Terre des Autres

Extrait du roman Terre des Autres, par Sylvie Bérard, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Alire.

(Extrait du chapitre 4, Les feux de l’ennemi, p. 59-69)

Le soleil plombait délicieusement le désert. Il était à son zénith et les ombres étaient réduites à un mince trait au pied des pierres et des rares arbustes. Très tôt le matin, on l’avait déposée au milieu de l’immensité et elle marchait depuis ce temps. Il devait bien faire 50° à l’ombre et pourtant elle ressentait les rayons solaires comme une douce caresse sur sa peau épaisse. Ses pattes griffues mordaient sans peine le sol granuleux et, sa longue queue dure battant la mesure, elle progressait rapidement vers le sud.

À mesure que son corps se réchauffait, elle sentait une énergie nouvelle se diffuser en elle. Ses yeux mobiles, qui percevaient le moindre mouvement autour d’elle à la surface du désert, lui donnaient un peu le tournis. Cependant, en général, on pouvait dire qu’elle se sentait dans une forme splendide. C’était la première journée de sa mission, une mission dont le sort des siens dépendait en partie, et elle était prête à abattre littéralement des montagnes de sable et de roche !

Lorsque la sphère en fusion embrasa l’horizon, puis disparut, elle n’avait pas eu le temps de ressentir quelque fatigue que ce fût. Ses puissantes jambes lui faisaient fendre le désert à une allure grisante. Le crépuscule, cependant, la laissa frissonnante. Elle alluma précipitamment le petit réchaud au méthane qu’elle transportant dans son sac – et dont il lui faudrait se départir avant de croiser son premier darztl afin de ne pas éveiller les soupçons – et s’enroula dans sa couverture réfléchissante. Puis elle se rappela que ce n’était pas ce qu’il fallait faire. Alors elle se dénuda et se coucha dans le sable afin de profiter de la chaleur que le sol avait accumulée ; elle étendit la couverture métallique au-dessus d’elle de manière à y faire pénétrer la tiédeur réconfortante du petit radiateur et resta immobile en attendant que son habitat improvisé se fût réchauffé. Elle entreprit de mastiquer quelques-unes de ses rations, le plus efficace moyen pour elle de réchauffer son sang. Elle s’endormit toute tremblante en songeant qu’elle devrait bientôt capturer ses premiers écureuils des sables – ses premiers osfts – afin de se nourrir de leur chair crue comme tout darztl qui se respecte.

Le petit matin la retrouva transie et affaiblie. Elle dut somnoler quelques heures au soleil avant de reprendre sa route, ragaillardie, encore une fois émerveillée par l’étonnante faculté de récupération de l’espèce indigène de Mars II.

Conférence de Chloé Guilimpert
Responsable des opérations stratégiques
Service de la défense et de la sécurité
Présentée devant le conseil provisoire de Mars II
Le 05e jour de sixtembre de l’an 0040 T.M.

Distingués membres du conseil qui êtes réunis ici ce matin, vous savez à quel point la décision que nous avons à prendre est importante. Depuis la rupture des relations diplomatiques avec le gouvernement darztl, nous avons travaillé d’arrache-pied afin d’établir un réseau de surveillance efficace et discret. Bien sûr, nous ne pouvions pas et ne pouvons toujours pas les attaquer de front : privé de sources énergétiques suffisantes, notre petit groupe ne fait pas le poids auprès d’un pays entier, même moins avancé sur le plan technologique. Non, nos meilleures armes sont la patience et la vigilance. La discrétion, aussi, pour éviter autant que possible de nous faire attaquer par ces barbares. L’inertie de l’ennemi a jusqu’à présent joué en notre faveur. Souhaitons que le temps fera le reste.

Nous devons admettre que nos initiatives n’ont connu jusqu’à présent qu’un succès mitigé. Cependant, nous travaillons depuis plusieurs mois déjà à mettre sur pied une nouvelle stratégie, novatrice et ambitieuse, mais, nous en sommes convaincus, réaliste. De la décision de la part du conseil de donner ou non son aval à la phase finale de ce projet dépend à notre avis la survie de cette colonie. Toutefois, avant d’en venir à l’essence même de notre proposition, laissez-nous vous rappeler quelques faits saillants des étapes que nous avons franchies jusqu’à ce jour.

Cela débuta quelque temps seulement après que les darztls eurent rompu toute relation diplomatique avec nous.

