Suspense au Cap

La star montante du polar en Afrique du Sud, Deon Meyer, campe ses intrigues dans la ville mère du pays. Et s’il se défend de vouloir faire passer un message, l’écrivain n’en témoigne pas moins des tensions sociales qui perdurent, 20 ans après la fin de l’apartheid.

Photo : Per-Anders Petterson

Au sommet de Lion’s Head, des touristes fiers de leur ascension regardent le soleil descendre sur la baie du Cap. La vue est à couper le souffle. La ville, qui s’étend au pied de la formation rocheuse, le ciel orangé, l’océan font oublier les frissons que la brise maritime provoque en se glissant sous les t-shirts imprégnés de sueur.

Ce paysage grandiose a d’ail­leurs sa place dans 13 heures, de Deon Meyer, star montante du polar sud-africain. À cet endroit même, une Américaine tente d’échapper à ses poursuivants : « Une fille gravit en courant la pente escarpée de Lion’s Head. Sur le gravier du sentier large, le bruit de ses chaussures de course dit l’urgence. »

Sis à la pointe sud du continent africain, Le Cap est l’une des plus belles villes du monde. Ses images de carte postale attirent les visiteurs et inspirent depuis longtemps les photographes, qui profitent de l’été austral et du sable blanc pour réaliser des campagnes de pub et des photos de mode. Mais depuis quel­ques années, la ville sert aussi de décor à une autre forme d’expression, plus sombre : le roman policier postapartheid. Des auteurs talentueux, tels que Roger Smith, Louis-Ferdinand Despreez et Deon Meyer, situent bon nombre de leurs intrigues criminelles au Cap. Entre guerres de gangs, meurtres, corruption et tensions raciales, la ville apparaît sous un jour différent de celui que présentent les brochures de voyages, beaucoup plus proche de la réalité sociale d’une Afrique du Sud en pleine mutation.

« Mes livres sont une fiction et ne reflètent pas la vraie Afrique du Sud. Si je voulais décrire mon pays, je n’écrirais pas des romans », affirme en entrevue Deon Meyer, qui a d’abord exercé le métier de journaliste au quotidien Die Volksblad. « Dans mes récits, c’est l’histoire qui passe en premier. Les failles de la société, les tensions sont amplifiées pour servir l’intrigue », poursuit cet Afrikaner (Blanc de langue afrikaans, descendant des colons européens) de 54 ans, dont les romans, écrits en afrikaans, ne cessent de gagner en popularité au-delà des frontières. Il se défend de vouloir faire passer un quelconque message. Pourtant, dans ses œuvres, ce sont autant le portrait acide qu’il dresse de la société sud-africaine que le suspense qui séduisent.

Des bars de Long Street à la montagne de la Table en passant par le quartier Bo-Kaap et ses maisons colorées, l’âme de la « ville mère » – ainsi nommée car c’est celle des premiers colons – est dévoilée avec subtilité.

Malgré ses trois millions d’habi­tants, Le Cap vit à un rythme nonchalant, loin de la frénésie de la métropole, Johannesburg. À la sortie des bureaux, les surfeurs profitent des dernières vagues avant la tombée de la nuit, tandis que les silhouettes des joggeurs, promeneurs de chiens et couples d’amoureux se dessinent devant l’océan.

Dans le centre-ville, rénové au début des années 2000, les rues ont été nettoyées et des immeubles et entrepôts transformés en appartements ou en lofts. Restau­rants, galeries, boutiques branchées ont fleuri peu à peu. En été, les terrasses ne désemplissent pas. Une jeunesse branchée y sirote un verre de chardonnay ou un mojito avant de poursuivre la soirée dans les boîtes. « Si vous en avez les moyens, Le Cap est un endroit où il est vraiment agréable de vivre », dit Nicole Rudlin, une métisse d’une trentaine d’années. La jeune femme s’est installée récemment dans la ville avec Gaye, elle aussi métisse, qui est devenue son épouse – la loi sud-africaine auto­rise depuis 2006 les mariages entre per­sonnes de même sexe. Depuis, elles ont adopté Malia. Du haut de ses trois ans, la petite fille à la peau couleur café au lait, qui tient ses deux mamans par la main, pourrait incarner le mythe de la « nation arc-en-ciel », tolérante et métissée.

