Terres brûlées

Comment continuer à vivre là où le sol est miné, l’eau contaminée et l’air empoisonné ?

Une épidémie de grippe, un colis suspect dans le métro, quelques cas de listériose, et l’on croit comprendre à quel point le monde est dangereux. Mais certaines lectures ont le don de remettre les choses en perspective et de nous faire apprécier notre sécurité relative. C’est le cas, notamment, de deux nouveaux romans qui se passent respectivement en Inde et en Afghanistan.

Les mines antipersonnel, on le sait, font des victimes longtemps après la fin des hosti­lités – souvent sur des terrains où les enfants vont jouer. Dans La vaine attente, Nadeem Aslam raconte comment les troupes soviétiques ont parsemé la campagne afghane de mines « aux allures de jouet, poupées, crayons de couleur, montres en plastique brillant », qui ont fait tant de morts que « certains vautours ont acquis le goût de la chair humaine ». Au fil des pages de cette œuvre imposante, on ne cesse de croiser des victimes de ces machines infernales. On assiste à une opération de déminage artisanale au moyen d’avions en papier enflammés, on voit les pommes-grenades d’un verger entier répandre leurs graines rouges sous le choc d’une explosion. Partout, on constate la destruction : « À parcourir les rues, on avait l’impression que seul le ciel n’avait pas changé. »

Tout l’art de Nadeem Aslam réside dans cette façon d’oppo­ser les images poétiques aux atrocités, les joyaux de la cul­ture afghane aux barbaries des invasions successives qui l’ont presque oblitérée. Cette culture sacrifiée, elle est symbolisée par une maison isolée aux environs de Jalalabad, où trois personnes attendent des nouvelles de leurs proches disparus. Ses murs sont ornés de fresques couvertes de boue, ses plafonds sont tapissés de livres cloués comme autant de crucifiés, et dans sa cave se trouve une statue de Bouddha à demi ensevelie. L’horreur a aussi contaminé la tradition orale afghane, « sans égale dans le reste du monde ». Ses djinns et ses démons ont été remplacés par des monstres bien pires : imams fourbes, traîtres seigneurs de guerre, soldats soviétiques vampi­risant le sang des résistants, talibans forçant les femmes à amputer leurs époux, Américains qui n’hésitent pas à torturer leurs prisonniers, « ces parcelles de territoire ennemi ». Et si les témoignages qu’échangent les personnages sont troués d’omissions, c’est que la vérité est « trop épouvantable » à dire.

En Afghanistan, écrit Nadeem Aslam, « il suffit de tirer un fil pour constater qu’il est relié au reste du monde ». L’auteur impute le climat de terreur aux puissances occidentales qui appuient des despotes corrompus, mais aussi à une interprétation trop littérale du Coran, dont il cite maints passages incitant à la violence. « Ce pays n’aurait pas connu le sort qui est le sien, si on l’avait laissé tranquille », insiste-t-il. Mais le mal est fait et, comme les mines, il sévira encore pendant de nombreuses années.

La tragédie de Bhopal, en Inde, est de loin la pire des catastrophes industrielles de l’histoire : 32 tonnes de gaz toxiques déversées en zone urbaine, 3 000 morts en trois jours. Le plus scandaleux, c’est que Union Carbide n’a jamais nettoyé ce mégadégât, dont les séquelles ont fait 15 000 vic­times additionnelles depuis 1984. Le narrateur de Cette nuit-là (lisez-en un extrait), du romancier indien Indra Sinha, est né au milieu de « ce vaste massacre des innocents », il a été nourri à même ce poison qui « engorge le sol, l’eau, notre sang, notre lait ». À six ans, sa colonne vertébrale a commencé à se déformer. « Je me suis retrouvé les os tordus en épingle à cheveu et le cul plus haut que le reste. » Condamné à marcher sur les mains, il s’est lui-même baptisé Animal – ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’un humour insolent bien humain.

Pendant que se déroule le procès interminable contre l’entreprise chimique, l’auteur nous décrit l’angoisse des survivants, aveugles ou souffrant d’emphysème, qui vivent « dans la hantise que l’usine resurgisse une nuit du monde des morts et arpente la ville à grands pas de démon ensanglanté pour se saisir d’eux ». Ils ont frôlé l’apocalypse une fois, ils s’attendent à la voir advenir à tout moment. Trahis par leurs dirigeants, trahis par ceux qui prétendent vouloir les aider, ils ne pensent même pas à se rebeller, parce qu’ils sont trop préoccupés par leur survie immédiate. Comme Ani­mal, ils vivent au jour le jour, sans croire que leur sort pour­rait s’améliorer. « L’espoir, c’est dans des endroits comme ça qu’il meurt, parce que l’espoir vit d’avenir et ici il n’y a pas d’avenir. »

ET ENCORE…

Nadeem Aslam, 43 ans, est né au Pakistan, mais il vit depuis 1980 dans le nord de l’Angleterre, où son père, poète et dramaturge communiste, avait dû s’exiler pour échapper au régime du général Zia. Son premier roman, La cité des amants perdus, lui a valu une nomination au prestigieux prix Booker. Il n’écrit que dans la plus complète isolation, dans une pièce aux fenêtres couvertes de papier noir, sans parler à personne durant des mois.

La vaine attente, par Nadeem Aslam, Seuil, 396 p., 34,95 $.

Cette nuit-là, par Indra Sinha, Albin Michel, 440 p., 34,95 $.

Laisser un commentaire