Nous aurions pu prendre modèle sur les deux guerres froides terrestres et tenter de soudoyer l’ennemi. N’aurait-il pas suffi d’enlever un darztl, de lui faire des offres jusqu’à ce qu’on eût trouvé son prix et de le renvoyer en espion docile auprès de ses semblables ? Eh bien non : la défection d’un darztl, quoi qu’on lui offrît, ne semblait pas avoir de prix. De plus, lorsqu’on laissait le prisonnier seul ne fût-ce qu’une minute, il avait tendance à imiter ses prédécesseurs et à se faire hara-kiri, alors pourtant que son espèce nous paraît presque immortelle. Les voies darztls nous seront toujours impénétrables…

Pas question non plus de refaire le coup de l’enlèvement des Sabines ! D’abord, nous ne cherchions nulle alliance avec notre ennemi. Le but était de gagner du temps et de découvrir ce qui se tramait chez eux et qui pouvait venir contrecarrer notre plan centennal. Et puis, même si le viol de guerre n’avait pas été depuis belle lurette érigé en crime passible de l’exil à perpétuité, évidemment, ces Sabines extraterrestres étaient par trop incompatibles avec nous.

Alors, nous nous sommes dit qu’il suffisait d’élever des petits darztls en être humains. Pas besoin de leur mère pour cela ! On kidnapperait quelques lézardeaux ou, mieux, on en fabriquerait à partir des embryons qui avaient servi, naguère, à isoler leur matériel génétique, et le tour serait joué. Après, pour peu qu’on eût saisi le bébé monstre dès le sortir du vivarium, le reste ne serait que routine, patience et longueur de temps. On confierait la petite chose vagissante à une famille normale et on laisserait l’amour parental faire le reste, en n’y distillant qu’à peine un soupçon de conditionnement extérieur, une dizaine de séances tout au plus, pas de quoi appeler cela un lavage de cerveau.

Nous nous y sommes risqués, arrêtant notre choix sur la culture d’embryons, car le rapt eût trop attiré l’attention. Appelons cette initiative notre projet Alpha. Cela produisit de beaux darztls miniatures qui hurlaient à pleins poumons en battant de leur courte queue l’air suffoquant de la pouponnière. Histoire de ne pas mettre tous nos oeufs dans le même panier, si vous nous passez l’expression, nous ne nous sommes pas limités à une seule tentative. Nous voulions expérimenter diverses formes d’éducation afin de multiplier les chances de réussite. Nous avons pour cela fait appel à notre exopsychiatre Joëlle Lamsong.

Comme certains d’entre vous le savent déjà, nous sommes probablement allés trop vite : l’expérience fut un lamentable échec. Vous pourrez en juger vous-même si vous allez consulter le rapport de la docteure Lamsong. Ou bien les extraterrestres sont trop repoussants aux yeux du commun des mortels pour être jamais considérés, même à l’aube de leur vie, comme de mignons petits êtres à protéger, ou les humains ressentent trop de méfiance à l’égard de leurs aînés. Toujours est-il que le résultat fut lamentable.

Bien sûr, nous n’avions pas laissé les familles repartir ainsi dans la nature. Sans doute se seraient-elles fait lyncher, le petit enlever, arracher, piétiner. Et si le projet n’était pas resté secret, le résultat eût été le même. Non, les familles avaient plutôt été relogées dans un quartier protégé, dégagé à cette fin dans l’enceinte même du service de la défense, à l’abri des regards indiscrets. Peut-être bien que cela n’encouragea guère les cellules familiales à se comporter tout à fait normalement, mais cela n’explique pas tous les coups, les rebuffades, les privations dont furent victimes les bébés. Le climat torride qu’on imposa aux familles, histoire de garder les petits en santé, contribua-t-il à l’irascibilité générale de la petite communauté ? Quoi qu’il en soit, tous les humains de l’expérience se comportèrent très mal et firent, par leurs agissements, échouer l’expérience. On voulait élever un darztl en vrai petit humain pour le former à la chaleur de ses hôtes primates, et voilà que les dix lézardeaux étaient traités comme des animaux – non, au moins certains animaux sont chouchoutés par leurs maîtres, même les étranges tortues à carapace poilue que certains des nôtres ont adoptées sur cette planète -, comme des prisonniers à qui on se contentait de dispenser les premières nécessités.