« La couleur, tout tourne autour de la couleur, tout le temps, quelle que soit la manière dont vous regardiez », écrit pourtant Deon Meyer dans 7 Days (2011). Fic­tion ? À y regarder de plus près, derrière l’image de la nouvelle Afrique du Sud perdure une société fragmentée où Noirs et Blancs se côtoient parfois, mais ne se mélangent pas vraiment. « La fin de l’apartheid est une his­toire récente, qui date d’à peine 20 ans. Nous avons déjà parcouru un long chemin, mais il nous faut davantage de temps pour combler les différences cultu­relles », reconnaît l’écrivain, sans perdre son optimisme. « Cependant, je pense que la nouvelle génération est en train de dépasser ça. »

Si les lois d’apartheid ont été abolies en 1991, il reste un mur économique et social qui maintient plus ou moins la géographie d’autrefois. Et celui-ci est particulièrement visible aux alentours du Cap. À l’ouest du centre-ville, dominant l’Atlantique, se trouvent les quartiers résidentiels avec leurs maisons cossues habitées en majorité par des Blancs, munies d’alarmes et de clôtures électriques devant lesquelles patrouillent des agents de sécurité privés. Au sud, sur une immense plaine de sable battue par le vent, s’étendent les Cape Flats, townships misérables où le chômage est massif, la violence omniprésente. Le sida y fait des ravages. « Ma famille est arrivée ici au début des années 1970, après avoir été expulsée du centre-ville par le régime d’apartheid », se souvient Violette Majola, 58 ans, qui vit dans le township noir de Khayelitsha. « En ville, nous avions un voisin blanc, un autre indien… Du jour au lendemain, on s’est retrouvés dans cet endroit isolé où il ne nous restait plus rien, pas même l’espoir. »

Bien sûr, Khayelitsha a changé depuis la chute du régime raciste et les premières élections démocratiques de 1994, qui portèrent Nelson Mandela au pouvoir. L’eau courante et l’électricité ont été installées, même si de nombreux résidants qui vivent dans des cabanes de tôle ondulée improvisées n’y ont toujours pas accès. Des routes ont été goudronnées, de petites maisons en briques ont poussé, financées par l’État. Mais beaucoup critiquent la lenteur du processus. « Depuis 2002, j’ai l’électricité. Avant, j’utilisais des bougies et de la paraffine, ce qui était dangereux pour les enfants », dit Nthomben­cinci Mlawane, une mère sans emploi, comme la majorité des habitants du bidonville. « Mais les toilettes sont dehors et partagées entre plusieurs maisons. Quand la nuit tombe, je n’ose pas m’y rendre, car j’ai trop peur de me faire agresser. »

LIRE LA SUITE >>

L’électricité et l’eau courante ont été installées dans le township de Khayelitsha. Mais les familles qui vivent dans des cabanes de tôle n’y ont pas encore accès et doivent se contenter de toilettes extérieures.

(Photo : Frederic Soltan/Corbis)


(Photo : Camera Press/Jaco Marais/Gallo Images/Redux)

Les statistiques sud-africaines sont effrayantes : 15 000 meurtres par an, 50 000 viols… Comme souvent, les premières victimes de la violence sont les plus démunis. « On présente souvent l’Afrique du Sud comme un pays dan­ge­reux, où les touristes risquent leur vie à chaque coin de rue. Mais il ne faut pas oublier que l’immense majorité des crimes ont lieu au sein de la cellule familiale, dit Deon Meyer. C’est une violence liée à la pauvreté, la frustration, l’alcool, la drogue… »

