Toni Morrison, au-delà de la mémoire

Son œuvre est une longue réflexion sur la mémoire, sur les souvenirs. Une quête d’émancipation, de liberté. Ses textes — dont le roman Beloved, peut-être son plus célèbre — ont un rythme, mais aussi des odeurs et de la couleur. 

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L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal. Il est aujourd’hui vice-président senior chez Behaviour Interactif.

Pour son discours de réception du prix Nobel de littérature en 1993, elle a choisi de réciter une fable, une sorte de métaphore autour du langage, de l’importance de celui-ci dans l’émancipation de chaque individu. Alors qu’Ernest Hemingway et Patrick Modiano avaient parlé du côté laborieux, répétitif, douloureux du travail de l’écrivain, Toni Morrison s’est intéressée à ce que l’on ne voit pas — ou à ce que l’on ne veut pas voir —, à ce qui se passe à l’intérieur, de l’autre côté de nous en quelque sorte. Elle est l’écrivaine du désir de mémoire et d’espérance des Noirs américains. « Nous sommes mortels. C’est peut-être cela, le sens de la vie. Mais nous sommes source de langage. C’est peut-être cela, la source de notre existence », a-t-elle déclaré devant l’Académie suédoise. Il est vrai que le discours de réception du prix Nobel, c’est souvent l’art de l’autoportrait. On pense à cette fameuse phrase de Roger Martin du Gard : « Je suis comme un hibou qu’on a brusquement sorti de son nid pour l’exposer au grand jour, et dont les yeux, habitués à l’ombre, sont aveuglés par cette trop éclatante lumière. » Avec Toni Morrison, on va constamment vers la lumière, parfois jusqu’à la brûlure. 

Ne pas se laisser définir 

Toute l’œuvre de Toni Morrison peut se lire comme un appel à ne laisser personne décider qui nous sommes. « C’est ça, l’esclavage », écrit-elle dans Home, magnifique roman publié en 2012. « Ne compte que sur toi-même. Tu es libre. Rien ni personne n’est obligé de te secourir à part toi. Sème dans ton propre jardin. » Morrison écrit comme un vent qui se lève, telle une force irrésistible qui naît du fin fond de l’horizon. Son écriture est un tourbillon, elle a du rythme, elle a du souffle. Ses textes sont à la fois violents et lumineux. De cette sorte de violence qui, au lieu de vous clouer à votre siège, vous fait relever la tête. Son écriture — poétique, envoûtante, juste — rappelle toute la force de la littérature, sa force d’évocation, sa force transformatrice, sa force réparatrice sûrement. 

C’est une battante. Originaire d’une ville de la banlieue de Cleveland, en Ohio — là où « les saisons sont théâtrales », écrit-elle dans Beloved —, elle aura travaillé toute sa vie à faire émerger une histoire intime de la condition des Noirs aux États-Unis. Sans pathos, sans jugement ni surinterprétation, elle a construit une œuvre forte, cohérente, unique. 

Décédée en 2019 à 88 ans, Toni Morrison a eu un impressionnant parcours d’intellectuelle et d’écrivaine. Petite-fille d’anciens esclaves, des grands-parents dont l’itinéraire avait été celui de bien des Noirs américains qui avaient dû s’exiler d’État en État — Alabama, Géorgie et Kentucky dans leur cas — pour fuir le racisme et les politiques ségrégationnistes, elle a étudié à l’Université Howard, la plus grande université noire de l’époque. Son mémoire de maîtrise portait sur le suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf. Elle a enseigné la littérature à Cornell, Yale, puis à Princeton — un établissement longtemps interdit aux Noirs —, et publié son premier roman à 39 ans. En tout, elle a publié une petite dizaine de romans, chacun présentant une facette des injustices raciales qui hantent la société américaine, ce qui donne à son œuvre une unité de ton remarquable. 

Elle-même éditrice chez Random House pendant de nombreuses années, où elle a publié une anthologie d’écrivains noirs, The Black Book, au début des années 1970, c’est avec le célèbre éditeur Robert Gottlieb de Knopf, filiale de Random, qu’elle a travaillé pour ses propres livres. Né la même année qu’elle en 1931, Gottlieb, qui a notamment collaboré avec Mordecai Richler, John le Carré et Robert Caro — auteur de la formidable biographie de Lyndon B. Johnson en plusieurs volumes —, est l’un des meilleurs éditeurs de sa génération. Gottlieb a d’ailleurs lui-même publié ses mémoires d’éditeur, Avid Reader, A Life, en 2016. Pour Morrison, l’ensemble de son travail — enseignante, éditrice, critique, essayiste, dramaturge, romancière — ne faisait qu’un. « Je lis des livres. J’enseigne les livres. J’écris des livres. Je pense aux livres. C’est un seul et même travail », disait-elle dans un portrait du New Yorker en 2003. 

Morrison est l’écrivaine de la chair

Beloved, son roman le plus célèbre, avec lequel elle remporte le prestigieux Pulitzer, sort en 1987. C’est à ce moment qu’elle émerge véritablement comme une écrivaine majeure. Inspiré d’un fait divers de 1855 autour d’une esclave noire du Kentucky, Beloved raconte l’histoire tragique d’une mère obsédée par sa fille, qu’elle a assassinée afin que celle-ci échappe à sa condition d’esclave. Ce roman sera sacré en 2006 par le New York Times meilleur livre des 25 dernières années, et ouvrira la porte à l’obtention du prix Nobel quelques années plus tard. Il sera adapté au cinéma, avec notamment Oprah Winfrey dans le rôle de la mère, et touchera un très large public.

En entrevue avec Le Monde, Morrison a fait part de sa démarche d’écrivaine : « Je voulais que le lecteur se sente kidnappé, sans préparation, sans explication, sans itinéraire préétabli. Exactement comme le furent les esclaves. Je ne cherche pas à séduire, ou à convaincre le lecteur, je veux qu’il se sente emporté là de gré ou de force. » Tout est dit. C’est tout le travail de Toni Morrison qui se retrouve là résumé. On est transporté, comme pris dans une vague. 

L’œuvre de Morrison est une longue réflexion sur la mémoire, sur les souvenirs. « Tout ce qui est mort et qui revient à la vie fait mal », écrit-elle dans Beloved. Dans Délivrances, publié en 2015, elle s’intéresse à cette camisole de force que peut représenter le regard de l’autre. Toujours, cette quête d’émancipation, de liberté. Ses textes ont un rythme, des odeurs, de la couleur. Ce sont des personnages de chair, parce que les corps aussi ont leur mémoire. 

Toni Morrison écrivait des romans comme Francis Bacon faisait des tableaux. Quelque chose comme la recherche d’une vérité jamais révélée. De la violence, du sang, des cris, de la chair et beaucoup d’amour. Et cette phrase en forme de coup de poing : « Y a pas une maison dans ce pays qu’est pas bourrée jusqu’aux combles des chagrins de nègres morts. » Même si, comme elle l’écrit dans Beloved, « le passé était inexprimable », Morrison est sans doute l’auteure américaine — peut-être avec James Baldwin — qui aura le mieux réussi à transmettre le chant d’espérance des Noirs américains, notamment des femmes noires.

Dans son discours de réception du prix Nobel en 1957, Albert Camus a eu cette réflexion qui résonne encore plus de 60 ans après sa mort : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » On pense à Toni Morrison.  

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J’appuie spontanément les propos de Dominique Lebel, suite à ma lecture d’été de Beloved, roman envoutant de Toni Morrison. Une belle écriture, une découverte qui n’a pas son pareil.

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