Suivre les oies blanches

Dans un wagon baigné de lumière et de couleurs automnales, l’écrivaine Kim Thúy file vers La Malbaie. Tous ses sens sont en éveil. Des funambules servent des bisques de homard et des crêpes aux asperges… Des amoureux se font des œillades… Bienvenue dans Charlevoix.

Photo : Patrice Halley

Je me suis réveillée dans la noirceur pour peler une mangue et une banane, avant de les couper en morceaux et de les broyer dans du jus d’orange pour en faire un petit-déjeuner qui attendra sagement dans le réfrigérateur le réveil de mon fils. Et puis je suis partie en voleuse, sans faire de bruit, pour ne pas brusquer les somnam­bules ni déranger les fantômes. Même le taxi a respecté ce silence?: le chauffeur est venu me chercher à la porte, à pas feutrés, au lieu de klaxonner. Il est passé par un chemin secret pour m’amener directement à l’autocar. C’est ainsi que je glissais vers la nuit, de nouveau.

Dans cet autocar qui filait sur la route entre Montréal et Québec, nous étions nombreux à fer­mer les yeux, à essayer de trou­ver une conclusion à nos rêves prématurément interrompus. Les passagers qui restaient éveillés, peut-être pour ne pas retourner à un cauchemar, lisaient sur leur écran bleu pour se connecter au reste du monde. Il est maintenant possible de savoir que son ami vient de se verser un café, alors qu’on avait déjà pris la décision de ne plus partager son quotidien, de le quitter, de s’enfuir dans cet autocar.

Moi, je ne m’enfuyais pas. J’allais en fait vers la lumière de la gare du Palais et les cascades de la chute Montmorency, pour prendre un train qui me promettait de me faire pénétrer dans Charlevoix, une région que je ne connaissais pas encore, ou si peu. Plus jeune, j’ai imaginé Saint-Joseph-de-la-Rive chaque fois que j’écrivais une lettre sur les papiers aux cent pétales fabriqués dans ce village, des papiers fragiles qui exigent le stylo-plume, parce qu’ils supportent bien la chaleur de la main mais brûlent sous celle du laser des imprimantes. Chaque fois que la pointe de la plume accrochait une poussière de fleur, elle produisait mille images et nourrissait mon imagination de visites vagabondes.

Or, je n’avais pas pu imaginer la douce danse des longues herbes sauvages qui recouvraient, comme une fourrure blonde, la riche terre brune, ce sable boueux qui colore l’eau et intensifie sa texture. Je pouvais encore moins imaginer qu’un jour, à l’intérieur d’un train ouvert sur le paysage, j’entendrais la voix d’un serveur en tablier long et chemise blanche immaculée nous annoncer qu’à notre droite, sur le cap Tourmente, les oies blanches étaient en période migratoire. Je les envie, ces oies, qui savent comment quitter une tourmente, qui savent se trouver un ailleurs. Mes voisins avaient rêvé aussi d’un ailleurs pour leur voyage en train, soit un lent trajet entre Paris et Moscou ou un rapide entre Tokyo et Osaka, dans le bullet train. Mais ils ont opté pour le parcours Québec-La Malbaie, parce que ce train avance à vitesse humaine?: on épie, au passage, une maman dans sa cuisine, le nez au-dessus de sa grande marmite?; et on salue, au passage, l’enfant qui se balance dans son jardin avec sa sœur?; comme on rencontre, au passage, le regard fixe d’un homme en promenade sur la plage, seul avec son ombre.

Kim Thúy, laurétate du Prix du Gouverneur général 2010 pour son livre Ru, vient clore la série «Le Québec vu d’un train», inaugurée au début de l’été.


Photo : Patrice Halley

Je suis de ceux qui tombent facilement endormis. Il suffit d’une nouvelle désagréable, d’une tempête trop violente ou d’un rythme régulier pour que je sombre dans le sommeil. Donc, j’étais certaine que le bruit des roues sur les rails et le balancement répétitif du wagon allaient me mettre en veilleuse. Mais comment partir, comment dormir quand la forêt automnale nous inonde de ses couleurs et, en même temps, nous révèle presque impudiquement le début de la nudité de ses arbres. Et puis comment s’extraire de ce moment quand les branches semblent nous caresser en frôlant les vitres avec lenteur, avec la même sensualité que le sourire de ma voisine, qui répondait à son mari comme s’ils étaient de jeunes amants, alors qu’ils se lèvent ensemble tous les matins depuis 40 ans. Après 40 ans, après tout ce temps, ils voulaient encore prendre le temps d’être ensemble dans une chambre d’hôtel avec vue sur le fleuve. Donc, contrairement à moi, ils ne reviendraient pas à Québec avec le train de fin d’après-midi. Ils resteraient à La Malbaie pour regarder le fleuve se transformer du vert jade au gris, et du gris au noir, et à marée basse, pour compter les roches qui sortent de l’eau comme des sculptures modernes déposées sur la virginité des lieux.

Pendant le trajet de retour, alors que le chef d’équipe de mon wagon me montrait du doigt l’imposant Massif, mon regard s’est perdu de l’autre côté du fleuve, du côté des montagnes roses et de l’eau vert cristallin – ou peut-être bleu aqua?? ou bien émeraude translucide?? Nous étions plusieurs à cher­cher le mot approprié pour dési­gner cette couleur presque métalli­que, mais personne ne l’a trouvé. Parfois, nous devons capituler et accepter le fait que la nature est trop complexe pour être nommée et qu’il faut juste l’aimer sans questionner, car nous ne saurons peut-être jamais pourquoi une simple orchidée décorant notre assiette peut, par son goût discret et modeste, nous transformer en prince et princesse.

À l’extérieur, il y avait des sorbiers, qui ponctuaient le paysage de leurs grappes de petits fruits rouge vif. À l’intérieur, il y avait le rouge profond du vin, le brun brûlé de la crème au foie gras, l’orange foncé des cailles à la sauce d’abricot, le jaune pur des boules de beurre et le blanc laiteux des panna cotta. Et entre l’extérieur et l’intérieur, il y avait le fragile équilibre maintenu par les serveurs, qui pouvaient nous offrir une tasse de thé sans la faire trembler et circuler dans l’espace étroit du couloir en calmes danseurs, suivant une chorégraphie à la fois précise et assujettie à la loi des aléas. Si je n’avais pas eu à me lever de mon siège, je n’aurais jamais su que le train avait engagé des funambules pour le service et des magi­ciens, enfermés dans une minuscule cuisine, qui ensemble ont servi une soixantaine de passagers. Des crêpes chaudes aux asperges et champignons jusqu’aux bisques de homard fumantes aux raviolis, ils n’avaient jamais laissé transparaître une seule trace d’effort. Comment était-ce possible??

Comment autant de beauté était-elle possible??


La petite ville de La Malbaie (Photo : Patrice Halley)


Au plaisir des yeux s’ajoute celui du palais dans le train du Massif. Le chef, Frédéric Roussel (en noir) et son équipe de serveurs aux talents de funambulesrassasient les passagers avec des spécialités de la gastronomie charlevoisienne.