Tous les corps naissent étrangers

Extrait du roman Tous les corps naissent étrangers, par Hugo Léger, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Extrait du roman Tous les corps naissent étrangers, par Hugo Léger

Ma mère s’est présentée au bureau sans s’annoncer. Elle a rassemblé tout ce qui lui restait de lucidité et de sens de l’orientation pour me faire cette désagréable surprise.

– Monsieur Darrieux, votre mère est à la réception.

– Qu’est-ce qu’elle veut ? ai-je répondu sèchement, n’arrivant pas à dissimuler mon agacement.

La question était légitime. Son grand âge n’excusait pas tout. Que venait-elle faire ici ? Sur mes terres ? Sans m’avertir ? Je reconnaissais bien là son absence de  manières. J’ai pris quelques secondes pour me calmer. Il fallait que je me rende à l’évidence : ma mère n’était jamais sortie de l’adolescence. Tout était à craindre chez elle, notamment le pire. Elle avait le jugement d’une récidiviste. Par temps gris, on pouvait voir les ennuis marcher à sa  suite.

J’avais élevé un mur entre nous, physique d’abord, me gardant de l’inviter à la maison, au bureau ou ailleurs ; psychologique ensuite, noyant dans une opaque indifférence ses tentatives de manipulation. Elle avait mon numéro de cellulaire, c’est tout ce que je lui concédais d’intimité. Je donnais des nouvelles assez souvent pour qu’elle n’ait pas envie de m’en réclamer, mais pas  trop, pour qu’elle ne se fasse pas d’illusions sur l’affection que je lui refusais.

Je l’ai aperçue de loin. Échouée au milieu de la réception, elle flottait dans un imper gris et difforme qui accentuait sa maigreur et lui conférait le sex-appeal d’un cintre. Elle était couronnée d’un chapeau de paille, souvenir d’une quelconque virée dans le Sud, et chaussée de bottes de pluie noir et bourgogne, alors qu’il faisait trente degrés tous les corps naissent étrangers 10 à l’ombre. Elle avait l’air d’une clocharde. Tout était vieux chez elle : ses vêtements, sa coupe de cheveux, sa voix, sa façon de bouger. J’avais honte. Qu’est-ce que mes collègues allaient penser d’elle ? De moi ? Pourquoi M. Darrieux ne s’occupe-t-il pas de sa mère ? As-tu vu la pauvre dame ? C’est pas qu’il n’a pas les moyens…

– Bonjour, maman. Comment vas-tu ?

Elle n’a pas répondu. D’une main ferme, je l’ai agrippée sous le coude et j’ai accéléré le pas, pour éviter d’être vu en sa compagnie. Pour ne pas avoir à la présenter à qui que ce soit. Tout en marchant, je lui ai retiré son chapeau. Quand les gens polis entrent dans une maison, ils se découvrent, n’est-ce pas, maman ? Elle avait les cheveux secs et blondasses, comme la paille de son chapeau.

– Jean-Jacques, il faudrait que je te voie au sujet de Spalding, m’a lancé Victor, débouchant du corridor sans que je puisse l’éviter.

– Bien sûr. J’en ai pour quelques minutes avec madame et après, je viens te voir, ai-je répondu, tout en donnant une légère poussée à ma mère pour qu’elle pénètre dans le bureau.

En entrant, elle s’est précipitée vers le fauteuil de cuir, comme si elle jouait à la chaise musicale et qu’un plus rapide qu’elle s’apprêtait à lui voler sa place. Elle regardait à gauche, à droite, béate, insensible à ma présence. Elle jouissait du sentiment d’occuper un territoire étranger, le mien. J’ai coupé court à la colonisation.

– Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

– J’ai pas reçu mon chèque.

– Ton chèque, comme tu dis, je te l’ai envoyé. Tu l’as sûrement perdu.

– Non, je l’ai pas reçu.

– Bon, OK, ça va… Je vais t’en faire un autre.

Une fois la paix achetée, je l’ai raccompagnée vite fait à l’entrée. Je l’ai embrassée sur les deux joues, pour les apparences. J’ai fait appeler un taxi et lui ai glissé un billet de vingt dollars dans la main.

