Suivez son regard

Il signe, depuis septembre 2007, les portraits qui ornent ces pages. Des photos qui valent parole. Mais il fait plus fort encore avec une série de mises en scène photographiques dans lesquelles il dirige ce que le Québec compte de meilleurs acteurs : Roy Dupuis en jaquette sur un lit d’hôpital, Élise Guilbault et James Hyndman dans un salon de coiffure, par exemple. Entamée en 2005, cette initiative d’auteur intitulée Admission, qui donne lieu à une exposition pour la quatrième année, révèle des tableaux surréalistes de grand format, parfois angoissants, tantôt hilarants. Vif-argent, cheveux en pétard et enthousiasme communicatif, Jocelyn Michel nous avertit : « Ce qui m’intéresse le plus, c’est davantage de créer des images que de les prendre. Inventer sans contrainte, sans dire la vérité, sans devoir refléter aucune réalité. »

Vous, votre terrain, c’est l’imaginaire, la théâtralité. Vous travaillez avec des acteurs très convoités, par conséquent très occupés.

— Ce qui fait qu’une photo peut mettre deux ans à se concrétiser… Mais je suis tenace.

Est-il facile de les convaincre ?
— Les acteurs aiment jouer. C’est leur métier. Alors je leur donne un rôle. Et puis, quand je leur montre les photos déjà produites, ils veulent être des prochaines, côtoyer leurs pairs. Aujourd’hui, il est plus difficile de trouver des lieux originaux et non exploités que de faire participer les acteurs à mes prises de vue.

La préproduction doit prendre un temps fou.
— Le repérage est capital. Comme j’ai pas mal tout exploré à Montréal, je prospecte ailleurs. J’ai fait la dernière photo à Drummondville : Gaston Lepage est venu en hélicoptère pour « jouer » avec Suzanne Clément et Sylvie Léonard. Une fois le lieu choisi, je bâtis le scénario et je m’efforce de ne pas mettre de limites. Je me dis : « Si je peux imaginer tel concept, c’est donc que je peux le réaliser. »

Pour une photo avec Gilles Renaud et Sylvie Moreau, vous avez loué le pont Champlain et un camion de la Croix-Rouge. Êtes-vous subventionné ?
— Les Conseils des arts du Québec et du Canada ont rejeté mes demandes. Je paie donc de ma poche, mais le rédacteur en chef du magazine de cinéma Famous Québec me donne un coup de pouce en publiant chacune des images de la série. Cette aventure me coûte cher, mais elle constitue une bonne carte de visite.

Vous avez l’intention de réunir vos tirages dans un livre.
— J’ai présentement 30 photos en stock. Je voudrais en rassembler une cinquantaine avant de penser à un ouvrage.

Chacune de ces photos raconte une histoire. La prochaine étape, n’est-ce pas la réalisation d’un film ?
— C’est compliqué de tourner un film ; il y a beaucoup de monde sur le plateau. Là, je mène ma barque comme je l’entends. Je dis souvent que tout l’ensemble des clichés d’Admission forme un long métrage photographique avec, en prime, la crème des acteurs du Québec.

Il manque quelques grands noms à votre panthéon.
— Pas question de publier mon ouvrage avant d’avoir réussi à photographier Luc Picard et Patrick Huard, des incontournables. Il en manquera sûrement à mon catalogue, mais y figureront la majorité des acteurs importants, et de toutes les générations : de Marianne Fortier (Aurore) à Janine Sutto.

Qui sont les vedettes d’Admission IV ?
— Rémy Girard, Hélène Bourgeois Leclerc, David Boutin et Jean-Nicolas Verreault en duo, et d’autres, comme Michel Côté, qui, « transformé » en Conrad — un projectionniste des années 1970 —, prend une pause cigarette dans sa cabine.

Admission IV, Galerie SAS, à Montréal, du 12 févr. au 7 mars, 514 878-3409. Pour voir toutes les photos de la collection, sauf celles exposées à la galerie : www.projetadmission.blogspot.com.