Il s’agissait pourtant de familles triées sur le volet, issues des couches supérieures de nos services, conscientes des enjeux du projet. Ce qui n’empêchait pas qu’un petit darztl en moyenne était soigné chaque semaine, qui pour une blessure suspecte, qui pour malnutrition, qui encore pour des mutilations qu’il semblait lui-même s’être infligées. La quatrième année d’une expérience qui devait en durer vingt, on en découvrit un torturé à mort entre deux bâtiments, victime de l’acharnement d’enfants de la communauté – les autorités avaient en effet opté pour des cellules familiales comportant deux enfants ou plus au moment où avait débuté l’expérience.

Le projet a fait long feu encore quelques mois. Puis, un soir, les huit jeunes darztls restants ont dressé une embuscade et se sont jetés sur les enfants humains de la communauté. Quelques jeunes ont été grièvement blessés et l’un d’entre eux a littéralement été éventré à main nue par les lézardeaux de quatre ans. Ce fut le coup de grâce. Nous avons mis fin à l’opération et avons éliminé huit petits darztls, le neuvième étant disparu entre-temps dans des circonstances suspectes. Et chacun est retourné à sa vie d’antan et il s’en est trouvé bien peu pour pleurer les petites créatures. Que voulez-vous, non seulement nous n’appartenions pas à la même espèce, mais nous ne sommes ni du même genre, ni du même ordre à peine du même embranchement et certainement pas du même monde !

***

Elle tomba sur son premier darztl le quatrième matin, avant d’avoir eu le temps de se départir de ses artefacts humains. Ses deuxième et troisième nuits passées dans le désert avaient été moins éprouvantes que la première, car elle avait eu la prévoyance de consommer préventivement quelques rations et de s’arrêter un peu avant la tombée de la nuit afin de se construire un abri sur une pierre brûlante qui, à la fois grâce au réchaud et à la couverture de survie, avait réfléchi toute la nuit une chaleur bienfaisante. Ce jour-là, elle s’était remise en route toute guillerette, fredonnant même une vieille chanson de son enfance que ses nouvelles facultés vocales émettaient de manière quelque peu déformée.

Son chant s’interrompit net à la vue de l’étranger, vraisemblablement un mâle vu sa taille, qui venait au loin, monté sur une grosse bête, sans doute un haavl. Il faudrait donc mettre en branle le plan B, celui où elle jouait l’amnésique qui a échappé à ses agresseurs humains. C’était un plan moins confortable que le plan A, où on la découvrait seulement une fois en sol darztl, ce qui lui donnait l’occasion de camoufler ses instruments de manière à les récupérer à la fin de la mission. Mais c’était le seul plan qu’elle avait sous la main, alors il faudrait faire avec. Elle prit un air abattu, rompu, et laissa l’autre s’approcher sans le perdre de vue un instant.

« Ça va ? demanda le darztl en descendant de sa monture.

– Je… je suis… Je ne… Je l’ignore », bafouilla-t-elle d’un air hagard. Elle avait utilisé la première personne du singulier, chose rare et extrêmement intime pour un darztl, mais heureusement, son transducteur était programmé pour convertir par défaut sa phrase en une forme plus impersonnelle et plus conforme à la langue indigène.

L’autre s’arrêta net et tira un objet d’un fourreau accroché à son haavl. Au cas où il se serait agi d’une arme à longue portée, elle s’immobilisa elle aussi. « Que fait la darztl en plein désert ? » insista l’étranger.

Elle parut se concentrer très fort, puis se laissa choir sur le sol, feignant une très grande faiblesse, espérant que les darztls manifestaient leur faiblesse de la sorte. À son grand soulagement, son geste eut le résultat escompté. Le darztl rengaina son arme et se précipita vers elle. Il s’agenouilla à ses côtés et lui souleva la tête dans un geste d’une très grande douceur. « Ce n’est pas grave. Les darztls auront tout le temps voulu de faire connaissance. Il faut reprendre des forces. » Il tâta son corps à la recherche d’une blessure, et comme prévu il découvrit les cicatrices toutes fraîches des coups qu’on avait pris soin de lui infliger pour plus de crédibilité. Elle ferma les yeux, à la fois soulagée et révulsée par une telle promiscuité. « Tout ira bien, maintenant, la darztl rentrera bientôt à la maison. » Elle sentit que l’autre lui entrouvrait les lèvres et faisait couler dans sa bouche un liquide amer. Tout écoeurement se dissipa et elle fut submergée par le plaisir d’être ainsi étendue sur le sol brûlant sous un astre torride. Elle dut s’assoupir, car lorsqu’elle rouvrit les yeux, le soleil était déjà bas dans le ciel.

