Survivre à l’ère des technologies de distraction massive

Dans son nouvel ouvrage, Survivre au XXIe siècle, le chroniqueur Stéphane Garneau nous invite à revoir nos habitudes afin que nous puissions rester maîtres de notre avenir numérique. Et de notre avenir tout court.

Comment survivre aujourd’hui à la peine d’amour? Aux temps libres? À la procrastination? Aux selfies? À la consommation pathologique? À la solitude? Au bonheur (surtout celui des autres) ? Au déclin des contacts physiques entre les êtres humains? Au multitâche? Au flot continu de nouvelles? À la dépendance au téléphone intelligent?

Autant de questions auxquelles Stéphane Garneau tente de répondre dans son nouvel ouvrage, Survivre au XXIe siècle. Le chroniqueur propose de mettre un peu d’ordre dans ce nouveau millénaire, en faisant notamment le point sur les grandes transformations provoquées par l’utilisation des nouveaux outils de communication.

Omniprésentes dans nos vies, ces «technologies de distraction massive» font écran à la vraie vie, concrète et signifiante selon Stéphane Garneau, qui croit que nous avons perdu toutes sortes de repères et ne savons plus de quelle manière appréhender le quotidien.

L’actualité vous propose en primeur un extrait de Survivre au XXIe siècle, en vente en librairie dès le 6 février prochain.

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CHAPITRE 11

Survivre à l’opinion des autres

 

«Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin, et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un Prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles.» Umberto Eco

Je suis fâché! Je ne sais pas précisément pourquoi, mais je suis fâché quand même. Va falloir que je mette le doigt dessus, parce que la colère, quand elle dure, est liée à toutes sortes de bobos comme la haute pression, la dépression, l’anxiété et les maladies du cœur. Ça me fâche un peu que ma colère me rende malade. Ce qui n’aide pas ma cause, on en convient.

Autour du tiers de la population aurait des problèmes de contrôle de l’humeur. Ce n’est pas mon cas: je suis davantage porté sur l’implosion que l’explosion (insérez ici la blague scatologique de votre choix). J’ai plus de chances de mourir d’un ulcère qu’à la suite d’une bagarre avec un molosse avec qui j’aurais un désaccord profond dans un fil de commentaires Facebook.

Aujourd’hui, la colère (ou l’indignation) s’exprime beaucoup, beaucoup, beaucoup dans les médias sociaux. Les raisons de la colère sont nombreuses: hausse des taxes municipales, dernier tweet de Donald Trump, promesses politiques non tenues, services publics qu’on trouve inefficaces, chauffard qui nous coupe sur l’autoroute, bref, c’est toujours #lesautres le problème. Si je veux trouver des gens qui sont en colère ou qui ont des opinions tranchées sur toutes sortes de sujets, je visite mon fil d’actualités sur Facebook. Si je veux un bon combat bien musclé, je vais sur Twitter, dans les commentaires sur YouTube ou dans les espaces de commentaires des journaux. Pour une bonne foire d’empoigne, c’est parfait. C’est le Far West numérique, là où il n’y a à peu près aucune règle de bonne conduite qui tienne.

Même mes «amis» Facebook, dont je partage le point de vue très souvent, me mettent en colère. Je fais une surdose d’opinions et j’ai beaucoup de mal à suivre : je ne peux en effet pas être fâché simultanément contre la mairesse de Montréal, le président américain, l’état des routes, la quantité de plastique dans l’environnement, la famine au Yémen, le bénévolat touristique ou l’attente dans les aéroports. Tout ça m’épuise. À un moment donné il faut faire des choix. Dans le grand malaxeur d’opinons que sont les réseaux sociaux, j’ai parfois l’impression que ce sont d’autres personnes qui décident pour moi de ce qui devrait m’indigner. C’est avec beaucoup de confiance que certains de mes «amis» se prononcent sur les grands (et surtout petits) enjeux du moment. Les plus pontifiants d’entre eux commencent leur statut par : «Euh (telle ou telle chose), c’est non !» Ou ils lancent une déclaration choc («La poutine avec du fromage râpé, c’est non !»), puis nous invitent, voire nous ordonnent de discuter en écrivant «Discutez» sous leur statut. Un peu comme le souverain qui lance des bouts de pain et observe, d’un air hautain et faussement bienveillant, le bon peuple se disputer les miettes. Ça me donne des boutons. J’oubliais ceux et celles qui ont décidé de transformer leur vie et qui nous l’expliquent en longueur. Des tirades trop volumineuses pour entrer dans une fenêtre de statut de Facebook, qui nécessitent donc une page à part, et qui se terminent souvent par un retentissant «Merci la vie!»