– Veux-tu que je…

– C’est beau.

– Bye-bye, maman.

Sans opposition, j’ai repris mon siège présidentiel. J’ai déposé mes pieds sur le bureau et laissé mon regard s’échapper par les fenêtres panoramiques d’où je peux observer l’autoroute. Je pourrais la contempler des heures si j’en avais le loisir. Au loin, des milliers de voitures, un ruban de béton, un road movie interminable dont la fin aurait été vendue à des intérêts étrangers. Où vont et d’où viennent tous ces automobilistes ? L’autoroute me permet de focaliser, de boulonner mes idées. Parce que j’ai l’esprit en désordre, comme la chambre d’un garçon pubère, un brouillon traversé de rognures et livré à un bataillon de slips pas très clairs. Ma tête ne tient rien d’intelligent en inventaire, rien de fulgurant, aucune solution au réchauffement de la planète, aucune formule mathématique pour réinventer le catalyseur moléculaire. Non, j’ai les méninges encombrées, le cerveau à l’heure de pointe. Je dis une chose, j’en pense une autre. Et cette autre chose est déjà chassée par un train inédit de divagations inutiles. Je ne suis pas de ces emmerdeurs qui parlent trop, qui noient le silence sous une chiée de paroles. C’est dans ma tête, à l’écart, en secret, que mes pensées se télescopent. On jurerait que j’ai deux cerveaux, comme la vache, deux estomacs. L’un, bien focalisé, capable de  suivre une conversation, de prendre des décisions, de les imposer. L’autre, hirsute et délinquant, prompt à pourchasser le premier truisme venu. Comme la fois où j’ai voulu vérifier l’affirmation d’un critique à l’effet qu’une musique de sa connaissance était  agréable à écouter en faisant du ménage. J’ai tenté l’expérience, et la conclusion ne souffre aucune réplique : la musique ne  s’entend pas en passant l’aspirateur. On n’entend que l’aspirateur en se passant la musique. Même en explosant  les haut-parleurs, rien n’y fait ; dans un combat singulier, l’aspirateur l’emporte toujours sur la musique. Malgré tout, l’être humain est rassuré à l’idée que la musique puisse l’accompagner dans ses corvées, comme si elles s’accomplissaient plus aisément en écoutant Frank Sinatra ou Stevie Wonder. J’ai choisi ces deux noms, au hasard. J’aurais pu en nommer d’autres, mais je me suis arrêté sur ces deux-là. Je sais que ces choix ne sont pas innocents. Je me dévoile. Je détache le deuxième bouton de ma chemise. Eh oui, je craque pour les crooners. Je suis partant pour le vieux jeu, les mélodies mémorisables et les paroles légères. Je suis un homme facile, musicalement s’entend. J’aime tout. Jusqu’à la musique d’ascenseur, si tant est que cette musique insipide existe encore. Car ces dernières années, j’ai pris régulièrement l’ascenseur, beaucoup plus souvent que l’avion et le bateau réunis, et je vous assure que la musique dans les ascenseurs vit son chant du cygne. Quelqu’un, quelque part, a statué qu’elle ne convenait plus aux ascenseurs. Qu’il fallait lui trouver un lieu d’expression plus convenable, un lieu d’expiation, et la rebaptiser musique de centre commercial, musique grande surface, muzak, je ne sais trop. Pourtant, la musique d’ascenseur a du bon, surtout quand on y reste coincé. Parce que dans un ascenseur en panne dont le poids total des occupants excède la limite permise, il est techniquement impossible de sacrifier le gros, juste là dans le coin, qui essaie de se faire tout petit. C’est prouvé : pour faire disparaître un outremangeur d’un ascenseur, il n’existe aucune solution. On n’est pas en montgolfière, aucun lest à jeter. Tout ce qu’il faut espérer, c’est de poireauter assez longtemps pour que le gros maigrisse et nous évite la chute fatale. La musique prend alors tout son sens : elle fait passer le temps et le gros pour moins gros.

