Ticket pour l’éternité

Extrait du recueil de nouvelles Ticket pour l’éternité, par Pierre-Yves Pépin, avec l’aimable autorisation des Éditions Triptyque.

Extrait du recueil de nouvelles Ticket pour l’éternité, par Pierre-Yves Pépin

LE MAÎTRE DU TERRAIN

L’ombre portée des dunes s’allongeait sur le sable fauve. Les réparations de la jeep avaient requis de longues heures sous un soleil brûlant. Le moteur tournait enfin. Les Touaregs du cheikh Nawaf, demeurés invisibles pendant le plein jour, rôdaient dans les parages. Il fallait décoller de toute urgence. Les mercenaires grimpèrent à bord du véhicule dont le moteur tournait déjà. L’embrayage traité dure-ment grinça. Des volées de sable giclèrent sous les roues. Le chauffeur mit pleins gaz. Le soleil déclinait dans un ciel de céruse et de flammes.

Le véhicule prit de la vitesse sur la piste qui con-duisait à une crête de granit noir. Il dansait de façon furibonde sur le cailloutis grossier de la pente. Les passagers se cramponnèrent. Le tom-tom étouffé d’un fusil mitrailleur retentit sur la gauche. On les avait repérés ! Personne ne se retourna, mais les hommes rentrèrent d’instinct la tête dans les épaules.

Les premières balles déchiquetèrent des ballots arrimés sur le toit de la jeep. Les miaulements des ricochets se multiplièrent sur la carrosserie. Le pare-brise s’étoila. Le chauffeur atteint à la nuque émit un gargouillis. Il bascula sec sur la piste. Son casque d’acier rendit un son de casserole.

La jeep se mit à zigzaguer. Un mercenaire redressé en porte-à-faux voulut s’emparer du volant pour réduire les embardées. Il n’en eut pas le temps. Le véhicule escalada un amoncellement de pierres puis capota. Le moteur gronda jusqu’à l’aigu, s’emballa, s’éteignit. Les hommes se dégagèrent à quatre pattes. À peu près indemnes, grâce aux arceaux d’acier de l’habitacle.

Une chenillette arrivait à vive allure en faisant rouler le sable ocre. Elle s’immobilisa à cent mètres. Une dizaine de rebelles enveloppés de burnous sau-tèrent au sol. Une voix rauque émit un ordre bref. Les combattants se disposèrent en arc de cercle. Ils se mirent à ramper vers la jeep.

Le soleil bascula vers l’horizon poussiéreux. Le ciel ne fut plus qu’un voile rose. Des taches blanches révélaient la progression lente mais régulière des rebelles. À moins d’un impossible miracle, ils allaient tous y passer avant que les étoiles pâlissent dans le ciel assombri.

La jeep immobilisée sur le côté garantissait une certaine protection. Les mercenaires se partagèrent une douzaine de grenades. Ils transpiraient et avaient froid en même temps. Ni appréhension ni effroi pour altérer leurs traits pourtant. Simplement l’empreinte d’une lassitude infinie sur un fond de détermination farouche.

Un grand sec aux traits de cuir tanné et à la tête rasée promenait une main nerveuse sur sa joue rêche. L’autre main agrippait une grenade. Rudolf Bauër. Le chef de la poignée d’éclaireurs en mission de reconnaissance. Michel et Ricardo, deux anciens d’Indochine et d’autres enfers, complétaient l’équipe. Ils plissaient les yeux. Les paupières battaient. À l’affût du moment opportun pour lancer les grenades, ces hommes décodaient le silence.

Un visiteur imprévu, un scorpion jaune à large queue, fit une apparition soudaine. L’animal alla fureter du côté des boîtes de vivres, de munitions et d’outillage entassées au sol. Insatisfait de son explo-ration, il se laissa choir sur l’encolure du battle dress élimé de Rudolf Bauër. Le mercenaire tressaillit. Une réaction suffisante pour déclencher l’attaque. Le scorpion rabattit son post-abdomen effilé d’un coup sec et précis. Les chairs du cou cédèrent. Le venin pénétra.

Bauër échappa sa grenade. Son poing fermé cher-cha l’assaillant. Il le manqua de peu. Le scorpion dégringola au sol. Il se faufila entre deux caisses. On le perdit de vue. La douleur irradia dans l’épaule et le cou de l’Allemand. Il jura en dialecte souabe. Ses yeux se mouillèrent. Michel et Ricardo lorgnèrent de son côté sans piper mot. Inquiets pour eux-mêmes, ils se raidirent contre une attaque de l’animal irascible qui pouvait frapper en toute impunité.

Les mercenaires tendirent l’oreille. Le gronde-ment de plusieurs véhicules en marche montait dans la nuit. C’étaient là les effectifs de la colonne moto-risée qu’eux-mêmes devaient précéder et guider en territoire hostile. Convaincu que les éclaireurs avaient fait correctement leur travail, le commandant main-tenait son cap vers le camp retranché du cheikh Nawaf. Une attaque-surprise allait anéantir ce camp à l’aube.

La possibilité d’être sauvés alluma une lueur d’espoir dans l’œil dilaté des mercenaires. Bauër évoqua la trousse de médicaments de la colonne. Il crut tenir là une chance de s’en sortir. L’engourdis-sement continuait à s’étendre. Il serra les dents pour ne pas défaillir.

L’avancée rapide de la colonne rendit la position des rebelles intenable. On allait les prendre à revers. Leur chef décida la retraite. Les Touaregs firent volte-face pour retrouver leur chenillette. Les hommes assiégés le réalisèrent. Bauër voulut marquer des points. D’une voix faible, il ordonna à Michel et à Ricardo de dégoupiller. Ceux-ci se redressèrent. Ils lancèrent leurs grenades d’un mouvement ample du bras dirigé vers le haut.

Une grenade éclata sur un tas de roches. L’autre fit monter un geyser de sable au centre de la piste. Le commandant de la colonne, un ancien colonel de para brutal et impulsif, réagit du tac au tac. À cent mètres, il fit mettre un bazooka en batterie. Deux projectiles tombèrent coup sur coup sur la jeep renversée. Le véhicule flamba. Les munitions sautèrent.

Les mercenaires de la colonne applaudirent le feu d’artifice. Une fumée grasse roula dans leur direction. L’odeur mixte de métal surchauffé, de caoutchouc fondu et de chair brûlée – une odeur de combat familière – les fit tousser. Le feu se réduisit à quelques flammèches isolées. Les half-tracks rou-lèrent vers la jeep carbonisée.

Le commandant réalisa sa terrible bévue. On ramassa le chauffeur en chemin. Le temps pressait. Son corps roula au fond d’un trou creusé à la hâte. S’ajouta à la pelle ce qui restait des trois autres. Un empilement de gros cailloux marqua l’emplacement de la fosse. La colonne se remit en marche. Les phares voilés des véhicules rapetissèrent dans la nuit.

Le scorpion jaune responsable de la mort de Baüer s’était terré dans le sable pendant l’incendie. Il émer-gea à l’air libre frais et dispos. Le calme était revenu sur le lieu du sinistre. Le redoutable prédateur reprit sa chasse nocturne coutumière. Ce minuscule animal d’à peine dix ou douze centimètres demeurait sans conteste le maître du terrain.

 

La suite dans le livre…