À Manenberg, un township à une vingtaine de kilomètres au sud-est du Cap, la population est majoritairement métisse, ou coloured, comme on désigne les membres de cette communauté composée de descendants d’Euro­péens, d’esclaves malais et d’indi­gènes khoisans, les premiers habitants du pays. Consi­dérés comme une « catégorie » à part sous l’apartheid, ils sont à peine mieux lotis que dans les ghettos noirs voisins. Ici, les gangs sont omniprésents et la consommation de substances illicites fait des ravages. « Main­tenant, il y a les gangs et le PAGAD (le peuple contre le gangstérisme et la drogue) [NDLR : milice d’inspiration islamiste], et les mafias chinoise et colombienne, et les cartels nigérians et russes. […] Pas étonnant que la police n’arrivait pas à suivre », écrit Deon Meyer dans Les soldats de l’aube, Grand Prix de la littérature policière 2003. Dans cet environnement, les flics font ce qu’ils peuvent.

« Je n’ai jamais lu de polars sud-africains », dit d’emblée Ian Bennett, un policier métis de Manenberg au ventre rebondi et au rire communicatif. « Mais j’espère qu’ils ne présentent pas le pays de manière caricaturale. » En 25 ans de carrière, il a vu des choses terribles, de celles qu’on n’oublie jamais. « Le pire, c’est quand ça touche des enfants », lâche-t-il. Pourtant, il refuse de tirer des conclusions hâtives. « L’Afrique du Sud n’est pas plus violente qu’un autre pays. Le problème, c’est qu’il n’y a rien pour inspirer les jeunes. Nelson Mandela est vieux et il n’y a plus de héros de son envergure. Aujourd’hui, les modèles de réussite, ce sont les revendeurs. »

Partout à Manenberg, on aperçoit des groupes d’adolescents qui traînent au coin des rues, les yeux perdus dans le vague, leurs vêtements sales flottant sur leurs corps amaigris. La plupart sont accros au « tik », surnom donné ici au crystal meth, une méthamphétamine qui crée une forte dépendance. Cette drogue est un puissant stimulant qui se fume dans une petite pipe en verre. Elle peut être facilement fabriquée dans des laboratoires clandestins, avec des ingrédients bon marché en vente libre. Dans la province du Cap-Ouest, où vivent plus de cinq millions d’habitants, 10 % des élèves du secondaire l’auraient essayée, selon une enquête nationale menée en 2008. Un commerce juteux pour les gangs.

« J’ai commencé le tik quand j’avais une vingtaine d’années. Tous mes amis en prenaient et je ne voulais pas être mis à l’écart », raconte Enrico, 32 ans. Le jeune homme a vendu la drogue pour les Americans, un des gangs les plus craints de la région, et a fait plusieurs séjours en prison. Aujourd’hui en cure de désintoxication, il évoque sa descente aux enfers : « Je me suis retrouvé à la rue, je ne mangeais plus, ne dormais plus, ne me lavais plus… J’étais une épave. » Le tik peut également rendre agressif et psychotique. Le crime, la violence domestique, les viols et les meurtres sont en recrudescence dans les quartiers où il est largement répandu.

« Je pense que Le Cap a tous les éléments pour faire de bons polars : le côté branché de la ville, sa beauté, les gangs… C’est un peu le Los Angeles de Michael Connelly, version africaine, dit Xavier, un jeune libraire afrikaner. Deon Meyer a beaucoup de succès en Afrique du Sud. Un élément que j’aime chez lui est qu’il présente différents regards sur l’histoire par l’intermédiaire de personnages issus des diverses communautés. Comme dans ses livres, il y a encore beaucoup de préjugés. Chacun vit au sein de sa propre tribu. »

Mais s’il est un écrivain sud-africain qui rêve de réconciliation, c’est bien Deon Meyer. « Aujour­d’hui, au sein des services publics et en particulier dans la police, des personnes de cultures, d’ethnies, de milieux différents doivent travailler ensemble, dit-il. Elles n’ont pas d’autre choix. Certaines ont peut-être du mal à s’adapter, mais c’est aussi cela qui fait avancer les choses. »