Les raisons de la colère

Pas besoin de consulter ses réseaux sociaux pour devenir irritable et ne plus savoir où donner de la colère: les médias traditionnels sont également très colèrogènes. Dans un sondage Esquire/NBC News réalisé auprès de 3000 personnes, 68 % des répondants ont déclaré qu’ils se sentaient en colère au moins une fois par jour, après avoir lu ou entendu une nouvelle dérangeante. Et l’étude date d’avant l’élection de Trump et de la montée de la droite un peu partout dans le monde, alors imaginez aujourd’hui! Une autre étude, dans le Harvard Business Review, a révélé que les personnes regardant seulement trois minutes de mauvaises nouvelles le matin étaient moins productives au travail et avaient 27% plus de chances de trouver leur journée insatisfaisante, six à huit heures plus tard. Les auteurs de l’étude écrivent que «les mauvaises nouvelles que nous consommons le matin ont un impact négatif sur notre attitude au travail et notre capacité à relever les défis qui se présentent à nous au cours d’une jour- née normale. La majorité des nouvelles met en lumière des enjeux sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir. Nous nous sentons impuissants».

En janvier 2018, Life Time Fitness, qui possède un réseau de 130 centres sportifs aux États-Unis et au Canada, a décidé de retirer les chaînes d’infos continues des grands écrans de ses salles de sports. La compagnie a affirmé par voie de communiqué qu’elle voulait fournir à sa clientèle «un environnement libre de contenus chargés et polarisants». Une bonne idée en soi. Les abonnés peuvent commencer leur journée en se mettant en forme sans être confrontés aux commentaires des fabricants d’opinions des chaînes d’informations continues. Il n’y a rien qui presse, les amis, la journée vient juste de commencer, les mauvaises nouvelles viendront bien assez vite. La clientèle a réagi au nouveau règlement de façon… chargée et polarisante, certains abonnés criant à la censure (elle a le dos large !). La chaîne a réagi en maintenant les infos continues sur les plus petits écrans, mais elle a gardé le cap pour ses écrans plus larges. Ce qui n’a pas empêché certains clients de parler de geste antidémocratique, une opinion qu’ils ne se sont pas privés de partager dans leurs réseaux sociaux, bien évidemment.

L’invasion des imbéciles

L’expression d’une opinion, particulièrement dans les espaces commentaires des journaux en ligne, vire souvent en combat de ruelle. À une autre époque, il fallait prendre un stylo et envoyer une lettre au courrier des lecteurs de son journal préféré pour que notre opinion se retrouve (peut-être) dans les pages du journal; aujourd’hui, il suffit d’aller dans le site du journal et de nous exprimer dans la section prévue à cet effet, à la fin des articles. L’idée de départ était excellente: on voulait favoriser un échange entre les lecteurs et ainsi permettre au plus grand nombre de participer à la conversation publique. Une contribution inestimable, se disait-on. Nous vivons en démocratie, après tout. A posteriori, force est d’admettre que cette idée n’a pas beaucoup fait avancer le débat, bien au contraire. Évidemment, quand tu mets le pied sur un nid de fourmis rouges, il faut s’attendre à ce qu’elles sortent en masse: la section commentaires est ainsi rapidement devenue une tribune pour s’insulter, exprimer sa haine et véhiculer des idées douteuses.

Si elle permet à certains lecteurs consciencieux de corriger, de rectifier et de mettre en lumière toutes sortes de nuances sur les grands (et petits) enjeux de l’actualité, la possibilité de répondre instantanément à une nouvelle sous le couvert de l’anonymat a aussi libéré la parole de toute une frange haineuse de la population. On peut se demander en quoi ces commentaires, qui ne sont ni triés, ni encadrés, ni modérés, servent à avancer le débat. C’est le constat qu’ont fait de nombreux médias au cours des dernières années, ce qui les a menés à fermer, en tout ou en partie, les espaces de commentaires de leur publication. Leur liste est longue: La Presse, Toronto Sun, Chicago Sun-Times, Popular Science, Mic, Recode, The Verge, Motherboard, The Daily Beast, CNN, Bloomberg, Reuters, etc.

