Storyteller

Extrait du roman Storyteller, par James Siegel, avec l’aimable autorisation des éditions Le cherche midi.

Extrait du roman Storyteller, par James Siegel

Il était une fois deux villages.

Un village où l’on disait toujours la vérité.

Un autre où l’on mentait toujours.

         Un jour, un voyageur arriva à un embranchement. Il savait qu’une route le mènerait au village où l’on disait toujours la vérité. Dans ce village, il trouverait à se nourrir et à se loger. L’autre route menait au village où l’on mentait toujours. Dans cet autre village, il savait qu’on le battrait, qu’on le dévaliserait et même qu’on le tuerait. Un homme se tenait devant l’embranchement, mais le voyageur ne savait pas de quel village ce dernier venait. Celui où l’on disait toujours la vérité, ou celui où l’on mentait toujours ?

         – Vous pouvez me poser une question, dit l’homme. Une seule.

         Le voyageur réfléchit longuement et finit par savoir quelle question il devait poser.

         Il pointa du doigt la route de gauche et demanda :

         – Est-ce la route qui mène à ton village ?

         – Oui, répondit l’homme.

         Le voyageur hocha la tête, remercia l’homme et emprunta la route de gauche.

         Il savait que s’il s’était adressé à un homme venu du village où l’on disait toujours la vérité, alors il s’agissait évidemment de la route qui menait au bon village. Et s’il s’était adressé a quelqu’un venu du village de menteurs, alors l’homme avait forcément menti et avait lui aussi répondu oui.

Que l’homme soit un menteur ou qu’il soit sincère, il aurait donné exactement la même réponse.

***

J’écris aussi vite que je le peux. Tel le Pony Express, je traverse une contrée hostile au grand galop car je dois absolument livrer le courrier.

         J’ai déjà reçu mon compte de flèches. Et bien que blessé, je ne suis pas mort.

         Pas encore.

         De toutes mes forces, j’essaie de n’oublier aucun des éléments essentiels.

         Je ne suis pas complètement au point pour ce qui est de la chronologie, des causes et des conséquences. Des détails spécifiques.

         J’admets cela de mon plein gré et en toute sincérité. Ainsi, lorsque tous ces petits relecteurs commenceront à sortir leur stylo rouge – ce qu’ils ne se priveront pas de faire -, j’aurai, je l’espère, freiné le jet de leur venin ne serait-ce qu’un instant.

         Je ne leur en veux pas. Vraiment pas.

         Je suis, après tout, le garçon qui a crié au loup. Qui l’a gueulé, l’a hurlé, l’a étalé en lettres de cinq centimètres de haut sur la première page des journaux.

         Mea culpa.

         Tout ce que je peux vous dire, c’est que, enfermé dans cette chambre de motel étouffante, je suis en train d’écrire la vérité, toute la vérité, la vérité la plus simple et la plus pure.

         Que Dieu m’en soit témoin. Parole de scout. Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

         Car de toute façon, je vais mourir.

         Ce n’est pas seulement mon dernier reportage.

         C’est mon testament, le tout dernier que je rédigerai.

         Alors concentrez-vous.

         Mon exécuteur testamentaire, c’est vous.

         UNE PETITE DIGRESSION :

         Alors que j’écris mon dernier article, je ne peux pas m’empêcher de me rappeler le premier.

         J’avais neuf ans.

         Il neigeait. Pas la misérable poussière blanche qui passe en général pour de la neige dans le Queens, à New York. Non, le ciel déversait véritablement de la neige, comme si quelqu’un avait dévissé le bouchon d’une salière géante tout là-haut. Des glaçons qui pendaient de nos gouttières affaissées étaient arrachés et propulsés contre les murs de brique de la maison, se brisant avec le bruit d’une balle qui heurte une batte.

         Les écoles allaient rester fermées toute la semaine.

         Mon frère Jimmy a glissé sur la glace et il s’est cogné la tête, avais-je écrit sur une feuille de papier quadrillé. Il arrête pas de tomber ou de se faire mal. Il s’est cogné contre une porte, c’est pour ça qu’il a un œil au beurre noir. La semaine dernière il est tombé dans la baignoire et il s’est brûlé. Il est vraiment maladroit et ma maman arrête pas de lui dire de regarder où il va, mais il écoute pas. Il a que six ans.

         J’apportai cette histoire dans la cuisine, où ma mère était avachie sur la table, les yeux fixés sur une bouteille vide de Johnnie Walker.

         –  Lis-la-moi, me demanda-t-elle d’une voix traînante.

         Quand j’eus terminé, elle me dit :

         – OK, c’est bien. Je veux que tu l’apprennes par cœur.

         Ils seront là dans une heure.

 

La suite dans le livre…

Laisser un commentaire