L’autre la regardait. Son fanon était d’un bleu mordoré de violet. Dans un bref moment d’égarement, ou peut-être parce que les effets de la mystérieuse potion se faisaient encore sentir, elle se prit à trouver cette couleur jolie, mais le darztl ouvrit la bouche pour parler et elle entrevit ses longues dents et son fanon s’agita comme une gelée gluante et elle le trouva de nouveau répugnant. « Ça va mieux ? » Le fanon de l’étranger fut de nouveau parcouru de traits de couleur. Elle devait avoir un air hébété, car il reprit : « Cette curieuse compagne est aussi myope qu’opaque… » Elle comprit qu’il faisait référence à la coloration de son propre fanon, qu’elle n’avait pas encore réussi à animer comme un véritable darztl, ne connaissant rien, de toute façon, à ce mode de communication non verbale. Tout ce que les archives humaines en disaient, c’était que le fanon des indigènes qu’on avait torturés devenait brunâtre lorsqu’ils étaient soumis à une grande souffrance. Mais des autres couleurs, évidemment, on ne savait rien Elle joua les idiotes : « Je ne comprends pas… » Le darztl se leva d’un bond. Même si elle se savait plus grande que lui dans son corps de darztl femelle, elle ne put s’empêcher d’être impressionnée par sa carrure et pour peu elle se serait levée et se serait enfuie à toutes jambes. Il se méprit sur son sursaut. « Non, non, il faut rester étendue. Il se fait tard, il vaut mieux passer la nuit ici. »

Conférence de Chloé Guilimpert (suite)

Nous aurions pu reprendre l’expérience en modifiant quelques données, mais le temps pressait. Nous ne pouvions nous permettre d’attendre vingt années locales encore qu’une nouvelle couvée fût parvenue à l’âge adulte et fût prête à jouer les espions à la solde des humains. Un de nos généticiens, Dieter Sych, réunit les éléments d’un dossier qui menait à une solution moins fastidieuse que la précédente. Le génie génétique n’avait servi jusque-là qu’à traiter des maladies héréditaires et à modifier les cultures à croissance rapide, mais rien n’interdisait de traiter l’« humainerie » (nous citons ici textuellement les mots du docteur Sych) comme une affection congénitale. Agir non sur la génération suivante, mais sur celle qui était déjà là posait plus de problèmes, mais n’était pas sans précédent : ne l’avait-on pas adoptée lorsqu’il avait fallu adapter au plus vite les quelques animaux de ferme que nous avions tirés de leur hibernation à notre arrivée sur Mars II ? Les résultats n’étaient pas permanents – sans être pour autant réversibles – et s’estompaient en partie dès qu’on cessait de consommer la médication – causant souvent la mort du sujet toutefois -, mais les implants sous-cutanés facilitaient grandement les choses. De plus, ce que le génie génétique n’était pas apte à masquer ou à générer, la chirurgie esthétique le construirait de toutes pièces. Vous nous direz que nous aurions dû prendre notre temps, nous assurer de la viabilité de notre projet, mais comme vous le savez, chaque jour comptait ! Tout ce qu’il nous fallut faire, ce fut ignorer certaines règles d’éthique.

Dans le cas de notre projet Beta, nous choisîmes dix volontaires – décidément, au service de la défense, quelqu’un avait une fascination pour le chiffre 10 – parmi les victimes d’affections héréditaires récentes. Nous précisons qu’il s’agissait invariablement d’une mutation de fraîche date, causée par le nouvel environnement planétaire, car, bien sûr, plusieurs d’entre vous n’êtes pas sans savoir qu’aucune affection congénitale décelable n’avait été tolérée chez les passagers du vaisseau-mère en partance vers Mars II ! Les volontaires étaient donc tous des malades qui, pour des raisons de hiérarchie, étaient incapables de s’offrir une thérapie génique à court ou à moyen terme. En échange de leur guérison, nous leur avons proposé ni plus ni moins de vendre leur âme au diable. Il va sans dire que peu ont refusé.

L’expérience se déroula rondement. Bientôt, les humains furent transformés en dix authentiques darztls…

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