Le journal anglais The Guardian a enquêté: dans un article publié le 12 avril 2016 et intitulé The dark side of Guardian comments («Le côté obscur des espaces de commentaires du Guardian»), on apprend que le journal a commandé une recherche sur les 70 millions de messages laissés sur le site de la publication depuis 2006. Parmi les résultats, on constate que des dix journalistes les plus maltraités par les lecteurs, huit sont des femmes et deux sont des Noirs. Et je vous le donne en mille: les dix journalistes les mieux traités par les lecteurs étaient tous des hommes de race blanche. Tirez vos propres conclusions. L’enquête a permis de démontrer, preuves à l’appui, que les articles écrits par des femmes journalistes attiraient plus d’abus et de mépris que ceux écrits par des hommes, quel que soit le sujet traité. Les auteurs de l’article écrivent: «Décomplexés par l’anonymat, certains lecteurs sont plus portés sur les propos excessifs. Une meute peut se former rapidement: une fois qu’un commentaire abusif est publié, d’autres lecteurs en rajoutent et une compétition s’installe pour déterminer qui sera le plus cruel. Ce harcèlement peut migrer vers d’autres plateformes très rapidement – Twitter, Facebook, blogues –, et être consulté sur une grande diversité d’appareils (ordinateur de bureau, téléphone intelligent, tablette). La personne visée a l’impression que l’agresseur est partout: au travail, à la maison, dans l’autobus et dans la rue.»

La journaliste Jessica Valenti ajoute: «Imaginez qu’en route pour le travail, tous les jours, vous croisiez une centaine de personnes qui vous lancent : “Vous êtes stupide !”, “Vous êtes terrible!”, “Vous êtes nulle!”ou “Vous êtes vraiment payée pour écrire ça?”. C’est une façon épouvantable de se rendre au travail.»

Pour éviter les commentaires toxiques, The Guardian a fermé ses espaces de commentaires pour les articles sur des sujets sensibles (race, religion, immigration). Le journal a aussi invité ses lecteurs à faire part de leur expérience et à proposer des solutions en créant la rubrique «le Web que nous voulons ».

S’il y a un endroit où l’opinion des autres devrait nous rendre de précieux services, c’est dans le domaine de la consommation : pour organiser un voyage, avoir des détails sur la qualité d’un produit ou d’un resto, il y a une foule de sites Web vers lesquels se tourner. Désolé de dégonfler une autre de vos ballounes, mais il faut être extrêmement prudent avec les conseils et les opinions sur les sites comme TripAdvisor (voyage), Yelp (commerces locaux), Amazon (tout ce que vous voulez) et autres. Tous les commerces ont intérêt à recevoir de bons commentaires sur leurs produits et les sites qui hébergent ces commentaires doivent tenter dans la mesure du possible de proposer des critiques authentiques. Leur crédibilité est en jeu.

Sauf qu’on ne vit pas dans un monde parfait. La grande majorité des consommateurs consultent les avis et les critiques publiés en ligne, mais selon un professeur de sciences informatiques de l’Université de l’Illinois à Chicago, spécialiste de l’exploration de données et de la détection de fausses critiques, 30 % des commentaires de consommateurs seraient des faux. Chez nous, le Bureau de la concurrence, dans un avis du 28 juillet 2014, conseille de ne pas faire confiance aux recommandations en ligne : «s’apparentant à de la publicité déguisée ou à de faux témoignages, cette tactique est utilisée par des personnes ou des entreprises pour contrebalancer les mauvaises critiques dans le but de convaincre les consommateurs d’acheter un produit ou un service en particulier. Et il est possible que les auteurs de ces faux avisaient obtenu une compensation financière en contrepartie de leur avis positif».

Si ce n’est pas suffisant pour vous convaincre, sachez que 5 % des commentaires d’utilisateurs dans les sites des grands détaillants sont écrits par des consommateurs qui n’ont même jamais acheté le produit en question !

Est-ce que ça signifie qu’il faut rejeter complètement l’avis des utilisateurs? Non, bien évidemment, car nombre d’entre eux sont publiés de bonne foi. Il importe tout de même d’aborder les commentaires avec une bonne dose de scepticisme: on peut les utiliser pour obtenir des renseignements objectifs (taille, couleurs, solidité, etc.) ou anecdotiques (c’est en lisant le commentaire d’un consommateur à propos d’un ordinateur portable que je songeais à me procurer que j’ai appris que j’économiserais si je l’achetais directement aux États-Unis par Amazon.com plutôt qu’à partir d’Amazon.ca. Ça ne m’a rien appris sur la qualité de l’appareil, mais j’ai sauvé 120 $).

