Souvenirs engloutis

Sous les grands fleuves comme le Saint-Laurent et le Nil se trouvent les vestiges de villages sacrifiés aux ouvrages de génie démesurés.

Anne Michaels : souvenirs engloutis
Photo : Derek Shapton

Selon certains, Montréal aurait perdu son titre de métropole du Canada en 1959, le jour où la voie maritime du Saint-Laurent a ouvert les vannes de ses écluses, laissant les capitaux filer avec les cargos vers Toronto. Outre ces con­séquences économiques, l’ouvrage a eu une incidence importante sur l’environnement, notamment près des rapides de Long Sault, en Onta­rio, où 260 km2 de terres ont été inondées pour rendre les rapides navigables et alimenter une centrale hydroélectrique.

Dans Le tombeau d’hiver, Anne Michaels se penche sur le coût humain de « l’une des excavations les plus péril­leuses du continent ». Comme elle le fait remarquer, « chaque histoire possède son inventaire de nombres » – et ceux de Long Sault sont impressionnants : 6 500 habitants de 9 villages relogés, 531 maisons déplacées par machines hydrau­liques, 18 cimetières transplantés avec leurs 6 000 tombes, 225 fermes submergées, 15 sites historiques engloutis…

Les deux protagonistes du roman se rencontrent sur les berges du Saint-Laurent, alors que les champs gagnés par l’eau « se mettent lentement à luire avant de virer au bleu ». Avery est ingénieur, Jeanne est botaniste et tente de répertorier les plantes qui disparaîtront bientôt. Tous deux déplorent la destruction du paysage, de l’habitat naturel, des villages, de leur histoire collective et de leur mode de vie. Ils en viennent à la conclusion que « ce qui a été perdu importait plus que ce qui a été gagné », et cette conviction guidera leur vie professionnelle autant que leur relation amoureuse.

On suit les personnages jusqu’en Égypte, où les autorités s’apprêtent à déplacer 120 000 Nubiens dont les villes et villages seront noyés sous les eaux du Nil par le grand barrage d’Assouan, avec des centaines de sites archéo­lo­giques. Avery s’est joint à l’équipe chargée de sauver le temple d’Abou Simbel, qui devra être découpé en 1 042 blocs de pierre pesant chacun 20 tonnes et remonté sur une colline artificielle – une tâche presque aussi monumentale que l’entreprise initiale de Ramsès II.

Pour Avery, cette « solution du désespoir » n’est cependant qu’une fausse consolation, car elle altère profondément un site que la mort avait rendu sacré. « Lorsque Abou Simbel se dresserait de nouveau, ce ne serait plus un temple. » Hanté par la destruction des villages, par le « mensonge de la copie », la vie lui semble soudain « dépouillée de signification, dépouillée de mémoire ». Cette impression se confirme lorsque la grossesse de Jeanne se déroule mal et qu’elle doit porter jusqu’à terme un fœtus mort. « Mon corps est une tombe », dit-elle, sachant que la vie qui lui était promise est perdue à jamais et que son mariage est condamné à s’effriter. « Nous sommes capables de reconstruire des villes, mais les ruines entre mari et femme… »

Anne Michaels a mis 13 ans à écrire Le tombeau d’hiver, et chaque phrase porte les fruits de cette réflexion longuement mûrie. On y trouve tellement de mots d’auteur qu’on pourrait en tirer un recueil d’aphorismes : « Rien ne gruge le temps comme le passé », « Dans chaque enfance, il y a une porte qui se ferme », « Le courage n’est qu’une autre forme de peur. »

Une telle exploration de la dépossession constituerait en soi tout un programme pour n’importe quel roman. Mais Le tombeau d’hiver ne s’arrête pas là. Dans cette œuvre orchestrée comme un poème symphonique aux mou­vements majestueux, Anne Michaels prouve encore une fois qu’elle est une écrivaine de fond autant que d’envergure en introduisant un troisième personnage, Lucjan. Lors­qu’il était enfant, ce réfugié polonais a survécu à la dévas­tation de Varsovie, d’abord par les Allemands, puis par les Russes. Il raconte comment, après la guerre, la plus ancienne partie de la ville fut reconstruite exactement comme avant, au point de sembler presque plus réelle que dans les souvenirs des résidants. « Qui peut dire que la ville reconstruite valait plus ou moins que l’originale ? Le désir est-il le seul moyen de déterminer la valeur ? »

Anne Michaels interroge ici nos efforts pour préserver le passé : sont-ils vraiment une façon d’honorer les morts ou ne sont-ils qu’une trahison ? « D’abord nous détruisons, et puis nous essayons de sauvegarder. Et on se sent tellement nobles d’œuvrer à la sauvegarde. » Cette remarque est d’autant plus pertinente que, souligne-t-elle, les experts en changements climatiques prédisent que la montée du niveau de la mer fera se déplacer bientôt 60 millions de personnes. « Juste en vivant, on change le monde, et personne ne vit sans causer de chagrin. »

ET ENCORE…

Anne Michaels, fille d’une Torontoise et d’un immigrant juif polonais, a appris à lire la musique avant les mots. Après avoir joué du violon dans un orchestre de jeunes, elle a composé de la musique pour le théâtre et publié plusieurs recueils de poésie. Son premier roman, La mémoire en fuite, a remporté sept prix, dont le prestigieux prix Orange, et a été adapté au cinéma en 2007. Aujourd’hui âgée de 52 ans, l’auteure enseigne à l’Université de Toronto. Elle écrit quand ses deux enfants dorment, entre une heure et cinq heures du matin.

Le tombeau d’hiver, par Anne Michaels, Alto, 440 p., 27,95 $.

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