Théâtre extrême

Auteur, metteur en scène, comédien, musicien, Christian Lapointe, 30 ans, dirige le Théâtre Péril, à Québec. Où il monte des choses réputées injouables : Faisceau d’épingles de verre, de Claude Gauvreau ; Axël, de Villiers de L’Isle-Adam, précurseur du théâtre symboliste ; ou 4.48 Psychose, de Sarah Kane, bel exemple du « in-your-face theatre », mouvement britannique dont il se réclame. Sans compter ses propres pièces, telle CHS, sur la combustion spontanée (au dernier Festival d’Avignon, dans la programmation officielle). Avec lui, pas de spectacles mode ou décoratifs.

Photo : Jocelyn Michel
Photo : Jocelyn Michel

Son théâtre, exigeant et questionneur, conquiert ses pairs. Brigitte Haentjens lui a versé une part sonnante de son prix Siminovitch ; Marie-Hélène Falcon, du Festival Trans­Amériques, encourage son travail ; Marie-Thérèse Fortin lui offre une résidence au Théâtre d’Aujourd’hui. « J’avais huit ans quand mon frère m’a initié aux jeux de rôles. J’ai alors compris que je pouvais m’amuser à être quelqu’un d’autre. » Tout en restant farouchement lui-même.

Votre définition du théâtre ?

– C’est un acte de résistance au nivellement par le bas, qui nous offre la chance de comprendre le monde et d’en faire advenir un meilleur. La scène est un espace où l’on n’est pas soumis à l’intelligence sociale, comme dans nos vies de famille ou de couple. Le théâtre permet de voir à l’œuvre l’homme-bête, l’Homo sapiens.

Est-ce pour préciser que votre théâtre n’est ni distrayant ni apaisant que vous avez nommé votre compagnie Théâtre Péril ?

– Le théâtre ne prend plus de risques, on fabrique du divertissement de masse. Le Théâtre Péril essaie d’attenter au consensus généralisé.

Qu’espérez-vous du spectateur ?

– Qu’il vienne l’esprit ouvert, qu’il consente à être choqué ; sinon, à quoi bon ? Je me plais à dire que je fais du théâtre qui commence quand le théâtre finit, c’est-à-dire quand le spectateur quitte la salle. Je souhaite qu’il trouve son quotidien transformé, que son regard sur le monde change, ne serait-ce que quelque temps.

Ne vous taxe-t-on pas d’hermétisme ?

– L’hermétique ne veut pas être compris, ce n’est pas mon cas. Moi, je fais du fromage bleu. Il y a des gens qui en raffolent, d’autres qui ne s’en approchent pas, mais il suffit d’y goûter une seule fois pour avoir envie d’y revenir. Il est dangereux d’associer à l’hermétisme une démarche qui se fait sans compromis.

La mort est l’un des thèmes récurrents de vos spectacles. Elle vous a frôlé quand vous étiez cracheur de feu.

– J’ai littéralement pris feu lors d’une démonstration en direct à la télévision. J’avais 19 ans. Gravement brûlé, j’ai subi des greffes de peau. Si je n’avais pas porté un masque en cuir, j’aurais été défiguré et serais devenu aveugle. Quand on découvre que la mort nous guette à chaque instant, on comprend ce que vivre signifie.

Votre passage à Avignon a-t-il fait se bousculer les propositions des théâtres ?

– Pas tellement. Ça doit se savoir que je suis incapable de réaliser quoi que ce soit si on ne me laisse pas entièrement carte blanche.

Vous avez fait le choix de rester à Québec.

– Je n’ai pas de voiture, de condo, de chalet. Je ne me sens nulle part chez moi, si ce n’est dans une salle de répétition ou de théâtre. Je vais où le travail m’appelle. À Québec, les gens votent à droite, alors je sais à qui je parle et à quoi je peux servir.

  • Limbes, d’après Purgatoire, Calvaire et Résurrection, de William Butler Yeats, Studio du Centre national des Arts, à Ottawa, du 2 au 5 déc., 613 755-1111 ; Théâtre La Chapelle, à Montréal, du 19 au 30 janv., 514 843-7738.

www.theatreperil.com

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