Des lettres et des nombres

Ses pièces — Crime contre l’humanité, Le goûteur, Le pays des genoux — ont recueilli à la fois le succès public et l’estime des connaisseurs. Des textes métaphoriques aux enjeux actuels, sertis d’humour et d’humanité, à l’écriture ciselée. Geneviève Billette enseigne, est membre de jurys et guide de jeunes auteurs. Dans son bureau, trois reproductions d’œuvres de Francis Bacon : derrière ses lunettes, un regard piquant sur le monde. Et, sous le bras, sa nouvelle pièce, qui rôde autour du mathématicien Évariste Galois (1811-1832), l’un des pères de l’algèbre moderne. L’auteure parle, s’envole, rit beaucoup. On note.

Étincelle. « J’ai défini mon rapport au monde grâce à la littérature, aux écrivains. C’est par eux que s’est éveillé en moi un appel à la conscience. L’écriture est au centre de ma vie. J’essaie de trouver la source de la parole essentielle et de la laisser exploser, éclabousser sans peur et sans reproche. »

Sensualité. « J’ai beau chercher, je ne vois aucune autre raison pour laquelle je m’acharne à vouer mon écriture au théâtre, sinon la sensualité. Il y a deux types d’écrivains de théâtre : ceux qui ont beaucoup d’oreille et ceux qui sont plus visuels. Quand j’écris, bien sûr que j’entends les voix des personnages, mais avant tout ce sont des corps que je vois. »

Évariste. « Galois était un être sans compromis, aux convictions non négociables. Un homme doublement engagé, sur les plans scientifique et politique (du côté républicain). On est au moment de la Restauration, après Napoléon Ier. C’est la course à l’industrialisation, la loi du “À quoi ça sert ? Combien cela rapporte-t-il ?” Une époque qui ressemble à la nôtre sous plusieurs aspects. Galois accusait ses collègues de pragmatisme, alors que lui, dans l’abstraction totale, voyait plus loin, envisageait l’avenir. Il avait une lumière à transmettre aux générations futures. Mort à 20 ans, il fut à la fois une comète et un brasier. Bref, tout un personnage de théâtre ! »

Forme. « J’adore le sport, je suis une fana du Canadien de Montréal. J’ai besoin d’habiter mon corps et de le pousser à se dépenser. Je pratique le vélo, parce que c’est un sport qui permet la réflexion. Quand je pars pour une balade de 125 km, j’ai le temps de trouver des idées de pièce ou des moyens de débloquer celle en cours. »

• Un seul soir pour entendre, sans apprêt et dans toute la force de ses mots, Évariste Galois contre le temps, dans une mise en lecture d’Alice Ronfard. Espace Go, à Montréal, le 26 janv., renseignements et réservations : 514 288-3384. Quatre autres pièces, parrainées par le Centre des auteurs dramatiques, en association avec autant de théâtres montréalais, font l’objet de lectures publiques. Détails dans le site Web.

Je l’aime… vous non plus

Misogyne, cynique, flambeur, alcoolique, dépressif, il avait tout pour déplaire. Pourtant, il en a conquis de belles, et en a fait chanter plusieurs : France Gall, Bardot, Gréco, Françoise Hardy, Vanessa Paradis, Deneuve, Adjani et Birkin, bien sûr. Mort en 1991, il résonne encore. Il aurait 80 ans aujourd’hui. « Oh, ce qu’il est laid », ont grogné les bourgeois quand « l’homme à la tête de chou » s’est mis à faire de la scène. Il disait : « La littérature est un art majeur, moi, je pratique un art mineur destiné aux mineures. » Combien de « mineures » fûmes-nous à tester notre potentiel érotique sur « Je t’aime… moi non plus », l’hymne qui a échauffé la planète ? Dans ses chansons, il mettait beaucoup de désamour, de provocation, de dérision, de pirouettes langagières. Moderne, marginal et pourtant populaire, il a influencé un paquet de paroliers : « Il faut chanter le béton, les tracteurs, le téléphone, l’ascenseur. »

Par pudeur, sans doute aurait-il renié l’exposition qui lui est consacrée, due pour une bonne part au patrimoine et à l’obstination de sa fille, Charlotte. Cette expo, avançant par balises chronologiques, résume Serge Gainsbourg et ceux — surtout celles — qui l’ont aimé. En mots, en images et en musique, époques et générations défilent. Gainsbourg était un artiste dangereux. Il n’y a plus beaucoup d’artistes dangereux. Gainsbourg 2008, Musée de la musique, à Paris, jusqu’au 1er mars, 01 44 84 44 84.

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