Il ne me restait qu’à signer quelques documents quand la porte de mon bureau s’est entrouverte. Comme le mot l’indique, il ne s’est pas agi ici d’une porte qu’on ouvre d’une main familière, la main d’un ami par exemple qui la pousserait sans cérémonie, non, dans le cas qui nous intéresse ou pas du tout, la porte s’est ouverte délicatement, comme une fiancée le ferait du boîtier d’un grand bijoutier. C’était Margot, ma secrétaire. La mienne, en propre. Elle est jolie, Margot. Très. Je l’ai engagée en partie pour sa plastique. Disons à hauteur de 65 %. La plus belle partie, sans l’ombre d’un doute. Les 35 % restants sont gardés en mémoire quelque part, sous l’onglet Curriculum vitæ, dans un PC qu’une minijupe ne fait pas frissonner. D’accord, Margot n’est pas une lumière, mais elle sait ménager des ambiances mieux qu’un rhéostat. Prenons ses seins. Fabriqués en série limitée chez un maître hypnotiseur, ils devraient être assignés à résidence. Pour le cheveu, elle a adopté le blond cliché qu’elle porte décoloré jusqu’à l’omoplate. Ses yeux sont bleus comme un ciel qui n’est pas couvert, et ses lèvres collagéniques épousent le rouge pompier qu’Esthée Lauder a mis au point sans effleurer le moindre animal. Mais aussi pétaradante soit-elle, Margot est un modèle de discrétion. Quand je l’appelle, elle arrive comme un petit rat de l’Opéra, sur la pointe des pieds, l’air de ne pas y toucher. Si elle n’était pas secrétaire, elle serait fantôme.

– Jean-Jacques, je peux te parler deux secondes ?

– Bien sûr.

– Écoute, je ne sais pas comment te dire ça… Mon mari a appris qu’il avait un cancer. Un cancer des testicules. Il va falloir l’opérer. Il faudrait que je prenne congé.

À froid, la phrase saisit. Coupé, l’appétit. Net. Ce type de déclaration vous scie les jambes, s’il faut commencer l’amputation quelque part. Sérieusement, un cancer des testicules… Le bas qui blesse. J’avais mal pour lui. Je me suis frôlé là où le ventre perd jusqu’à son prénom. J’ai bafouillé. Beh, beu, euuh… Je me faisais mon cinéma de quartier. Sur écran géant, pêle-mêle, une couille qui porte un voile noir, un raisin dérivant dans le formol, un homme nu pleurant au bord d’un lit, un godemiché phosphorescent et un trentenaire dont la voix avait mué en sens inverse. J’étais remué.

– Bien sûr, Margot. Je comprends… Comment va-t-il ?

Par politesse, le gentleman évite de poser des questions indélicates dans ces occasions-là : Sera-t-il encore capable d’avoir une érection ? D’éjaculer ? Son désir sexuel sera-t-il entamé ? Elle s’est mise à pleurer abondamment sans que je n’insinue rien de tout cela. J’ai approché mon épaule comme on tend un kleenex. Elle s’est mouchée dessus, généreusement.

– Il va bien… Ça va aller…, a-t-elle eu le courage de préciser entre deux reniflements.

– Si je peux faire quelque chose… Je sais pas, moi…

J’étais honnête, je ne savais pas, moi. De ses yeux de biche chagrine coulaient des larmes si lourdes qu’elles émettaient un ploc en s’écrasant sur le bureau. Je me suis laissé aller au jeu des suppositions. Hypothèse un, elle partageait la vie d’un homme qu’elle aimait, hypothèse deux,  elle se désespérait à l’idée de repartir en chasse d’un partenaire fonctionnel, hypothèse trois, elle n’avait rien trouvé de moins prévisible dans les circonstances que de jouer les bornes-fontaines.

– Quand veux-tu partir ?

– Dans une semaine.

– Bien. Si je peux faire quelque chose pour toi…

Ces paroles ont servi d’épilogue à la conversation. Je l’ai raccompagnée à la porte qui, la vie étant bien faite parfois, sert à la fois d’entrée et de sortie. Elle m’a souri candidement, puis a détourné la tête. J’éprouve une réelle affection pour Margot.

 

La suite dans le livre…

 

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