Tombeaux ouverts

Trois écrivains se demandent s’il est possible de faire son deuil d’un proche tant qu’on ne connaît pas les circonstances de sa mort.

Kim Echlin
Photo : Janet Bailey

Contrairement au polar, avec ses meurtres parfaitement élucidés, le roman a un faible pour les affaires non résolues – les disparitions inexpliquées, les accidents embrouillés, les assassinats politiques déguisés… Il s’intéresse particulièrement à la réaction des gens éprouvés par le deuil au sujet des questions qui resteront à jamais sans réponses.

Devant un mur de silence, certaines personnes persistent à foncer, au risque de se blesser – comme l’héroïne d’Un jour, même les pierres parleront, de Kim Echlin (en lire un extrait). Anne est venue jus­qu’à Phnom Penh pour retrouver Serey, l’amant cam­bod­gien qu’elle a connu à Mont­réal, 11 ans plus tôt. Elle désespère de le perdre de nouveau lorsque celui-ci disparaît pendant une manifestation contre le gouvernement. Il réclamait réparation au nom des deux millions de victimes mortes il y a 30 ans, durant le régime de terreur institué par Pol Pot.

Dans ses efforts pour enterrer le passé, le gouvernement cambodgien n’a pas hésité à utiliser toutes les mesures de répression contre ceux qui cher­chaient à exhumer la vérité. Juges partiaux, électeurs intimidés, presse muselée, chef de l’opposition condamné à l’exil, manifestants abattus en pleine rue… « Le gouvernement sème les corps comme autant de mémos écrits à l’encre rouge », note Kim Echlin, qui dénonce avec force les abus d’un pouvoir corrompu jusqu’à la moelle et hypocrite de surcroît (le premier ministre, Hun Sen, est un ancien Khmer rouge), tout en examinant avec une délicatesse inouïe les plaies encore ouvertes de la population civile, « chaque larme à l’image d’une allumette jetée dans un baril d’essence ».

Sur les traces de Serey, Anne visite les champs de la mort, avec leurs « stupas de crânes et d’ossements », les centres d’extermination, où les gardes mangeaient le foie des vic­times. Elle se sent surveillée par « autant d’yeux que ceux qui percent la chair d’un ananas ». Sa quête obstinée la mènera aux grilles de la prison d’Ang Tasom, où « tous les vivants étaient enfermés dans des salles en ciment et tous les dis­parus, sous l’eau des canaux ». En opposant la puissance du désir à la mort systématisée, Kim Echlin signe un morceau de bravoure d’une terrible beauté, où ceux qui vivent sont condamnés à espérer.

Combler les lacunes devient une véritable obsession dans Le mur de verre, de Vladimir Tasic (en lire un extrait). L’auteur, mathématicien d’origine serbe qui enseigne à l’Université du Nouveau-Brunswick, utilise l’accumulation d’énumérations pour recréer le cercle vicieux dans lequel est prise la sœur d’une journaliste assassinée à Belgrade durant la guerre des Bal­kans. Cette journaliste dénonçait les pratiques criminelles de certains héros nationaux et elle avait reçu des menaces de mort. Malgré les preuves d’une exécution en règle, la police a conclu à son suicide.

Du Canada, où elle a immigré, la sœur essaie de refaire un puzzle dont il manque la moitié des morceaux, per­suadée que « si elle rassemble suf­fisamment de textes, de déclarations, de documents, d’information, elle pourra imaginer (inventer ?) le reste ». Elle vit ensevelie sous les papiers, dont la pièce maîtresse est sans contredit le rapport d’autopsie. Est-elle en train de reconstituer « les couches les plus profondes du complot » ou, au contraire, fabrique-t-elle dans sa tête un roman d’espionnage ? À défaut de pouvoir répondre, Vladimir Tasic hausse le niveau du texte d’une manière éblouissante. Le sort de la journaliste devient ainsi emblématique de l’ancien État yougoslave, « dont certains diront qu’il a été tué et d’autres qu’il s’est tué lui-même ».

Quand subsiste le doute, le processus de détachement peut prendre des années. Vingt-six ans, dans le cas de Helen, la veuve courageuse de Février, de Lisa Moore (en lire un extrait). Son mari est mort noyé à la suite de l’accident de la plateforme de forage Ocean Ranger, au large de Terre-Neuve. Avec quatre enfants sur les bras, Helen n’a pas eu le temps de s’apitoyer, elle a laissé ses interrogations en suspens. Mais lorsque son fils lui annonce qu’il va être père, elle sent le moment venu de revisiter le passé.

Elle n’a d’autre moyen, pour le faire, que son imagination. Alors elle recrée, dans les moindres détails, la chaîne fatale des événements. L’océan qui s’engouffre à travers le hublot « comme un poing », l’appel de détresse, le canot de sauvetage, « la falaise d’eau qui se métamorphose en béton », la panique de son mari sur le pont, les cris des hommes qui se noient. Elle va surtout se permettre de ressentir de la colère envers la compagnie, véritable responsable de l’accident. « Et c’est ça, la vraie histoire. » Une histoire où Lisa Moore parvient à faire entendre, au-dessus du vacarme de la mer, le chant de l’humanité.

ET ENCORE…

Kim Echlin a publié trois romans et plusieurs ouvrages sur la mythologie, notamment un essai sur les contes de la nation ojibway. Cette Ontarienne de 55 ans puise son inspiration dans les nombreux voyages qu’elle a faits en Chine, au Zimbabwe et aux îles Marshall, en Micronésie. Elle a eu l’idée de son plus récent roman alors qu’elle visitait le Cambodge avec son mari et ses deux filles. Un jour, même les pierres parleront lui a valu une nomination au prix Banque Scotia Giller.

Un jour, même les pierres parleront, par Kim Echlin, Québec Amérique, 256 p., 22,95 $.

Le mur de verre, par Vladimir Tasic, Les Allusifs, 256 p., 21,95 $.

Février, par Lisa Moore, Boréal, 296 p., 24,95 $.

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