THÉÂTRE / Quatre pièces en coup de vent

Un petit bilan de pièces vues récemment : L’opéra de quat’sous, Opium_37, Le fusil de chasse et Jackie.

Un petit bilan de pièces vues récemment :

L’opéra de deux sous. Dans un billet récent, je parlais de L’opéra de quat’sous, de Brecht-Weill, vu à Québec en 1977, qui m’avait laissé un souvenir impérissable. Je n’en dirai pas autant de la production que présente le Théâtre du Nouveau Monde ces jours-ci.

J’avoue avoir fui à l’entracte (après une heure trente tout de même, lente et longue). Il y a plein de bonne volonté et de beaux mouvements d’ensemble dans ce spectacle, mais il y manque un point de vue, une cohésion de pensée, de la chair, de la saleté, du canaille. Il y manque Brecht pour tout dire.

Adrien Bletton, Danielle Proulx, Serge Postigo, Pierre-Étienne Rouillard, Charles Dauphinais. Photo : Yves Renaud
Adrien Bletton, Danielle Proulx, Serge Postigo, Pierre-Étienne Rouillard, Charles Dauphinais. Photo : Yves Renaud

Quand les acteurs s’emparent du micro pour chanter, ils s’appliquent tellement à bien le faire qu’ils en oublient d’incarner leur personnage que certains ont déjà un peu de mal à rendre crédible.

Et puis, pourquoi avoir re-traduit en français des chansons qui tenaient déjà très bien debout ? Elles n’y gagnent pas au change.

Une chose demeure: on a toujours aussi hâte de voir ce que fera Brigitte Haentjens, en 2012, de cette œuvre mythique difficile à monter.

L’opéra de quat’sous, Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, jusqu’au 28 oct., 514 866-8668.

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Pour madame pipi. Le temps ne passe pas désagréablement au Théâtre de Quat’Sous, quoique beaucoup de superficialité saupoudre Opium_37 (une barre de soulignement dans un titre de spectacle qui veut restituer l’ambiance des années 1930 ? Hum, on n’en est pas à un anachronisme près !).

La pièce de Catherine Léger et Éric Jean, également metteur en scène, pose dans un café parisien Anaïs Nin, June Miller et Antonin Artaud, dont on se désintéresse rapidement du « destin fictif » tant il est cliché, pour s’attacher à celui de personnages, tout aussi stéréotypés, mais qui ont l’avantage de ne pas être passés à l’histoire.

Dans le rôle d’une « madame pipi » philosophe, Muriel Dutil excelle. Mais était-il vraiment nécessaire de l’installer sur l’abattant d’une toilette posée devant la scène ? Une métaphore aurait été appréciée.  Si on n’est pas découragé de découvrir Yann Perreau comme acteur, on le préfère et de beaucoup chanteur. Quant aux costumes, on ne sait pas trop quelle époque la conceptrice a voulu illustrer puisqu’elle en superpose souvent quelques-unes dans l’habillement du même personnage !

Opium_37, Théâtre de Quat’Sous, à Montréal, jusqu’au 16 oct., 514 845-7277.

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Zen et magique. On aurait pu cogner des clous. Imaginez : la lecture de trois lettres ne semble pas a priori d’un intérêt spectaculaire. Eh bien, c’est magique. Trois femmes (l’épouse, la maîtresse qui va se suicider, la fille de cette dernière) adressent au même homme, Josuke – gestuellement interprété par Rodrigue Proteau dans une alcôve surélevée –, une lettre qui les révèle intimement.

Il y a dans Le fusil de chasse, de Yasushi Inoué (1906-1991), adapté pour la scène par l’écrivain Serge Lamothe, des pages incandescentes, des trésors de délicatesse, sur l’amour et les tremblements de l’âme, et aussi sur la mort, l’infatigable rôdeuse. Un texte émouvant de limpidité empoigné avec maestria par Marie Brassard, infiniment gracieuse du corps et de la voix, dans les trois rôles féminins.

Marie Brassard. Photo : Yves Renaud
Marie Brassard. Photo : Yves Renaud

En entrevue, le réalisateur François Girard, qui dirige le spectacle, parlait de l’esprit zen de l’œuvre qu’il a voulu traduire sur scène. Pas sûr que la scénographie (de François Séguin) se contente d’une technologie zen pour réussir les changements qui s’opèrent, presque à notre insu, sur le sol, qui passe d’un parterre inondé avec fleurs de lotus incorporées à une plage de cailloux polis, puis à un plancher en lattes de bois. Les costumes de Renée April procèdent du même charme. Seul bémol en ce qui me concerne : la musique lancinante d’Alexander MacSween, qui peut créer un état torpide non propice à la réception du texte.

Un spectacle d’une grande densité, beau à pleurer, récompensant l’attention que le spectateur voudra lui porter.

Le fusil de chasse, Usine C, à Montréal, jusqu’au 16 oct., 514 521-4493.

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Les vêtements de Jackie. Sylvie Léonard chez Elfriede Jelinek et Denis Marleau : ça ne coulait pas de source pour moi. Pourtant, la comédienne accomplit un travail gigantesque, entre autres de mémorisation d’un flot ininterrompu de paroles. Elle évacue tous les tics que la télé a pu lui apporter, adopte un débit qu’on ne lui connaît pas et joue de multiples variations pour nous faire croire qu’elle est bel et bien Jackie Bouvier-Kennedy (plus tard Onassis).

Seule en scène, ou en duo, si on peut dire, avec un personnage silencieux, mais qui fut important toute sa vie : une caméra – tenue par Olivier Schmitt – qui la traque en temps réel pendant tout le spectacle (ce qui nous permet de voir Jackie sous tous les angles sur un écran surplombant l’aire de jeu).

Sylvie Léonard et Olivier Schmitt. Photo : Caroline Laberge
Sylvie Léonard et Olivier Schmitt. Photo : Caroline Laberge

L’auteure autrichienne Jelinek montre que cette icône de l’élégance utilisait son art du vestiaire comme un rempart contre ses infortunes personnelles. Le texte, fascinant et ravageur, brouille l’image que la « femme du président » s’était forgée.

Denis Marleau et Stéphanie Jasmin signent mise en scène, décor, accessoires et vidéo, et ne commettent aucune faute de goût. Soixante-cinq minutes remarquables.

Jackie, Espace Go, à Montréal, jusqu’au 30 oct., 514 845-4890.

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