Tiffany et nous

Qui savait que le vent de Tiffany avait soufflé jusque dans une petite église montréalaise à la fin du 19e siècle ? Une expo consacrée au célèbre verrier lève le voile sur cette belle découverte.

Une exposition consacrée au célèbre verrier Tiffany à Montréal
Photo : MBAM

Ils sont 18… Dix-huit trésors qui dormaient dans une église de la rue Sherbrooke depuis plus de 70 ans. Ces vitraux aux scènes bibliques, tout droit sortis des ateliers de Louis Comfort Tiffany, auraient pu être de qualité médiocre. Ils se sont avérés exceptionnels, au grand bonheur du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), propriétaire de l’église. Depuis le 12 février, ils sont les vedettes d’une exposition spéciale qui présente plus de 180 œuvres de l’artiste verrier.

(Voir également le photoreportage « Les vitraux de Tiffany »)

L’aventure commence en 2007. La communauté presbytérienne se résout à vendre l’église Erskine and American, faute de fidèles et de moyens pour entretenir ce lieu historique classé au patrimoine architectural canadien. Pour le Musée, qui se trouve tout à côté, c’est l’occasion idéale de s’agrandir. Il acquiert donc l’édifice, et la décision est rapidement prise d’y aménager le pavillon d’art canadien ainsi qu’une salle de concert. Les travaux de restauration commencent, les vitraux sont retirés et soumis à l’expertise de deux spécialistes américains de Tiffany. Conclusion : cette collection est unique par le nombre de pièces et par leur état de conservation exceptionnel. « Ça a été une belle surprise, on ne s’attendait pas à des œuvres d’une telle valeur », s’enthou­siasme Nathalie Bondil, l’énergique directrice du MBAM. Car selon l’époque de fabrication, la qualité peut varier. Or, sur les 18 vitraux de l’église, 17 ont été créés durant l’âge d’or des ateliers Tiffany, de 1894 à 1904.

D’une collection exceptionnelle à une rétrospective consacrée à l’artiste, il n’y avait qu’un pas. Nathalie Bondil et Rosalind Pepall, commissaire de l’exposition, l’ont franchi et proposent au public de découvrir l’œuvre du verrier, fils d’un célè­bre joaillier new-yorkais. L’exposition se veut pédagogique et thématique. Le visiteur apprendra que Louis C. Tiffany se destinait au départ à la peinture, art qu’il avait étudié à New York et à Paris. Il fera connaissance avec ses tableaux de jeunesse et ses premières créations en verre. Puis, grâce à des documents d’époque, il sera le témoin des succès européens de l’artiste, dont le meilleur ambassadeur fut le marchand d’art parisien Samuel Bing. Mais le clou de l’exposition reste les 18 vitraux de l’église Erskine and American.

« Une grande salle ressemblant à une chapelle leur sera consacrée. Les vitraux seront éclairés de l’arrière pour en révéler tous les jeux de couleur, explique la conservatrice Rosalind Pepall. Nous avons aussi prévu un vitrail exposé à l’horizontale. De cette façon, le public pourra observer l’épaisseur des vitraux et le nombre de couches de verre nécessaires pour obtenir ces superbes nuances de couleur. » Car Tiffany était doué d’un talent rare pour le travail du verre. « C’est un peintre de la lumière et de la matière, un génie du verre », résume Françoise Saliou, maître verrier et lauréate, en 2004, du Prix du patrimoine pour l’artisan de l’année, décerné par la Ville de Montréal.

Avec son fils, Thomas Belot, elle a été chargée par le MBAM de la restauration et du dépoussiérage des vitraux. Cette Québécoise d’adoption au caractère bien trempé ne cache pas son admiration pour Tiffany. « Il décompose et diffuse la lumière d’une façon unique. Et puis, il joue avec différents types de verre – martelé, drapé ou plissé – pour donner l’impression de la matière. » Inspiré par ses voyages en Afrique du Nord, Tiffany a notamment inventé la technique du drapé, simulant à s’y méprendre la souplesse des tissus.

À l’époque où ces vitraux ont été fabriqués, à la charnière du 19e et du 20e siècle, Louis C. Tiffany était l’un des chefs de file du design américain. Les riches amateurs d’art s’offraient ses talents de décorateur d’intérieur et d’artiste du verre. Ils s’arrachaient ses lampes naturalistes, ses paravents incrustés de médaillons de verre et ses vases aux formes inédites. Les commandes de vitraux affluaient de partout aux États-Unis, et même du Canada. « Quelque 300 employés travaillaient alors dans ses ateliers », raconte Richard Gagnier, restaurateur en chef du MBAM. Ces artisans et artistes, dont Agnès Northrop et Frederick Wilson, ont largement contribué à la réputation des ateliers. Car si Tiffany était l’artiste visionnaire, la plupart des œuvres étaient dessinées et fabriquées par d’autres : « Il n’était pas le souffleur de verre, mais en quelque sorte le directeur artistique qui inspire les artisans, dit Rosalind Pepall. Cela reste son œuvre, car ce sont ses goûts et sa vision qui s’expriment dans le verre. » À partir de 1910, cependant, l’engouement pour les créations de Tiffany diminue. Sa réputation est entachée par la production plus commerciale, dans ses ateliers, d’objets de moins bonne qualité.

Les visiteurs de la rétrospective Le verre selon Tiffany : la couleur en fusion, la première du genre au Canada, auront la chance de voir des œuvres de la plus belle période de Tiffany. Ce sera aussi la seule occasion pour eux d’admirer les vitraux de près avant leur réinstalla­tion dans l’église, où ils seront placés à 3,5 m du sol, bien au-dessus de leurs yeux.

Le verre selon Tiffany : la couleur en fusion sera à Montréal du 12 février au 2 mai, puis à Richmond, en Virginie.

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