Tendances 2015 – Swinguez votre compagnie !

De la pop dans la Maison symphonique. Des acrobates au théâtre. Tous les mélanges sont permis. Expérimentation d’artistes ou quête de nouveaux publics ?

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Le groupe Simple Plan a déjà partagé la scène avec l’Orchestre symphonique de Montréal dans le passé. – Photo extraite de YouTube

Qu’ont en commun Marie-Mai, Simple Plan et Les Trois Accords ? Ils ont tous partagé la scène avec l’Orchestre symphonique de Montréal. Et en février, l’OSM remet ça en s’associant, le temps de trois concerts, avec la sensation pop britannique Mika. Ce rendez-vous s’ajoute à la longue liste d’expérimentations proposées par l’Orchestre, et s’inscrit dans une tendance générale observée dans le milieu des arts : le croisement des genres.

N’en déplaise au critique du quotidien La Presse Claude Gingras, qui pourfend chaque fois qu’il en a l’occasion ces gestes d’ouverture à d’autres genres musicaux, l’OSM assure remplir ainsi un de ses mandats. « Ces rencontres POP ne représentent que cinq ou six concerts sur la centaine que donne annuellement l’OSM, précise Madeleine Careau, chef de la direction de l’Orchestre. Notre mission en matière d’interprétation du répertoire n’est pas en péril ! Mais nous considérons que l’OSM, qui est subventionné, appartient à tous les Québécois. Il est alors normal de proposer au grand public des rendez-vous qui l’interpellent. »

Mais que vaut, sur le plan artistique, cette ouverture à l’art populaire d’aujourd’hui ? « Il y a maintenant un véritable échange, observe Madeleine Careau. Et ça, c’est nouveau. Le chef Simon Leclerc, associé à la série POP, procède à une réorchestration complète. Nous avons exclu les instruments électriques et la batterie. C’est vraiment l’OSM qui prend en charge l’accompagnement. Le résultat est superbe et nos musiciens adorent ça, ils disent que ça les nourrit eux aussi. »

Salade composée

L’OSM n’est pas le seul à mélanger les ingrédients. Au dernier gala de l’ADISQ, on a vu Angèle Dubeau et l’ensemble La Pietà dialoguer avec le rap de Koriass. La compagnie de danse mont­réalaise Tentacle Tribe, qui faisait un tabac à la Place des Arts fin octobre, intègre quant à elle la gestuelle hip-hop à ses chorégraphies contemporaines.

Dans le champ du cirque, on assiste à de plus en plus d’inter­actions entre des langages autrefois fermés les uns aux autres. La production Acrobates, de la compagnie française Le Monfort, présentée l’été dernier au festival Montréal complètement cirque, intègre de façon très dynamique le cinéma : les interprètes font des pirouettes à même les images projetées sur un plan incliné. Le nouveau spectacle de la populaire troupe québécoise Les 7 doigts de la main, Cuisine et confessions, fait une grande place à l’art culinaire. On y voit les artistes créer des effets visuels avec de la farine en suspension dans l’air, préparer des pâtes en prolongeant de façon spectaculaire les gestes du cuisinier… Certains tableaux ne sont d’ailleurs pas sans rappeler Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, création de Loui Mauffette présentée chaque année au Festival international de la littérature (FIL), qui mêle allègrement, autour d’une table de banquet, théâtre, littérature, chanson et danse.

Sans compter toutes les manifestations présentées dans des endroits non traditionnels — que dire de Paul-André Fortier, qui combine art chorégraphique et spectacle de rue en dansant dans des espaces publics ? Jamais nos artistes n’ont autant fréquenté les zones limitrophes.

Mouvement collectif

La tendance actuelle à l’hybridation s’accompagne souvent d’une tendance à la réunion, à la création en « gang ». Certains y voient la conséquence des rapports virtuels, qui provoquent l’envie d’une proximité réelle. D’autres y voient le réflexe d’un milieu sous-financé qui en a assez d’être économe et trouve des moyens, coûte que coûte, de se renouveler, d’enthousiasmer.

« J’ai besoin de faire une place dans mes projets à la voix des autres », dit l’auteur et metteur en scène Olivier Choinière, lauréat 2014 du prix Siminovitch, considéré comme la plus haute distinction en théâtre au Canada. « Je ne trouverais pas pertinent aujour­d’hui d’inventer seul dans mon coin et d’offrir ensuite un produit fini au public », poursuit le créateur de la pièce 26 lettres : Abécédaire des mots en perte de sens, une sorte de chœur pour écrivains qu’il a imaginé, où 26 auteurs viennent présenter un texte qui met en question le sens d’un mot qui leur a été attribué.

Pour Choinière, ce dialogue avec d’autres auteurs, comme le fait d’amalgamer les genres artistiques, provoque un renouvellement salutaire de la notion de spectacle. « Dans le contexte actuel, financièrement difficile, le danger est de céder à la tentation d’être trop prudents, de ne rien remettre en question. Ça me donne envie de faire le contraire ! L’idée n’est pas de bousculer pour bousculer ; c’est de continuer à réfléchir et à inventer. »

Comme disait Cocteau : « Le tact dans l’audace, c’est de savoir jus­qu’où on peut aller trop loin. »