Syngué sabour, pierre de patience

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions P.O.L.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Quelque part en Afghanistan ou ailleurs

La chambre est petite. Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs, couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d’oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu. Troués çà et là, ils laissent pénétrer les rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes d’un kilim. Au fond de la chambre,il y a un autre rideau.Vert. Sans motif aucun. Il cache une porte condamnée. Ou un débarras.

La chambre est vide.Vide de tout ornement. Sauf sur le mur qui sépare les deux fenêtres où on a accroché un petit kandjar et,au-dessus du kandjar, une photo, celle d’un homme moustachu. Il a peut-être trente ans. Cheveux bouclés. Visage carré, tenu entre parenthèses par deux favoris, taillés avec soin. Ses yeux noirs brillent. Ils sont petits,séparés par un nez en bec d’aigle. L’homme ne rit pas, cependant il a l’air de quelqu’un qui refrène son rire. Cela lui donne une mine étrange, celle d’un homme qui, de l’intérieur, se moque de celui qui le regarde. La photo est en noir et blanc, coloriée artisanalement avec des teintes fades.

Face à cette photo, au pied d’un mur, le même homme, plus âgé maintenant, est allongé sur un matelas rouge à même le sol. Il porte une barbe. Poivre et sel. Il a maigri. Trop. Il ne lui reste que la peau. Pâle. Pleine de rides. Son nez ressemble de plus en plus au bec d’un aigle. Il ne rit toujours pas. Et il a encore cet étrange air moqueur. Sa bouche est entrouverte. Ses yeux, encore plus petits, sont enfoncés dans leurs orbites. Son regard est accroché au plafond, parmi les poutres apparentes, noircies et pourrissantes. Ses bras, inertes, sont étendus le long de son corps. Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s’entrelacent avec les os saillants de sa carcasse. Au poignet gauche, il porte une montre mécanique, et à l’annulaire une alliance en or. Dans le creux de son bras droit, un cathéter perfuse un liquide incolore provenant d’une poche en plastique suspendue au mur, juste au-dessus de sa tête. Le reste de son corps est couvert par une longue chemise bleue, brodée au col et aux manches. Ses jambes, raides comme deux piquets, sont enfouies sous un drap blanc, sale.

Oscillant au rythme de sa respiration, une main, celle d’une femme, est posée sur sa poitrine, au-dessus de son cœur. La femme est assise. Les jambes pliées et encastrées dans sa poitrine. La tête blottie entre les genoux. Ses cheveux noirs, très noirs, et longs, couvrent ses épaules ballantes, suivant le mouvement régulier de son bras.

Dans l’autre main, celle de gauche, elle tient un long chapelet noir. Elle l’égrène. Silencieusement. Lentement. À la même cadence que ses épaules. Ou à la même cadence que la respiration de l’homme. Son corps est enveloppé dans une robe longue. Pourpre. Ornée, au bout des manches, comme au bas de la robe, de quelques motifs discrets d’épis et fleurs de blé.

À portée de la main, ouvert à la page de garde et déposé sur un oreiller de velours, un livre, le Coran.

Une petite fille pleure. Elle n’est pas dans cette pièce. Elle peut-être dans la chambre d’à côté. Ou dans le couloir.

La tête de la femme bouge. Lasse. Elle quitte le creux de ses genoux.

La femme est belle. Juste à l’angle de son œil gauche, une petite cicatrice, rétrécissant légèrement le coin des paupières, lui donne une étrange inquiétude dans le regard. Ses lèvres charnues, sèches et pâles, marmonnent doucement et lentement un même mot de prière.

Une deuxième petite fille pleure. Elle semble être plus proche que l’autre, derrière la porte sans doute.

La femme retire sa main de la poitrine de l’homme. Elle se lève et quitte la pièce. Son absence ne change rien. L’homme ne bouge toujours pas. Il continue à respirer silencieusement, lentement.

Le bruit des pas de la femme fait taire les deux enfants. Elle reste auprès d’elles un long moment, jusqu’à ce que la maison, le monde se résolvent en ombres dans leur sommeil; puis elle revient. Dans une main, un petit flacon blanc, dans l’autre, le chapelet noir. Elle s’assied à côté de l’homme, ouvre le flacon, se penche pour lui instiller deux gouttes de collyre dans l’œil droit, deux gouttes dans l’œil gauche. Sans relâcher son chapelet. Sans cesser de l’égrener.

Les rayons du soleil, passant à travers les trous du ciel jaune et bleu du rideau, caressent le dos de la femme, ainsi que ses épaules qui oscillent toujours régulièrement, à la même cadence que le passage des grains du chapelet entre ses doigts.

Loin, quelque part dans la ville, l’explosion d’une bombe. Violente, elle détruit peut-être quelques maisons, quelques rêves. On riposte. Les répliques lacèrent le silence pesant de midi, font vibrer les vitres, mais ne réveillent pas les enfants. Elles immobilisent pour un instant – juste deux grains du chapelet – les épaules de la femme. Elle met le flacon de collyre dans sa poche. « Al- Qahhâr », murmure-t-elle. « Al-Qahhâr », répète-t- elle. Elle le répète à chaque respiration de l’homme. Et à chaque mot, elle fait glisser entre ses doigts un grain du chapelet.

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