontales que portent les mineurs sur leur casque. « Les mines possèdent une texture intéressante à filmer : la roche cassée, l’humidité », dit la réalisatrice. Mais pour éviter de trop esthétiser la vie sous terre, son équipe responsable de la mise en images et elle avaient un mantra. « J’allais en Abitibi en me disant qu’il ne fallait pas que j’aille filmer un décor. Cette phrase-là nous est restée en tête pendant le tournage. »  

Une réussite, malgré un tournage exigeant

Mais le plus gros défi pour Sophie Dupuis et son équipe durant le tournage, ce n’était pas la composition des cadrages ou la qualité sonore. La plus grande difficulté, « c’était de se plier à des horaires de mines en production. Ils ne se sont pas arrêtés pour nous, tout fonctionnait ! Car les mines ont des objectifs de rendement quotidiens. On devait faire l’horaire en fonction des machines qui étaient disponibles pour nous », explique-t-elle. Entre les explosions toutes les 12 heures, il fallait laisser le temps aux gaz qu’elles provoquent de redescendre. Les 10 heures de tournage prévues quotidiennement se limitaient souvent à 7 heures. Il y a eu beaucoup de surprises pendant le tournage de Souterrain. « Ça arrivait tous les jours. On en a vu de toutes les couleurs. »

Comme dans Chien de garde, Sophie Dupuis s’intéresse ici aux écorchés vifs. « Je me suis définie comme ça en tant que cinéaste. Je veux explorer la violence. Je ne sais pas d’où ça me vient, car ça me rebute dans la vie. Mais au cinéma, ça me fascine. » Elle ajoute : « J’ai envie de faire vivre une certaine violence aux spectateurs, qu’elle soit psychologique, physique ou dans l’énergie du film. » La réalisatrice ne veut pas de personnages passifs, qui gardent tout à l’intérieur. Elle doit les soumettre à quelque chose qui les brasse fort.

Souterrain est une réussite impressionnante, d’une redoutable efficacité, une œuvre collective qui montre les talents multiples de la jeune cinéaste. Le film fait l’objet de 13 sélections, toutes méritées, pour le prochain Gala Québec Cinéma, qui se tiendra le dimanche 6 juin, à 20 h, sur les ondes d’ICI Télé. Toujours très humble, Sophie Dupuis conclut ainsi : « C’est un film sur les mineurs, sur les gars qui descendent sous terre. Les mines font partie de la culture québécoise. Mon intention n’était pas de critiquer quoi que ce soit, mais de rendre hommage à ces hommes. Je pense que c’est un film de Québécois, des régions. Elles vont se reconnaître. »

À ne pas manquer, en salle, dès le vendredi 4 juin.

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Je me ferai un devoir d’aller voir ce film sur les mines et les travailleurs de ces sousterrains où on peut frémir de foid comme crever de chaleur humide. Ayant moi-même travaillé dans les mines de Sudbury à des profondeurs de 5400 pieds où il fait plus de 90°F et 95% d’humidité; là où notre linge est déjà mouillé avant même d’avoir commencé à travailler et où l’air est déjà saturé de la poussière des ¨sautages¨ (dynamitages) et où le visage et la peau exposée est déjà couverte de cette poussière noire et collante.
Là, je pourrai vous dire ensuite si ce film est réaliste ou si ce n’est que de la merde cinématographique.
À plus tard.

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