Les avis et les commentaires les plus fiables vont venir de vos communautés immédiates, dans vos propres réseaux sociaux. Vos «amis» voyagent, consomment, fréquentent des restos et connaissent des médecins spécialistes; ils ont tout intérêt à bien vous conseiller, car ils pourraient eux- mêmes avoir à profiter de vos ressources un jour.

C’est mon opinion et je la partage!

 

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8 commentaires
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L’une des questions qu’il faudrait se poser, c’est de savoir si la cause de la colère du chroniqueur Stéphane Garneau est due aux technologies en vogue actuellement ou si sa colère doit être attribuée à d’autres causes… moins numériques, plus directement liées à la pauvreté et l’artificialité des relations humaines, ce qui effectivement peut mettre de mauvaise humeur, considérant que la demande première de toutes les espèces vivantes (pas seulement l’humain), c’est : de l’amour. Ce qui par divers aspects signifie : reconnaissance, respect, empathie, etc.

Remarquez ! Il est vrai que : « la poutine avec du fromage râpé », cela a de quoi mettre en colère en maudit. J’éprouve une grande difficulté à comprendre que des êtres certainement savants puissent soutenir des thèses aussi équivoques !!! Mais bon… il faut quand même laisser une petite place à la liberté d’expression.

Ce qui est rassurant avec ce texte de Stéphane Garneau, c’est que je vois que je ne suis pas le seul à m’indigner ou être quelquefois de fort mauvaise humeur apparemment sans raisons.

La société dans laquelle nous vivons à tendance à refouler le corps sensible que nous habitons. Probablement, nous devrions laisser plus de place à ce que nous sommes réellement, redonner à la communication humaine (sans machines) la place qui lui revient naturellement. Parlons ensemble.

Réapprendre à parler avec celles et ceux qui nous côtoyons, partager nos joies, nos espoirs, nos peines et nos frustrations sans devoir encourir de jugement. Les technos sont utiles, susceptibles de nous rendre services et de nous aider dans nos choix… n’oublions pas que les meilleurs échangent se terminent toujours par une « poignée de main ».

Je suggère que les médias, les réseaux sociaux, etc., offrent cette fonction ou ce « clic : poignée de main » lorsque les internautes cliquent sur cela, eh bien : « le débat est clos » et tout le monde s’en retire : manifestement contents toujours dans le respect de ses convictions….

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M. Drouginsky,
Ma compagne doit certainement détenir un moyen efficace qui la protège de ne pas tomber dans la déprime florissante de notre société. Premièrement, la technicité des cellulaires lui est complètement étrangère, donc, elle ne le traîne avec elle qu’en voyage, et plus souvent qu’autrement, il reste dans le fond de sa valise.
Deuxièmement, elle n’écoute presque jamais les nouvelles, radio ou télé.
Trop déprimant dit-elle.
Troisièmement, je lui lis seulement les chroniques de journaux qui l’intéressent. Même la météo, elle s’en tient loin, sauf quand elle prévoit une sortie en auto.
Autrement dit, on se porte bien quand on peut se tenir loin du poids de tous les problèmes du monde contre lesquels on ne peut pas grand chose.
Aujourd’hui, tout un chacun est submergé de tellement de contradictions que le temps de s’arrêter et réfléchir devient de plus en plus rare, et c’est ce qui fait qu’on se lance de tous les côtés en répliques et réactions incontrôlées.
Je ne suis pas tout-à-fait comme elle, mais j’aimerais l’être un peu plus, ça diminuerait sans doute le peu de stress que je me fais encore sur tout et sur rien.

@ C. d’Anjou,

Je conçois que vous vous engagez lentement mais sûrement sur la voie de la sagesse. Réjouissez-vous d’être si bien soutenu et épaulé par votre compagne. Merci de partager avec nous, votre expérience de vie.

Moi aussi je partage votre opinion courageuse et intelligente et j’ajouterais un autre effet désastreux de la grande fréquentation des réseaux sociaux : leur grande consommation empêche une activité qui est essentielle pour nourrir son cerveau : la lecture. Merci.

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Comment expliquer qu’un article super intéressant soit rendu public avec autant de fautes typographiques rendant cet article très difficile à lire, PAL.

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Sans doute un mauvais choix de clavier, i.e. un clavier anglais et non français canadien, ce qui expliquerait les accents à la mauvaise place vu qu’il n’y a pas d’accents sur les lettres en anglais.